Carayol.org

Where the sailor spends his hard-earned pay

  • Augmenter la taille
  • Taille par défaut
  • Diminuer la taille

(accéder à la version PDF)

 

VERSAILLEURS

 

Elle était bien la dernière que je m’attendais à voir briffer toute seule chez Magdo un vendredi soir, la Naïs. Moi, de l’autre côté de la vitre, au milieu de vagues flocons velléitaires, je gaffais ses longues jambes, espérant que la nuit fût assez complète pour me dissimuler à ses regards. Elle s’embâfrait bien, la précieuse, c’est toute une platée de hambourgeois-frites qu’il y avait sur son giron. La dalle, quoi.

Finalement guère de raisons de se gêner, rapports cordiaux, je venais de la nasarder sur Fessebouc pour renouer un peu, et elle n’avait pas fait mine de se fâcher. Je pouvais bien trouver le temps de l’aborder, les camarades ne m’attendaient pas avant une moitié d’heure. Mais est-ce que je n’allais pas un peu la lugubrer avec mes histoires ? C’est qu’elle avait l’air rien joyeuse avec ses dévorailles. Je t’en fous !

Plutôt bath, l’accueil :

— Aïe, Pierrot, tu tombes foutre mal, je suis en train de finir et j’ai un rendez-vous galant dans l’heure.

— T’inquiète la Naïs, je passe juste un petit bonjour, de toute façon je suis attendu pour villoter. Et c’est nouveau de s’enfourner des chisebourgeois à tire-larigot avant d’aller gaiement coïter ? Je ne t’avais pas connue si grosse mangeuse, l’angelote.

— Le type a ses exigences, je ne te dis que ça.

— Et ta poésie ? Tu avais un nouveau recueil dans les tiroirs, si la mémoire ne me faut. Toujours le style érotomane rigolote ?

— Dame, c’est tout ce que je sais faire ; enfin la veine et les tirages ont vaguement tendance à se tarir… J’aimerais bien parler de Versailles aussi, mais pas sûr que ce soit dans mes cordes.

— Versailles, Versailles, c’est un sujet pour les hommes ça ! que je lui fais, matois. Elle n’aime pas les modernes, les fiottisants.

— C’est que les dames ne s’y sont pas frottées. Je serai la première. Je rêve d’écrire du Régnier un peu queutard, mais en bonne femme.

— Ben ça promet. Je vois ça d’ici, les tribades qui se goussent la cramouille dans le bassin de Neptune…

— Toi tu as surtout peur de l’hétérodoxie en matière d’hagiographie versaillaise.

— Holà, tout de suite les grands mots. J’ai juste la trouille que tu t’embarques dans…

Elle ne m’écoute plus, elle prend son coke et elle se barre.

 

Merdre, ça manque de bons bourgeois, que je me dis en ressortant. Je n’aperçois que des Arabes duveteux, des Portugais dégueulasses. Enfin c’est le mauvais quartier, place du Marché, les Marie-Chantal se font leurs rallyes à Saint-Louis, ou du côté de la rue d’Angivilliers. Toute une moitié du quartier Notre-Dame est condamnée, en fin de semaine : les métèques viennent pavaner, et la francecaille n’a qu’à bien se tenir. Même à Montreuil, c’est moins historique, moins braisé, mais au moins on est entre nous.

Je descendis vers Notre-Dame, m’éloignant des lumières de la place pour rejoindre le quartier de l’église, moins flamboyant mais plus spiritualisé. J’avais rencart avec mes confrères villotiers, un féroce cercle de contempteurs des indigences modernes, enclins à flétrir les compromissions nous semblant émaner d’une capitale au petit pied, pour mieux louer les grandeurs versaillaises.

Les camarades Priampe et Frépuce étaient déjà sur place. En les voyant je me rappelai qu’une raison moins spécieuse qu’à l’accoutumée nous réunissait ce soir : Sorel, bourreur de son état, devait nous ramener sa récente conquête, une nommée Grimione, qu’on nous avait vendue comme Morvandelle, autant vaut dire comme fieffée coquine. Mon humeur n’était pas franchement à la galéjade, mon entrevue avec la Naïs m’ayant curieusement douché ; enfin, il fallait voir le morcel. Priampe en parlait justement :

« Sorel m’a confié, sous le sceau du secret entendons-nous bien, qu’elle a la curieuse manie de se tenir parfaitement coite après le minuit : à 23h59, on l’entend encore pépier et gémir (suivant l’humeur), l’instant d’après macache, plus un son. Sorel me disait ça d’une voix très émue, c’est qu’il était content d’avoir trouvé une « fille à système », comme on dit de certaines cannes ; et je crois bien qu’il sous-entendait que cette brusque taciturnité émoussait par ailleurs toutes les réactions de sa Grimione et la rendait docile malgré toute violence, vous saisissez. »

Priampe et Frépuce sont les deux inséparables de notre groupe. Vieille noblesse versaillaise. Nobliaux demi-puceaux, pour tout dire : ne trouvant point trop à leur goût les rallyes organisés par la jeunesse dorée qui fréquente les lycées privés de la ville, ils délaissèrent trop tôt ce petit monde qui en échange de modestes compromissions les aurait abondamment pourvus de jeunes filles à marier. Alors qu’ils allaient arriver à l’âge du dépucelage légal, ils entreprirent de s’encanailler dans le fallacieux espoir de pister un gibier plus mamelu, qui s’avéra surtout plus farouche que prévu. La proie pour l’ombre, en somme.

« Et toi, Pierrot, quoi de neuf ? me fit Priampe.

— Pas grand-chose. Je viens de croiser Naïs ; elle songe à écrire sur Versailles.

— Et c’est ça qui te mine ? Tu fais le frogneux depuis que tu es arrivé.

— Dame, c’est que j’ai comme l’impression d’un mauvais présage. J’espère que la greluchette de Sorel me fera passer ça.

— Faut voir. En tout cas, il serait bon qu’il ne tardât pas à nous l’amener, on n’a pas prévu de se laisser mourir ici.

— Ah bon, on a un programme ? »

Frépuce prit la parole pour me détailler les réjouissances :

« La vesprée sera riche d’enseignements, mon Pierrot. Tout d’abord donc, Sorel et sa Morvandelle. Ensuite, Mangron vient de rentrer de son périple vénérien en pays de France, on doit le retrouver sur la place d’Armes pour qu’il nous raconte ça. Enfin, direction le quartier Saint-Louis pour villoter à la fraîche, les astres sont propices. Objectif ultime, trouver Małgorzata. »

Małgorzata Szat, une figure de la vie versaillaise ; nous nous vantions d’entretenir de bons rapports avec cette petite gothique polonaise, bien qu’elle nous demeurât tout aussi proverbialement inaccessible qu’à tous les gonzes de la ville. Enfin nous au moins, elle nous tenait au courant de ses menées, elle nous avait à la bonne. Peut-être parce que nous l’avions plusieurs fois invitée à se joindre à nos explorations nocturnes dans divers bâtiments désaffectés, ça lui avait bien plu ; pour ça, je l’aimais beaucoup, j’avais l’impression que paradoxalement ce n’était pas le genre de nana qui essaierait de s’interposer entre moi et ma ville. Chargée de l’accueil des touristes polonais au château, elle jouissait d’une situation fort enviable.

Enfin nous n’en étions pas là. Pour l’instant, nous étions au rendez-vous fixé par Sorel, auprès de la statue du Martyre (dit « masturbator » en raison de ses mains coupées), niche droite du frontispice de l’église Notre-Dame. Lieu curieusement obscur, visité d’abondance en journée mais délaissé le soir venu quoiqu’entouré d’endroits fort populaciers, place Hoche au sud, place du Marché à l’est, rue des Réservoirs à l’ouest. Au contact du marbre de l’église, nous abolissions l’extérieur, la société, pour nous fondre dans la bienveillance et la tiédeur d’une religion indifférente.

Frépuce meublait l’attente en nous faisant le récit de sa semaine. J’attrapai son dire alors qu’il en était déjà au jeudi :

« Hier fut une journée bizarre : vous vous souvenez qu’il faisait un soleil engageant et que l’on pouvait espérer que les gourgandines profitassent du froid devenu tout relatif pour se montrer dans les hauts lieux parisiens de la parthénomachie : Luxembourg, Père-Lachaise, je vous passe le catalogue. Eh bien, que pouic ! J’ai tout essayé, tout exploré, effectué mille trajets en métro, rien n’y a fait : ce n’étaient partout que gabardines sévèrement resserrées, longs fichus couvrant formes et vallées, et ces espèces de hauts cols qui mériteraient bien d’être appelés « recolletés » tant ils s’opposent à la coupe inverse que nous aimons tellement pour sa façon de mettre en valeur les… nichons, je ne vois pas d’autre mot. »

J’admirais Frépuce pour ces discours tout en excès et enjolivures, qui ne semblaient s’élever vers des sommets de rhétorique perverse que pour mieux décevoir l’auditeur par une platitude ou une incongruité sonnante. Amoureux des mots, il ne tarissait pas d’éloges sur le dictionnaire néologique de Louis-Sébastien Mercier, ouvrage d’où il avait tiré tonnes de lexies improbables dont il emmiélait ses propos.

Pendant ce temps, Priampe avait le regard dressé vers un point de la frise au-dessus de notre niche. Il nous avait raconté qu’en cet endroit, au niveau de la troisième métope pour être exact, s’était jadis trouvée une inscription dont la tradition ésotériste versaillaise affirmait monts et merveilles : grec, latin, tokharien, plus personne ne savait en quelle langue elle avait été écrite, mais elle était en tout cas censée révéler diantre sait quels secrets sur les moyens d’accès aux recoins les mieux cachés du château. Priampe avait toujours l’espoir de discerner encore quelque signe qui lui permît de se faire une idée du contenu originel de ce message considérablement raturé par les ans.

« Du reste, reprit Frépuce, Paris de plus en plus me lasse, on y trouve grande abondance de mochettes provinciales, mais les douces Franciliennes en revanche, moins bonnes lectrices mais incomparables fellatrices, semblent à dessein se cacher et deviennent peu à peu une obscure minorité. On n’est jamais mieux servi que par Versailles. Voici d’ailleurs venir Sorel : oui, je vois là sa Morvandelle. »

Mazette, me dis-je tout en me levant poliment du rebord où Frépuce et moi étions assis, la demoiselle a l’air de première force. Nous fûmes tous saisis par son extérieur résolument vulgivague, lèvres peintes et air de vouloir dire à tous les mecs : « Monsieur, c’est à votre vit que j’en ai. »

Sorel, fier comme Artaban, fit les présentations. Frépuce, en bonne forme visiblement, lâcha sans frémir à Grimione : « Mademoiselle, je me nectare du plaisir de vous voir et de vous entendre. » Un expert en géloscopie n’aurait eu aucun mal à discerner, derrière leurs risettes à tous quatre, le bonheur de constater que leur timidité initiale faisait immédiatement place à la joie de perspectives sexuelles non assurées mais plausibles : Sorel, évidemment, l’avait déjà possédée et ne donnait pas l’impression de vouloir s’en défaire aussi sec, mais Grimione avait tant de feu, semblait si requérante, qu’un échange ou partage à moyen terme semblait à tous envisageable. Moi j’avais plutôt tendance à me méfier : qui dit putaillerie dit concurrence et temps perdu.

Nous prîmes route vers la place Hoche, où nous fîmes halte pour observer une bonne douzaine de fenêtres derrière lesquelles, en quinze ans de villotage, nous avions assisté à des scènes intéressantes (coïts, disputes en nuisette, simulations de meurtre) ou savions se cacher des êtres qui avaient pu, jadis ou naguère, éveiller de turbulentes passions (comme la philatéliste « court-lécheuse » ou la fameuse « pianiste au cul », dont il faudra bien qu’un peintre de la vie versaillaise raconte un jour l’histoire) en nos cœurs immatures. Nous restâmes cois quelques instants, goûtant la fraîcheur et la présence de la fine couche de neige qui subsistait en certains recoins de la place et des toits environnants. Grimione cependant babillait : c’est qu’elle découvrait Versailles.

Nous trouvâmes Mangron dans un de nos bars d’élection, le Kobaïen, qui offrait une vue imprenable sur la place d’Armes et la statue du Roy. Mangron se faisait soigneusement expliquer par un chevelu le sens des mots japonais prononcés par une groupie tokyoïte dans une chanson de Bowie, « It’s no game » : le type lui racontait que la fille s’y plaignait de divers sévices sexuels qu’elle énumérait avec gourmandise, vilipendant Bowie, « sale Occidental à la bite en pointe ». Mangron, lui-même un peu mythomane, avait le don de s’acoquiner avec des menteurs invétérés ; il envisageait même de former un cénacle d’amateurs de menteries chargés, par divulgation de rumeurs (créées par génération spontanée, écriture automatique ou contrepet, le plus souvent), de « modifier dans un sens avantageux la structure de la réalité ».

Nous attendîmes la fin de l’entrevue des deux compères, tandis que Grimione nous racontait par le menu un quelconque frissonnier suédois qu’elle venait de lire ; sur nos figures fallacieusement captivées, on pouvait lire le plaisir malsain que nous trouvions à entendre parler de mauvaise littérature dans un lieu ordinairement réservé à de plus exigeantes palabres. Mais la jeune fille pouvait se flatter d’avoir gagné notre indulgence : il n’était de toutes manières plus très loin de minuit, et l’on pouvait donc s’attendre à ce qu’elle ne tardât point à se raccoiser.

Mangron nous rejoignit, et tous nous sortîmes du bar. Alors que nous nous éloignions en direction de la place d’Armes et que déjà cessaient de nous parvenir les accents musicaux dont nous avait flatté le Kobaïen, l’air au-dessus de nos têtes se mit à vibrer, et nous découvrîmes, cent mètres plus haut, l’hélicoptère présidentiel se rendant au pavillon de la Lanterne. Mangron gémit alors :

« Ah, le revoilà, le seigneur du Fouquet’s, avide de montrer à l’Arabe runique [Carla Bruni, dans le parler mangronien] l’étendue de sa dérisoire puissance, le revoilà, le petit Magyar, qui survole Versailles comme il a survolé La Princesse de Clèves et toute la culture classique ! Qu’il aille donc se terrer là-bas, dans ce coin de parc devenu infréquentable et infréquenté depuis que cette arsouille et ses ouailles y ont élu domicile ! La triple malédiction des Versaillais sur sa tête et sur son membre ! »

Sorel eut fort à faire pour calmer Grimione, qui enrageait d’entendre ce flot d’injures séditieuses. Mangron cependant reprenait :

« Mais ce n’est pas de cela que je voulais vous entretenir. Vous savez que je rentre à l’instant d’une douce excursion à travers les pays de France, que j’entrepris il y a quelques semaines après être tombé successivement, à la lecture de cartes IGN, sur un certain nombre de toponymes à la saveur infailliblement érotique et qui semblaient promettre maintes suées amoureuses, maints échanges de sécrétions, ce dont vous me savez féru. Vous connaissez sans doute les villes de La Queue, Longhe-Verge et Saint-Vit ? Mais vous ignorez fatalement que notre Gaule ancestrale regorge de dizaines d’autres lieux de forte attraction sexuelle ! Laissez-moi vous conter ce que j’en ai découvert.

Je commençai tout naturellement par La Queue-lez-Yvelines, qui, comme vous le savez, ne se trouve guère qu’à une demi-heure de Versailles en train. Tout à la joie de ces vacances fort alléchantes, je n’hésitai pas à me risquer, dès mon arrivée à La Queue, à un bien mauvais calembour. Après avoir fait le tour des deux ou trois cafés présentables de la ville et cherché une jeune femme avec qui je pusse cultiver le guilledou, j’en avisai une digne d’éloges et lui fis : — Dites-moi mademoiselle, je suis versaillais, de passage par chez vous, et je me demandais comment on appelait les habitants de La Queue ? — Monsieur, ce sont les Laqueutois. — Ah diantre ! J’espérais que peut-être ils se feraient appeler les Queutards ; auquel cas c’est avec plaisir que je me fusse installé ici, pour me prévaloir d’un nom si flatteur… — Je vous trouve, monsieur, bien vulgaire.

Bref, elle était accrochée ; j’achevai de la conquérir en l’invitant à dîner, elle était disponible tant d’âme que de corps, si bien que je passai une excellente nuit, qui présageait du meilleur pour la suite de mon pèlerinage. Je me rendis ensuite, via Besançon, à Saint-Vit, dans le Doubs. J’avais toujours imaginé que dans cette ville devaient se trouver quantité de statues ithyphalliques, de verges sculptées dans le marbre ou dans le buis. Il n’en est rien. On remarque en revanche, dans les yeux des Saint-Vitoises, un éclat nonpareil, qui avertit le voyageur que, s’il est muni des deux œufs et de la précieuse mentule, il pourra se voir offrir le gîte et le couvert, pour peu qu’il sache user de ces attributs de telle façon que sa partenaire se sente vraiment prendre part à un rituel sacré. C’est ce que je pus vérifier auprès de Charlotte, ouvrière agricole débutante, qui prit pour moi trois jours de congé : la nuit, nous nous exténuions dans sa grange, et le jour elle me nourrissait ; bref, durant trois jours elle me rendit en tout la vie bien douce.

Mais il me fallut bien repartir, car d’autres destinations m’intéressaient, où m’attendaient peut-être des femmes encore plus tendres et blondes que Charlotte. J’avais ensuite prévu de me rendre à L’Abbaye-Grossebourse, une petite localité près d’Épinac en Saône-et-Loire, non loin de votre Morvan natal, mademoiselle. De braves gens me renseignèrent bientôt sur l’origine de ce nom un peu hardi : le village était situé sur le lieu d’une ancienne abbaye de chanoines blancs qui avaient la réputation de rançonner les paysans des environs. Me promenant ensuite sur les collines, je rencontrai la classe de CE2-CM1 de l’école du village, menée par Mlle Dentreaume, une brune piquante à qui j’allai me présenter ; elle leur faisait une leçon de choses sur les plantes des environs, et bien que je n’y connusse évidemment rien, elle m’accepta comme accompagnateur de la classe. La journée terminée, nous nous attardâmes, elle et moi, dans les hauteurs ; ne sachant par où l’entamer, j’évoquai une nouvelle fois le nom si pittoresque du lieu, et émis l’hypothèse que vous devinez quant à son origine. Ceci nous amena sur une pente glissante, sur laquelle je sus manœuvrer avec assez d’habileté pour me faire inviter chez elle et en faire ma troisième maîtresse en cinq jours. J’y gagnai en une nuit le surnom de « seigneur de Grossebourse » que me donna Mlle Dentreaume.

Au moment de partir, je lui dis que je devais me rendre pour affaires à Saint-Amour, dans le Jura, mais qu’à coup sûr je reviendrais : je pris son numéro de portable et promis de lui envoyer un texticule dès que j’en saurais plus sur la date de mon retour à L’Abbaye.

En réalité, je lui avais doublement menti : d’une part je ne me voyais pas repasser par L’Abbaye, et d’autre part je n’allais pas vraiment à Saint-Amour, mais à Bourg-L’Effion, un village qui se situe tout de même bien dans la commune de Saint-Amour. J’avais beaucoup hésité avant d’inscrire Bourg-L’Effion sur mon itinéraire, le nom ne me disant rien qui vaille ; les deux paragraphes qu’y consacre Jean Genet dans son Journal du voleur n’étaient pas faits pour me rassurer. Mais la proximité de Saint-Amour me faisait espérer qu’il ne pût rien s’y passer de trop sale. J’avais tort. Pour ne revenir que brièvement sur cette expérience, la plus négative de mon périple, je vous dirai qu’il règne à Bourg-L’Effion une atmosphère fort délétère : les femmes, surtout les jeunes, y sont cloîtrées, on n’aperçoit leurs figures hâves que par l’entrebâillement des volets des maisons, tandis que dans les ruelles se pavanent d’affreux invertis qui se pelotent sans cesse et vous sourient d’un air entendu. Lugubre village en vérité. Je renonçai très vite à y conquérir une nouvelle maîtresse, et repris ma route en direction de la Haute-Savoie, vers le village de Vergeraz pour être plus précis.

Le nom de Vergeraz est certes un peu suspect lui aussi, mais j’étais déterminé à y dénicher mon content de belles Savoyardes, à y traire de lourdes trayeuses. Eh bien croyez-moi, je fus à la fête. Dès le premier jour, je surpris dans une petite pinière trois jeunes filles en train de se lamenter, de réclamer des hommes ; je m’avançai après avoir, de profil, constaté l’exubérance de leur poitrine, et offris mes services. Ils furent agréés. L’une des trois en particulier, que les autres (lectrices de Maupassant, me plais-je à croire) appelaient La Pompe, me prit sous son aile, s’occupa bien de moi dans l’après-midi, me força à l’accompagner le soir à la discothèque (nous étions un samedi), où nous retrouvâmes ses deux bonnes amies, à qui elle me confia jusqu’au matin. Ces maîtresses tétonnières manquèrent me tuer. Je m’avisai bientôt qu’elles s’appelaient en fait toutes La Pompe : quand elles me disaient « La Pompe va bien s’occuper de toi », « Ça c’est une petite spécialité de La Pompe », aucun moyen de savoir de laquelle on me parlait. À l’aube, ces deux Pompes me laissèrent dormir quelques heures chez l’une d’entre elles, mais la troisième (c’est-à-dire la première) vint me tirer du sommeil au bout d’une heure à peine, me sembla-t-il, réveilla mon mandrin et se l’enconna. Mais après tous ces ébats largement excessifs, je me trouvai bien incapable de mener la chose à son terme. La belle s’escrima vingt minutes, l’air de plus en plus furieux, et quand elle se fut convaincue que je ne déchargerais de la journée, penaud, je dus lui faire mon méat-coule-pas. Elle alla trouver ses deux commères, et ensemble elles décidèrent que je pourrais malgré tout rester dormir alternativement chez elles, et qu’elles prendraient généreusement soin de moi, afin que je recouvrasse mes forces vitales au plus vite. Je vous passe la suite des événements, au cours de laquelle j’eus le temps de méditer le sens métaphorique du nom de Vergeraz.

Après mon départ de Vergeraz, je passai trois jours sur les routes d’Occitanie pour me rendre dans le Gers, dont Condom est comme vous le savez une sous-préfecture. J’arrivai à Condom tard le soir, croisant sur ma route plusieurs colonies de vacances qui semblaient composées de petites Anglaises. Après avoir passé une nuit à l’hôtel et retrouvé un appétit sexuel standard, j’explorai la ville. Je n’eus pas à aller bien loin pour découvrir une boutique devant laquelle se garaient sans cesse des cars de touristes anglais : « Condom’s condoms ». Pur attrape-touristes, l’endroit semblait florissant : l’intérieur était rempli de visiteurs, et aux devantures s’étalait une bonne vingtaine des petites lycéennes qui peuplaient les colonies de vacances que j’avais aperçues la veille. « Gee, take a look, these are just fantastic ! » Elles se pâmaient d’admiration devant l’hétéroclite assemblage de capotes anglaises que l’on voyait en vitrine. Je n’y voyais pour ma part rien de remarquable, mais l’occasion était trop belle de faire une victime sans plus attendre ; aussi m’approchai-je. Je jetai mon dévolu sur la mieux conformée, une vraie petite Fiona, entourée de trois ou quatre de ses semblables. Je m’insinuai dans leur conversation et fis mine de m’exalter à la vue d’un certain modèle : « Oh, I bet that one would be really handy for me. — Really, why ? me répondit Fiona. — Well, you see I… » Mais permettez-moi de taire les sous-entendus auxquels je me livrai alors pour instiller dans son esprit les plus sordides curiosités… En tout cas, le jeu en valait la chandelle, car cette Fiona (dont je tairai le véritable nom) s’est révélée, sur l’oreiller, très habile à concocter des mensonges parfaitement ahurissants, si bien que j’ai pris ses coordonnées pour la faire bientôt consule honoraire de notre cénacle mentiloque en Angleterre : elle s’est notamment prétendue petite-nièce de Bryan Ferry, et m’a exposé le détail de supposés sacrifices de jeunes vierges dans les collines des Brecon Beacons, au pays de Galles. Autrement, elle coïtait à l’anglaise, et ne voulait rien faire sans les fameuses capotes de Condom ; l’intérêt était limité.

Quand les mères supérieures de la colonie s’aperçurent de sa disparition, elle dut rentrer au bercail ; ma chambre d’hôtel me parut dépeuplée, et je pris route vers la Corrèze, où sur les falaises qui surplombent la Dordogne, non loin de Bort-les-Orgues, se trouve le village de La Fenthe-Sainte-Marie. Localité très pittoresque, dotée d’une ravissante fontaine où, m’étant assis un moment, désœuvré, je vis paraître une vraie petite Romaine, portant une jatte qu’elle venait remplir à la foune (c’est ainsi que l’on prononce le mot fònt, fontaine, dans le patois occitan de la région). Je lui demandai quelles curiosités elle me recommandait d’explorer dans et autour de son joli village. — Ah, me fit-elle en son latin, vous êtes venu découvrir La Fenthe. — Mais… en somme, oui… si l’on peut dire. — Alors je vous conseille de commencer par aller voir le vitrail de Sainte-Marie, à l’église, là-bas ; je peux vous y rejoindre si c’est votre souhait, mais j’ai du labeur, alors disons dans vingt minutes. — Eh bien, très volontiers, ma foi.

Admirable jeune fille ! Malgré sa négreur toute méridionale, elle sut bien m’inspirer vigueur, et me fit regretter de n’avoir pas consacré plus de temps à chercher dans le sud de la France des destinations qui convinssent à l’esprit de mon voyage. Quant au fameux vitrail de Sainte-Marie, je vous le recommande, c’est un bijou de l’artisanat occulte français. Je ne vous en dis pas plus, car en publier les particularités serait alerter les autorités sur son caractère scandaleux, et risquer son remplacement à brève échéance.

Je continuai mon retour vers le nord, m’arrêtant en Indre-et-Loire pour le dernier des points géographiques fixés sur mon itinéraire : Le Trou-la-Pucelle, dans la commune de Montrésor, la plus petite du département. J’y espérais évidemment une forme d’assomption, pour bien conclure ce petit tour de France. Le Trou-la-Pucelle doit son nom à une mésaventure de Jeanne d’Arc, qui lors d’une chasse dans la forêt de Loches (à l’époque où elle venait d’annoncer au dauphin Charles son futur sacre), se déporta à l’est pour une raison inconnue et se retrouva au lieu-dit Montrésor, alors très marécageux, où elle tomba dans un trou d’eau d’où ses aides finirent par la sortir, à demi morte. Toutefois, le père de la sympathique famille qui m’hébergeait (et dont je possédai la fille) me confirma sotto voce ce que je devinais bien, à savoir que le peuple avait une autre interprétation du nom, encore moins flatteuse pour la sainte patronne de la France : d’après cette légende populaire, Jeanne serait en fait allée à Montrésor pour y retrouver un berger dont elle s’était amourachée et qui lui força le pertuis au milieu des marécages… Le conte m’a paru joli mais probablement controuvé.

Quant à la fille, elle constitua effectivement le sommet de cette aventure française : une blonde un peu frêle, mais agile comme une guivre, et qui, comme l’exige la logique de mon histoire, était parfaitement innocente au moment où elle se glissa sous mes draps. J’ai pris son adresse, et je compte bien envoyer un colis au Trou-la-Pucelle (37470) pour chacun de ses anniversaires. »

Au début du récit de Mangron, nous cheminions vers le quartier Saint-Louis par l’avenue de Sceaux, mais au premier tiers à peu près nous fîmes halte au niveau du jardin des Francine, pour mieux entendre son conte frénétique. Le minuit était passé, et Grimione ne pouvait donc plus exprimer verbalement l’horreur qui l’avait saisie à l’écoute de Mangron et ne transparaissait que dans ses regards haineux sous ses lourdes paupières. Elle pouvait du reste à peine marcher, si bien que nous enjoignîmes à Sorel de la raccompagner chez lui avant de revenir villoter. Fâché d’en être réduit à aller coucher sa bourgeoise au lieu de se lancer avec nous à la poursuite de Małgorzata, il partit sans un mot.

Toute quête de femme passe pour nous par une phase d’errance au cours de laquelle il convient de consciencieusement se monter la tête, en évoquant mille conjectures sur le lieu où pourrait se trouver la cible, et en chantant l’impérieuse nécessité de la trouver au plus vite. En l’occurrence, si nous prenions la route du quartier Saint-Louis, c’est parce que, comme tous les vendredis soirs, le plus probable était que Małgorzata se trouvât au Kult, le bar rock de Versailles, où se produisaient chaque vendredi les meilleurs groupes versaillais du moment. Le Kult s’était fait connaître au mitan des années 1990, quand les champions de la French touch balbutiante, Air, Daft Punk puis Phoenix, y firent leurs premiers pas. On y croisait parfois Sofia Coppola, les frères Podalydès, Christophe, Jeanne Balibar, à vrai dire toutes les grandes vedettes dont le chemin avait un jour ou l’autre croisé la ville. À l’époque dont je parle, c’est évidemment Bū-Xí and the Săn-Shí’s qui était le fer de lance de la scène musicale versaillaise : leurs reprises de Siouxsie en cantonais avaient très vite conquis le public, puis, quand ils avaient commencé à jouer leurs propres compositions, pureté stylistique et chant multilingue leur avaient permis d’accéder à une notoriété extramunicipale.

Il valait mieux, toutefois, barauder quelques instants dans les ruelles obscures du quartier Saint-Louis, car d’une part nous y avions souvent trouvé Małgorzata par hasard, au coude de la rue des Tournelles, dans les recoins des Carrés Saint-Louis ou sous les portes cochères de la rue du Hazard, s’entretenant de l’histoire de Versailles avec des orgiastes ou des gaupes, et d’autre part nous savions que c’est quand on cherche une certaine femme que l’on en rencontre d’autres, alors que vaguer sans but a tendance à dissiper les bonnes fortunes. Nous étions donc quatre à ce moment, Priampe et Frépuce ouvraient la marche, guignant aux portes et aux fenêtres dans l’espérance d’une rencontre, Mangron et moi nous entretenions un peu plus loin des groupes que nous pouvions nous attendre à trouver au Kult.

La soirée était délicieuse : le froid avait dissuadé de sortir les gens qui de toute façon n’ont rien à faire dans la nuit, et seuls ambulaient des individus dont la mise ou l’esprit s’harmoniaient au ciel noir et aux vieilles pierres des hôtels particuliers que nous croisions. Un groupe de tempestaires en pleine incantation nous dit ignorer où se trouvait Małgorzata, tout comme un antiquaire que nous vîmes se hâter vers l’évêché, un jacquemart sous le bras, et que l’on disait avoir naguère activement essayé de fléchir notre étrange Polonaise.

Comme aucun indice ne laissait supposer qu’elle fût ailleurs qu’au Kult, nous nous acheminâmes vers la rue du Vieux Versailles, l’une des plus étroites et pittoresques, dans une zone dominée, surtout nocturnement, par les masques et les fragrances du jardin des Récollets. Il était tard, et nous avions manqué la plupart des groupes à l’affiche ce soir-là, mais il restait le principal : Katlëya, héraut du proust metal. L’invention de cette subdivision du métal avait occasionné un battage médiatique qui avait largement servi les intérêts du groupe ; leur formule consistait à reprendre les motifs narratifs et thématiques de Proust pour les mettre, en chansons, à la portée du public populaire, à grand renfort de lourds traits de guitare, basses martyrisées et batteries martiales. Ils étaient d’autant plus estimés à Versailles que leur principal succès était « Hôtel des Réservoirs », chanson évoquant le fameux passage qu’effectue le narrateur de la Recherche dans cet hôtel adossé au parc du château. Małgorzata, qui était grande amatrice du groupe, nous disait mesurer régulièrement les progrès de la popularité de Katlëya dans le monde, les questions des touristes du parc sur les lieux précis évoqués par la chanson devenant toujours plus courantes.

Il eût été dans l’ordre des choses d’apercevoir Małgorzata Szat parmi les spectateurs pressés autour de l’étroite scène du Kult pour écouter les nouveaux prodiges versaillais. Mais j’eus beau me frayer un chemin parmi l’assemblée grondante et pogotante, je ne la trouvai nulle part. Je me laissai dès lors percer par un sentiment de dépossession, d’inutilité, car cette rencontre attendue, dont j’avais, au fil de la soirée, fait un couronnement, eût seule justifié les heures passées à écouter Mangron égériser des femmes qui n’étaient pour moi que des spectres, ou à faire connaissance avec une Grimione tout aussi spectrale.

Priampe buvait au comptoir, Frépuce devant les baffles frôlait fesses et poitrines, Mangron tentait par-dessus la musique de discuter avec des connaissances. J’avais compté sur ce soir pour resserrer les liens m’unissant à ma ville, liens toujours plus étroits et douloureux que je sentais bien près, à certaines marques rouges, de m’entamer voluptueusement les chairs ; mais, éconduit par Naïs, déçu par Sorel que sa nouvelle calinaire rendait soudain incompatible avec la vie nocturne, et incapable de trouver Małgorzata au moment où je sentais qu’elle incarnait le mieux pour moi l’esprit du grand mystère régnant aux environs, je compris que cette soirée avait été vaine et n’avait fait que me frustrer d’un contact idéalement intime, que m’apporterait peut-être le prochain rêve, les prochaines nuits.