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Un Promeneur

 

Quand je me promène le soir entre huit et neuf heures, s'il fait encore assez clair, je sais dire rien qu'en regardant le visage des gens quelle quantité de larmes ils ont versée ce jour. Parmi les habitants de mon quartier, une trentaine me sont ainsi bien connus en leur qualité de grands pleureurs : ce sont ceux qui, au minimum une fois tous les dix jours, épandent des larmes en nombre significatif. À ceux-ci seulement je consens à sourire : non pour alléger des tourments que j'ignore, mais plutôt par manière de salut, ou pour dire : « Nous nous connaissons, vous et moi, et n'avons point à en rougir. » J'aime à observer les nombreuses façons qu'ils ont de concilier cette inclination avec la nécessaire poursuite d'une vie normale : certains affichent exubérance et nonchaloir, quand d'autres, croyant ainsi s'en tirer à peu de frais, montrent une froide et stérile mélancolie, bien peu proportionnée à leur véritable souffrance. À quelque feinte qu'ils se livrent, notre secrète intimité demeure.

J'accueille régulièrement dans ce petit cénacle de nouveaux membres, dont le visage porte, parfois plusieurs soirs d'affilée, ces stigmates que seul je sais interpréter. Prématurément condamnés à voir leur vie ne se prolonger qu'en de sinistres jours, ils reçoivent parfois avec grâce le salut d'un homme qui depuis longtemps séjourne à l'ombre de la Mort.

Je ne sais s'il existe quiconque partageant cette faculté de deviner le flot des pleurs récemment versés ; si tel devait être le cas, et si le regard d'un tel homme venait jamais à croiser le mien, le soir entre huit et neuf heures, il verrait en ma face un lieu de désolation. Car hormis lors de cette promenade vespérale, mon existence, mes jours entiers, mes nuits de veilles sépulcrales, se perdent dans le versement des larmes.