Carayol.org

Where the sailor spends his hard-earned pay

  • Augmenter la taille
  • Taille par défaut
  • Diminuer la taille

Périgord Noir

 

Seule me pouvait convenir une maison d'exception, telle que je fusse assuré d'y vivre un conte fantastique, ou du moins les prémisses de quelque noire tribulation : le temps de la pusillanimité et des horreurs tièdes, je le voulais aboli. Les quelques déménagements que j'avais précédemment connus, trop inconsciemment mûris, ne m'avaient confronté qu'à d'inconséquentes demeures, hâves et pleines d'ennui ; mais aux jours que je m'apprête à évoquer, quand mon renom était à son comble, non moins que la volonté d'isolement régnait en moi le besoin de m'affranchir du monde des vivants pour enfin saisir les réalités spectrales.

Le Périgord Noir et ses désolations me souriaient : j'y rencontrai maints propriétaires, et visitai avec passion, parfois avec effroi, les lieux dont ils étaient possesseurs ; mais ceux-ci ne pesèrent plus guère dans ma mémoire après que j'eus fait la connaissance de Mlle I***. Car son visage traduisait, avec tout le lyrisme morbide que cela implique, une rare accointance avec les haleines nocturnes.

À ma grande satisfaction, elle m'assura être maudite : ses plus proches parents étaient morts peu après son installation dans le Périgord, puis, au fur et à mesure qu'elle reprenait contact avec de vieilles tantes, des cousins longtemps négligés, à leur tour ceux-ci devenaient citoyens d'Enfer, chacun en son temps. Ces savoureux détails, elle me les versait tout en me faisant visiter le domaine. Les limites en étaient marquées par un petit muret de grosses pierres, rudimentaire ouvrage de maçonnerie rurale, au-dessus duquel on avait assemblé une grille fort intrigante. Les piques qui constituaient cette aigre structure n'étaient pas disposées au hasard, ains en la façon la plus propice à susciter d'étranges rêveries : à six éléments de fonte succédait une pique d'argent massif. Cette suite se répétait inlassablement, partout à l'entour du jardin. Du six ou du sept, à quel chiffre était ainsi conférée mystique influence ? De Béelzéboub ou de Dieu, qui surveillait la maison de Mlle I*** ?

L'affaire fut vite conclue, et deux semaines plus tard, j'emménageais dans le plus grand secret, en la seule compagnie des nombreux livres qu'exigeaient mes recherches du moment. Je pus dès lors jouir d'une solitude longtemps souhaitée, loin des exigences médiatiques et des importunes questions de mes soi-disant disciples : je laissais volontiers à ceux-ci le soin d'occuper auprès de la médiocre humanité parisienne ma place de phare spirituel.

Parmi les rares personnes à qui j'eusse consenti à donner mon adresse en Dordogne, se trouvait un mien cousin, Wolfram de Geer, dont par un brumeux matin d'hiver je reçus un colis : il s'agissait d'un volume d'occultisme hongrois, A Pokol Kulcsai (dans l'édition originale de 1751, dont j'évoquais justement les effrayantes fantaisies typographiques dans mon Second Traité de Grammatosophie), volume que je lui avais prêté non pour son contenu ésotérique, mais purement en raison de l'intérêt qu'a toujours éprouvé mon cousin pour la langue magyar du dix-huitième siècle. Et c'est précisément ce que j'affirmai à Mme de Geer, la femme de mon cousin, quand quelques heures plus tard elle m'apprit par téléphone la mort de celui-ci. À travers sa détresse, elle osait en effet insinuer que je ne fusse pas totalement innocent de la chose ; mais mes dénégations étaient fondées : le livre en question ne contient notoirement aucune "formule magique", incantation ou autre, qui puisse amener la Mort à se manifester comme elle l'a fait dans le cas de Wolfram -- c'est-à-dire d'une façon tout à fait furtive et, j'ai plaisir à écrire le mot, inexplicable. Mme de Geer n'insista cependant pas, ayant ainsi le bon goût de ne pas gâter pour moi le chaud réconfort qu'éprouvent les hommes (ou, soyons prudent, écrivons "les hommes de mon espèce") à la mort d'un familier.

Loin de moi par ailleurs l'idée de prétendre que cet incident ne me fût imputable ni peu ni prou : la coïncidence avec mon installation en Dordogne me laissait au contraire présager que d'autres diableries surviendraient bientôt dans les marges de mon existence.

Quelques semaines suivirent, durant lesquelles mon activité sociale fut plus réduite que jamais : aucun courrier, quelques rares coups de téléphone. Aussi me consacrai-je entièrement à ce qui s'annonçait comme mon grand oeuvre, et qui devait mettre un orgueilleux point d'orgue à mon emprise sur la vie intellectuelle française : une mise en pratique de mes théories de la grammatosophie, appliquées à l'inépuisable David Copperfield de Dickens. Cette entreprise achèverait de me faire considérer comme le Böhme, le Swedenborg de la linguistique.

C'est une lettre d'un obscur jeune homme (bien connu des Parisiens, parmi lesquels il ne cesse de se targuer d'être mon famulus, titre que jamais je n'aurais eu le ridicule de lui donner ) qui produisit l'ébranlement par quoi cette fructueuse période prit fin.

La lettre même ne contenait rien que de banal : ce jeune homme, comme à son habitude, essayait maniaquement de pervertir les concepts que j'avais créés, en les détournant de la littérature pour les tirer à toute force vers la gnose. J'ai justement toujours fait en sorte que l'on ne puisse, sans contrevenir à mes axiomes fondateurs, adjoindre à la grammatosophie un supplément d'ésotérisme qui l'alourdirait : à cet effet, j'ai tenu à la rattacher concrètement à l'écriture et aux belles-lettres. Et j'ai d'ailleurs déjà prouvé la nécessité de se fonder sur des faits objectifs, stylistiquement vérifiables, pour parvenir à mon but avoué : libérer par la linguistique les forces poétiques qui sillonnent la nature.

Moins banal en revanche fut l'appel que je reçus quelques heures plus tard, par lequel la Police m'informait de la mort apparemment incompréhensible de ce même jeune homme : vers la fin de la matinée, il s'était écroulé brusquement, en pleine rue, sans un cri, sans un geste protecteur ; son visage, dans la mort, était soudain devenu d'une inexpressivité déconcertante, sans trace de surprise ni de souffrance. Est-il besoin de préciser que ces circonstances étaient précisément les mêmes que lors de la mort de Wolfram ?

J'eus pendant les deux ou trois jours qui suivirent tout loisir pour m'amuser à imaginer les liens qui pouvaient exister entre ces faits et mon installation en terre périgourdine ; l'une de ces hypothèses extravagantes se trouva vite confirmée par l'épisode suivant.

Nous étions à la veille de la Nouvelle Lune, et il subsistait encore, dans la matinée finissante, un maigre croissant de notre compagnon prétendument nocturne ; il était alors en son zénith, c'est-à-dire plus haut que le Soleil pourrait jamais parvenir en cette saison froide. Mes rêveries furent interrompues par un appel de sonnette. Me figurant que ce fût le facteur, je me hâtai de descendre, afin de signaler plaisamment à cet homme que tous les colis et lettres qu'il me faisait parvenir apportaient à leur expéditeur ruine et dépérissement du corps... Mais, je m'en aperçus sur le perron, c'était une vieille femme qui avait sonné, d'apparence sorcière, et je parcourus la distance qui me séparait du portail de façon plus nonchalante, affectant d'admirer les ombres trop denses que produisaient les arbres du domaine.

Cette vieille étant d'apparence trop grotesque et malveillante en comparaison du maigre rôle qu'elle joue dans cette histoire, je me refuse à la décrire. Elle se contenta de m'annoncer : « Vous avez un cadavre, mon pauv' monsieur. R'gardez, là... » Elle désignait la dépouille d'une jeune femme, étendue à quelques mètres de là, sur la chaussée. C'était ma chère et obscure Mademoiselle I***.

J'alertai les autorités par téléphone avant de retourner sur le lieu du crime, la clé de la boîte aux lettres à la main. Je me doutais déjà plus ou moins du courrier que j'allais trouver : la lettre que Mlle I*** était venue m'apporter, geste par lequel elle renonçait à poursuivre son existence terrestre. N'y figuraient que ces mots de peu de substance : « Peut-être une phrase écrite est-elle nécessaire à la réussite du processus fatal ? »

Je contemplai un instant la figure de la morte : elle ne révélait rien, ni la honte d'avoir été trop faible pour combattre l'horreur qui avait décimé les siens, ni la paix qu'elle avait sans doute espéré trouver auprès de ses chers trépassés.

 

Durant les semaines qui suivirent, apathie et terreur se disputèrent mes heures de pleine conscience : mes travaux linguistiques me semblaient soudain frappés d'inanité, je sentais ma vie en danger de perdre tout idéal salvateur. Ce en quoi j'avais cru voir ma raison d'être, l'exigence scientifique au cœur de l'expérience littéraire, l'analyse méthodique du pouvoir des mots, était nié par ce phénomène soumis à l'arbitraire. Toujours j'avais refusé de croire l'écriture subordonnée à un principe supérieur, quel qu'il fût ; j'avais voulu la voir incarner le secret des destinées humaines. Et soudain, sa puissance se trouvait abaissée, réduite à rien, soumise à l'aléatoire de ma correspondance et à la sorcellerie morbide d'une simple boîte aux lettres.

Je ne passai plus mes journées dans mon bureau, mais dans la bibliothèque, où se trouvait le téléphone ; douloureusement fébrile, j'y passais en revue mes proches, mes connaissances, pour leur ordonner sous tel motif fallacieux (le facteur n'était pas un homme sûr... les lettres se perdaient facilement, dans ces paysages louches...) de ne plus m'écrire sous aucun prétexte. Il semble que l'on s'inquiéta fort, à Paris, de ma santé mentale.

Auparavant, grand contempteur de la communication orale, je ne consentais à brancher le téléphone qu'à de rares intervalles de temps ; désormais j'étais avide du moindre appel, déterminé à mettre en garde toute l'espèce humaine, tous les hommes, un par un s'il le fallait.

Quant aux livres qui m'entouraient, je préférais les ignorer.

Je m'aperçus peu à peu que ces réactions m'avaient été en quelque sorte suggérées par un atavisme littéraire, contre lequel je pris le parti de me révolter. La prochaine étape aurait pu ressembler à cela : inquiet de sonder les origines du mal, je me serais rendu aux archives municipales, j'aurais examiné un plan du cadastre. J'aurais cherché à connaître le nom des précédents occupants de la maison, j'aurais méticuleusement compulsé les documents que Mlle I*** dans sa hâte, ou peut-être à dessein, n'avait pas pris la peine d'emporter. J'aurais évidemment fait murer la boîte aux lettres. Serais-je allé jusqu'à détruire la grille du parc, cette grossière invite adressée à je ne sais quel démon ? Il importe peu.

Ainsi fis-je le choix de l'inaction. N'ayant plus la force de me cloîtrer dans la bibliothèque, je pris l'habitude d'errer au hasard du parc, mollement contemplant tels arbres, telles broussailles décharnées ; je ne répondais plus systématiquement au téléphone. J'étais là, chaque matin, à l'heure où le facteur emprunte la route qui cerne le domaine : progressivement, le soulagement que j'éprouvais à le voir chaque jour passer son chemin en évitant l'adresse fatidique se mua en un léger agacement.

Puis les lettres commencèrent d'affluer. C'est à peine si je les lisais, car, quelque chers qu'ils me fussent, je ressentais déjà du mépris pour ces êtres dont sans effort, par hasard, j'avais acquis droit de regard sur la vie et la mort. On se plaignait de ma désinvolture, on réclamait des explications... Futilités.

Dans le même temps, je compris que mon premier mouvement, de colère et de frustration à l'égard du phénomène, reposait sur des réflexions erronées : où étais-je allé trouver là-dedans du hasard ? Au contraire, si j'étais là aujourd'hui, c'était bien pour donner une réelle motivation au processus : la coïncidence était impossible. Qui d'autre en effet que l'inventeur de la grammatosophie, la science de l'écrit et de son pouvoir illimité, serait mieux placé pour présider à la triomphante mise en pratique de ses propres idées ? Toutes ces morts incompréhensibles, ces crimes parfaits, perpétrés sans arme ni mobile, justifiaient mes travaux. Et cette idée même de "crime parfait", n'est-elle pas d'essence littéraire ?

J'en vins naturellement à étendre le cercle de mes victimes. Je me fis connaître auprès de divers organismes favorisant la correspondance écrite, associations espérantistes partout dans le monde, ateliers littéraires, cénacles de réflexion politique... Très vite, la Poste augmenta ses effectifs, un facteur fut affecté à ma seule adresse : un véritable psychopompe, qui sans le savoir condamne quotidiennement une soixantaine d'âmes.

Chaque matin, encore en robe de chambre je sors, je me saisis de la petite clé, j'ouvre la boîte aux lettres, où il me semble que tout en recueillant le courrier je serre avec effusion la main d'un allié rouge et cornu.