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Where the sailor spends his hard-earned pay

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Sven Vabar, L'église de l'avion noir (2009, extrait)

 

Il y a au bord de la ville un vieil aéroport militaire désaffecté. Il est très grand, formant un contraste un peu absurde avec la ville relativement petite. En se promenant, on ne peut découvrir qu’une assez petite partie de l’aéroport, celle qui est du côté de la ville. Cela fait déjà bientôt une vingtaine d’années qu’on ne l’a pas utilisé. Tout y tombe en morceaux. Les casernes de briques mal construites et les bâtiments de service de l’aéroport sont les plus dégradés, réduits à l’état de ruines. Mais tous les bâtiments qui en ville auraient l’air de maisons de dimensions tout à fait ordinaires et dont de ce fait la destruction paraîtrait malheureuse et désolante font figure, sur l’immense territoire de l’aéroport, de cabanes, de niches, de boîtes d’allumettes même, de sorte que leur situation particulièrement déprimante n’est pas davantage qu’un petit détail éloquent dans cette diversité, dans cet ensemble que constitue l’aéroport désaffecté et qui produit un agréable sentiment d’étrangeté(1).

Bien plus fantomatiques d’apparence sont les espèces d’abris vides — de vastes caves gigantesques à moitié construites dans le sol, dont les massives portes rouillées sont béantes et dont les toits sont couverts d’une couche de terre et de gazon. On trouve sur l’aéroport des amas de détritus. Une partie d’entre eux ont apparemment été formés officiellement, en harmonie avec les pouvoirs municipaux. Il y a la montagne aux emballages et le champ aux déchets de construction. Il y a des montagnes de pneus. Et il y a ensuite pléthore de champs de détritus spontanés, qui se sont élargis au fil des années. Le territoire de l’aéroport est plein d’un bric-à-brac oublié : morceaux de béton, fer rouillé, segments de fil de fer. Mais cette zone est si grande et la force de la nature si absolue que partout, ce qui frappe en premier lieu est la façon dont la nature gagne du terrain. Toutes ces vieilleries hétéroclites, tous ces minuscules amas de détritus disparaissent petit à petit, docilement, sous les hautes herbes et les broussailles. On sent que l’aéroport n’est pas une friche polluée, une trace de l’activité humaine, une terre abandonnée par l’homme, mais plutôt un endroit sauvage. L’aéroport appartient déjà à la nature.

Enfin, qui sait à qui il appartient.

Pourquoi les constructions, les abris et mêmes les amas de détritus semblent-ils si minuscules et démunis ? Est-ce à cause de leur incapacité à résister aux mâchoires du temps et à la nature, à la force indomptable de la broussaille ? Sans doute, mais leur aspect dérisoire est bien plus frappant quand on les compare aux pistes d’envol et aux endroits prévus pour l’entretien et le manœuvrage des avions. L’ouvrage le plus stupéfiant et le plus colossal sur l’aéroport est la piste principale, où en leur temps décollaient et atterrissaient des avions de chasse intercontinentaux. Cette piste est une route parfaitement droite, qui fait à peu près cent mètres de large et plusieurs kilomètres de long, bien que les mots « route » et « piste » ne conviennent pas pour représenter, pour couvrir cette gigantesque place vide, désolée, qui s’étend vers l’horizon. Les mâchoires du temps ont également mordillé la piste, mais elle a apparemment été construite avec une telle qualité, en employant des blocs de béton si larges, qu’en vingt ans elle n’a même pas commencé à se fendiller. Même les énormes croix peintes dessus sont toujours là, manifestement destinées à permettre aux pilotes de mieux discerner la piste d’atterrissage.

La nature n’a pas encore pris possession de cette piste. Elle est trop lisse et droite pour ça. Mais l’homme non plus. Parfois, des amateurs d’aviation s’affairent ici, volant en deltaplane motorisé ou faisant voler leurs maquettes. Le soir et en fin de semaine, on trouve des motards invétérés qui font siffler les pneus de leurs voitures et de leurs cycles sans être dérangés. Mais eux non plus n’arrivent pas à s’approprier la piste, sans parler de l’aéroport embroussaillé. Tout est trop grand. Les fans d’aviation et de moto ont plutôt l’air d’enfants qui jouent sur une plage vide en automne. Sauf que la piste n’est pas une plage, c’est une sorte de grande œuvre austère et géométrique.

La piste ne semble pas être abandonnée. Par sa colossale massivité, son aspect lisse et droit, elle donne l’impression d’un milieu puissant, souverain, et doué au plus haut point de la faculté d’agir. Elle est quelque chose, elle fait partie d’autre chose, mais quoi, comment, qui ? La taille de la piste impose aussi ces questionnements au reste de l’aéroport, qui espérait silencieusement se couvrir de végétation.

J’aimais bien cet endroit. J’y allais quelquefois. Sur la piste gigantesque règne un sentiment très particulier de liberté que l’on ne trouve ni dans la ville ni nulle part dans la nature. Pas même à la mer. Comme pour tous les endroits intéressants et fascinants, ici aussi on se sentait bien en toute occasion, par tous les temps, mais ce que je préférais c’était le soir et la nuit, quand le ciel est clair et étoilé.

Puis tout a changé. Par la faute des asociaux.

Au début, ils m’empêchèrent simplement de venir ici.

Il n’était jamais venu beaucoup de clochards par ici. Ils auraient sans doute trouvé quelques endroits où s’abriter et être en paix, où boire un coup au besoin, mais il se trouve que les maisons à peu près convenables sont très éparses, et relativement loin, malgré tout, des quartiers habités de la ville. Mais les clochards n’ont tout simplement pas la force de marcher sur une longue distance, ils sont tout le temps affamés, faibles et saouls. Et puis les transports en commun ne permettent pas d’arriver près d’ici. Les ivrognes vivaient plus près de la ville, là où en leur temps, à côté des quartiers d’habitation militaires d’antan, étaient apparus en masse des potagers et des garages. Une bonne part des garages et des abris de jardin sont vides, il est bien plus commode d’y vivoter pour un clochard.

Mais il y a quelques mois, beaucoup plus d’asociaux se sont mis à errer dans l’aéroport. Pas seulement dans le bord situé du côté de la ville, d’où l’on a accès aux potagers et aux garages, mais aussi beaucoup plus loin, à l’autre bout de l’aéroport même, derrière la piste, là où commencent les champs cultivables. Je songeais alors : que peuvent-ils bien avoir à faire ici ? Vont-ils quelque part voler des choux et des patates ? On était au début de l’automne. Mais dans ce cas ils n’iraient pas si loin, formant de telles masses. Est-ce que l’on a aménagé ici un grand et classique amas de détritus, où sont également apportés des restes alimentaires, de sorte que les SDF puissent se procurer leur nourriture sur place ? C’est que les débris de construction et les pneus de voiture ne nourrissent pas. Mais il n’y avait ici aucun nouvel amas de détritus, et il n’y en a toujours pas, je savais précisément ce que l’on faisait à l’aéroport, j’y passais fréquemment.

Passons sur le fait que les pouilleux se mirent à affluer en masses vraiment considérables. Je fus frappé également par le fait qu’ils semblaient d’une certaine façon plus forts, plus énergiques que les poivrots ordinaires qui circulent dans la ville. Ils étaient tout comme avant vêtus de vêtements sales et déchirés, ils puaient, avaient le visage gonflé. Mais leur pas ne tremblait ni ne titubait, il était plus sûr et plus vif. Les gueux se lançaient des blagues et poussaient des rires en parlant fort. Aucune marque de la dépression hébétée et des éclats de rage aveugle propres aux clochards. Je remarquai également qu’aucun ivrogne n’était complètement bourré ou avachi comme on aurait pu logiquement s’y attendre. Oui, beaucoup d’entre eux étaient clairement saouls, mais leur ivresse était plutôt gaie et joviale, assez distinguée même. Comme des experts en mondanités ou des marins rentrés chez eux après un long voyage.

Je n’avais pas de problème avec les ivrognes, j’avais toujours essayé de voir, derrière les poivrots, de plus vastes causes, socioculturelles, psychologiques et spirituelles. Et en journée, les asociaux n’avaient pas de problème avec moi, quand je marchais ou circulais à bicyclette sur l’aéroport. Mais à la tombée du soir — précisément quand la piste devenait pour moi particulièrement fascinante — il y avait un moment où ils commençaient d’une certaine façon à se fâcher contre moi. Au début, ils m’injuriaient pour rien. Mais plus le ciel s’obscurcissait, plus ils devenaient agressifs. Ils me jetaient des pierres et des bâtons, ils voulaient même me sauter dessus ! Je savais me défendre, j’avais toujours du gaz innervant avec moi, sans parler d’un canif. Sur la friche nocturne, là où l’on s’amuse à foncer en voiture, on trouvait parfois toutes sortes de malfrats. C’est pour ça que je ne considérais pas les poivrots comme représentant un danger pour moi. Mais quand survenait l’obscurité, il semblait qu’eux aussi vissent croître leur force, leur agressivité et leur courage. Ils commençaient à se conduire comme de véritables assaillants, qu’il s’agissait de prendre au sérieux. Ils cherchaient la bagarre et passaient à l’attaque ! Plusieurs fois je dus sauver ma peau en fuyant.

Par ailleurs, je ne sache pas que les gueux aient eu entre eux des disputes. En ville, près du fleuve et autour du marché, ils se disputent tout le temps ! Mais ici, à l’aéroport, ils étaient amicaux les uns envers les autres. Quand des bandes isolées de poivrots croisaient le chemin d’autres bandes, on discutait, on se souhaitait bon courage et bonne chance et on passait son chemin.

Pourquoi étaient-ils alors si hostiles envers moi ? Ça devait tenir à moi. Au fait que je n’étais pas un asocial, que j’avais des vêtements propres et une barbe rasée.

J’aimais l’aéroport, j’aimais la piste nocturne, je voulais continuer de m’y rendre. Mais surtout, cette histoire de clochards commença à m’intéresser. J’avais très envie de savoir ce à quoi ils s’occupaient là avec une telle ardeur, un tel enthousiasme inattendu voire surnaturel. Et à vrai dire, les asociaux m’intéressaient aussi avant cela. Ça faisait sans doute longtemps déjà que je me demandais ce que ça ferait de vivre quelque temps en parfait gueux. Les ivrognes me semblaient fascinants et radicaux.

C’est ainsi que je me déguisai en asocial. C’était une entreprise sérieuse. Certes je connais les ivrognes, je les ai toujours suivis dans la ville, j’ai discuté avec eux. J’ai par le passé été désespéré, sans perspective, j’ai perdu le goût de la vie et beaucoup d’autres choses, j’ai bu allègrement. Quoique j’aie toujours été, mêmes aux instants les plus sombres, nettement plus loin du statut d’asocial que je ne le pensais alors moi-même. Un asocial reconnaît un asocial, et reconnaît un non-asocial. Il n’est pas facile de tromper un ivrogne.

Ma compagne étudiait à l’étranger, et j’étais en vacances. J’avais la possibilité de me consacrer entièrement à cette entreprise. Je m’habillai d’horribles vêtements de travail, que je souillai un peu pour faire bonne mesure. Je me laissai pousser la barbe, pendant longtemps je ne me lavai plus. Je fouinais dans les poubelles pour obtenir une odeur de pouilleux naturelle. Dans un but de crédibilité je me mis à taquiner la bouteille, sans aller jusqu’à boire de l’eau-de-Cologne. À la fin je me sentis suffisamment crédible pour retourner flâner le soir à l’aéroport, comme j’aimais tant le faire naguère.

Mon camouflage fonctionna. Ce premier soir, j’évoluai parmi les chemins enténébrés de l’aéroport, toujours plus loin de la ville, rencontrant sur ma route un nombre de groupes d’ivrognes franchement stupéfiant. Je me demandais : comment est-il possible qu’il y en ait tellement, vu notre petite ville ? Y en a-t-il qui viennent de lieux plus lointains pour compléter leur nombre ? Pour une raison ou pour une autre me revint en mémoire le soir de Noël, quand les gens, silencieux et déterminés, roulent en masses nombreuses sur les chemins du cimetière dans l’obscurité. Ici à l’aéroport, il n’y a pas vraiment d’océan de bougies, la nuit, mais à la place brûlaient les feux de camp. Le sous-bois de la jeune forêt de feuillus et du bosquet était par endroits assez densément semé des feux de camp des poivrots. Ils avaient également des torches et toutes sortes de lampes de poche avec lesquelles ils se cherchaient un chemin, les agitant avec zèle. Auprès des feux de camp, on palabrait à haute voix, on entendait des appels et des rires.

(...)


Traduit de l'estonien par Martin Carayol.

1. Le paysage décrit correspond à celui des gigantesques aéroports militaires construits par les forces d'occupation soviétiques dans les pays Baltes et en Europe de l'Est, et qui ont ensuite été abandonnés au moment de l'effondrement de l'Union Soviétique.