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Mehis Heinsaar, Aspendal le faiseur de pluie (2007)

 

Cinq cents longues années dura la sécheresse,

Puis l'enfant dans la chambre entra, tout en sanglots :

Les forces m'ont manqué, maman je n'ai pas pu

Retenir de mes mains notre cher lac Peïpous.

Mari Vallisoo, « Aux jours de sécheresse »

 

 

Il y eut autrefois, du côté de Noarootsi et Dirhami[1], un été de grande canicule. Depuis plusieurs mois déjà il n'était pas tombé une seule goutte d'eau, les prairies et les champs dépérissaient, les puits s'asséchaient, le sol se fissurait et formait une croûte rigide. Dans les pâturages également l'herbe était flétrie au point que les vaches et les moutons ne pouvaient plus trouver de nourriture en quantité suffisante, et maigrissaient sans cesse. Du côté de Bysholmi, on avait même trouvé trois agneaux gisant, les pattes tendues vers le ciel, morts au beau milieu de la journée. La faim avait tout bonnement eu raison d'eux. Les hommes eux-mêmes devenaient faibles et indolents. Leur visage s'amaigrissait et leur peau se parcheminait, leurs lèvres se fendaient et ils perdaient toute ardeur au travail. Les petites vieilles de Hosby étaient assises, haletantes, auprès de la seule radio du village, patouillaient les boutons en s'épongeant le front, et essayaient d'entendre, à travers le fort sifflement et les crachotements, quel temps on prévoyait pour les prochains jours. Mais c'était déjà la dixième semaine que revenait sans cesse la même information : on s'attendait à un temps très chaud et ensoleillé sur tout le pays, des tempêtes, des averses et des orages pouvaient se produire localement en Estonie du sud et du sud-est, mais dans l'ouest le temps devait demeurer stable, brûlant, sans un souffle d'air. Là-dessus, les petites vieilles éteignaient la radio en soupirant et, le visage inquiet, se dispersaient.

De quelle façon les habitants de Noarootsi pouvaient-ils dans ces circonstances se préparer à la venue de l'automne, où trouver pain et pommes de terre quand tout le pays se changeait en un désert, quand les forêts menaçaient de prendre feu sous l'effet de la sécheresse, et la dernière goutte d'eau de disparaître des puits ? Pour continuer malgré tout de nourrir les familles, les hommes étaient contraints de se rendre en des villes lointaines à des travaux de construction ou même de se proposer comme valets de ferme chez des voisins fortunés. Mais la misère et la faim frappaient chaque jour avec une insistance croissante aux portes.

Lors d'une de ces difficiles journées, Olof Larsen, le bourgmestre de Birkas, convoqua chez lui les quatre anciens les plus respectés du village, pour tenir conseil sur ce qu'il convenait de faire. On y considéra l'affaire sous tous les angles, se demandant s'il fallait demander une aide financière à l'Etat ou faire transporter par des chevaux des tonneaux d'eau depuis l'intérieur des terres, ou encore envoyer les enfants comme travailleurs journaliers, pendant l'automne, dans les fermes de comtés plus éloignés. Mais on s'avisa finalement qu'aucun de ces projets n'était tout à fait satisfaisant. On avait jusqu'ici eu coutume de se débrouiller par soi-même, et il faudrait maintenant que l'on aille quémander de l'aide ? Ah non, ça jamais ! N'y avait-il vraiment personne qui pût proposer une solution efficace ?

On restait assis en silence, tirant sur sa pipe et se grattant la nuque.

Soudain, l'ancienne de Hosby la plus chenue se souvint que dans sa jeunesse, il y avait eu près de leur village un faiseur de pluies du nom de Sture Aspendal. Et qu'il était arrivé, quand la sécheresse ravageait le pays, que l'on en vînt à bout grâce à lui.

« Prétends-tu vraiment, Ingebor, que cet homme ait su faire tomber la pluie ? lui demanda le bourgmestre Olof d'un ton railleur.

— De quelque façon que ça se soit passé, répondit alors la vieille du village de Hosby, en tout cas il a bel et bien fait venir la pluie et il a sauvé les champs de la stérilité.

— Et quand bien même, intervint Erik Karlsson qui représentait le village de Paslepa, en quoi cela peut-il nous être utile aujourd'hui ? Sture Aspendal est mort il y a beau temps déjà, et l'art de faire la pluie a disparu en même temps que lui.

— Ne t'y fie pas, lui rétorqua Ingebor, et songe que Sture a eu un fils, Pelle, qui certes était un fermier comme un autre et ignorait tout de l'art de faire la pluie, mais à qui à son tour il est venu un fils, Leif, qu'on dit qui connaît bien ces petites affaires.

— Qu'est-ce précisément que l'on raconte à son sujet ? demanda le chef du comté en fronçant les sourcils. Cesse de tergiverser, Ingebor, et dis-nous ce que tu as à dire. »

Alors la vieille du village de Hogby dirigea son regard vers le plafond, mit les mains en croix sur son tablier et, tout en faisant tourner ses pouces, commença d'expliquer : « Il n'est pas aussi simple que vous le croyez de dire toutes ces choses. Il se trouve que Leif Aspendal ressemble énormément, tant dans son apparence que dans son caractère, à son défunt grand-père Sture. Comme lui, il aime passer ses journées à paresser dans son lit, et vivre complètement à l'écart. Comme un homme saisi d'un mal mystérieux ou de mélancolie, il erre parfois dans le village, voûté et plaintif, comme s'il avait un lourd fardeau à porter, lui qui est pourtant si jeune et si fort. Mais il y a plus important : il a l'œil gauche de couleur noire, et le droit de couleur bleue — exactement comme le vieux Sture. Si vous ne me croyez pas, demandez donc à mon voisin Kaarup ou à la vieille Ove Lindvall elle-même, ils pourront confirmer mes dires. »

L'histoire d'Ingebor semblait franchement douteuse au bourgmestre, et en toute autre occasion il aurait considéré cela comme les divagations d'une vieille folle, mais comme la situation dans les environs était devenue si préoccupante, il convenait d'essayer toutes les possibilités, même si elles semblaient étranges de prime abord.

« Fort bien, Ingebor, dit le bourgmestre Olof après quelques instants de réflexion en se tournant vers l'ancienne de Hosby. Rends-toi donc chez Leif Aspendal et parle-lui. S'il veut de l'argent, qu'il dise combien, et nous verrons ce que nous pouvons faire. »

L'ancienne se mit alors, curieusement, à être agitée de rires.

« Qu'est-ce qui justifie ces rires ? demanda Olof en fronçant les sourcils.

— Eh bien, s'il n'était question que d'argent, tout serait autrement plus facile, répondit alors Ingebor ; vois-tu, Olof, pour faire tomber la pluie, ce n'est pas d'argent que le vieux Sture avait besoin, mais d'une femme. Et si c'était le cas pour Sture, je crois bien qu'il n'en ira pas autrement pour Leif.

— Qu'est-ce qu'une femme a à voir avec cela ?

— Qu'elle ait ou non à y voir, c'est bien d'une femme que le vieux Sture avait besoin. Et non pas d'une femme toute usée ni d'âge mûr, ça non, mais d'une jeune fille à la poitrine ferme, une fille encore vierge mais en âge d'aller au mâle. Et quand on enfermait la jeune fille dans une pièce avec Sture, au bout d'un ou deux jours la pluie arrivait.

— Est-ce donc possible ? demanda le chef du village d'Österby, l'air de douter.

— Eh oui, eh oui. Et avec Leif Aspendal, c'est tout de même. Tu ne crois quand même pas que moi, une vieille bonne femme qui est mère de trois hommes disparus en mer, je me mettrais à te raconter du bobard ? »

Pour que les choses parussent avoir été faites dans les règles de l'art, Olof Larsen fit alors voter le crédit qu'il convenait ou non d'accorder à l'histoire de la vieille de Hosby. Il s'avéra que des dix-huit membres du conseil communal, huit étaient enclins à la croire, quatre à ne la point croire.

On pouvait donc lui faire confiance.

« Eh bien voilà, maintenant nous allons voir ce qu'il en est, soupira le gouverneur Olof. Mais songe bien, Ingebor, que si les choses ne se passent pas comme elles le devraient, tu t'exposes à un lourd châtiment. »

Là-dessus, l'ancienne du village de Hosby ne pipa plus mot, eut simplement un bref éclat de rire et entreprit de bourrer sa pipe d'un air malin.

Deux jours plus tard, Olof Larsen convoqua devant la maison communale les jeunes filles nubiles de tous les villages de Noarootsi. Il en vint en tout une quarantaine : certaines des proches villages de Paslepa et Lyckholm, d'autres des hameaux plus éloignés de Vööla et Harga, et deux filles venaient même de l'intérieur des terres, de Dirhami et Riguldi. Et comme ce rassemblement avait été annoncé comme une grande fête et une compétition amicale, des musiciens avaient également été conviés et une grande table avait été couverte de vivres et de boissons. Un tel festoiement en période de sécheresse semblait aux personnes âgées une idée tout à fait inconvenante et stupide, mais comme le conseil avait approuvé la chose, elles n'osaient pas exprimer leur étonnement autrement qu'en grommelant dans leur barbe et en haussant les épaules.

Quand les filles furent rassemblées sur la place, on les fit tirer à la courte paille, et l'on annonça bien fort que celle qui aurait la plus longue paille serait la gagnante et l'élue. Quand enfin le tirage au sort prit fin parmi les filles et que la gagnante fut désignée, il s'avéra que c'était la petite pauvresse Ingeland Eskillson du village de Birkas : cette jolie jeune fille au teint de rose se réjouit fort de sa victoire, espérant qu'on lui donnerait maintenant, à la suite de tout ce jeu de hasard, quelque prix ou quelque présent.

Et certes elle ne se trompait pas. On lui offrit solennellement des vêtements neufs et élégants : une chemisette blanche à franges brodées, une jupe que l'on avait plissée en se servant d'un pain chaud comme fer à repasser, une veste bariolée de bleu et de jaune ainsi qu'un foulard. On l'aida sans attendre à se revêtir de ces nouveaux atours dans l'arrière-salle de la maison communale. On ajouta ensuite à la parure d'Ingeland des colliers et des bracelets d'argent, et quand la jeune fille fut ainsi habillée et apprêtée, on pouvait bien dire que son apparence la mettait au-dessus de toutes les filles du village. Les autres jeunes femmes, qui avaient perdu lors du tirage au sort, la regardaient en tout cas avec beaucoup de jalousie et de haine. Après cela, la jeune fille fut gavée, et abreuvée de boissons toutes meilleures les unes que les autres, elle s'entendit souhaiter toutes sortes de bonnes choses, puis on l'invita à s'asseoir dans un coche derrière les chevaux.

Quoiqu'Ingeland fût elle-même de petite taille et toute menue, immense était la joie dont étaient pleins ses clairs yeux bleus. Pour sûr, jamais elle n'avait été aussi heureuse. En rougissant, elle imagina comme il serait fier d'elle, Ainar, ce garçon du pays võru qui était venu travailler dans la région l'hiver dernier et dont elle avait fait la connaissance lors d'une fête villageoise. Très prochainement, à l'automne, oui, dans un mois ou deux sans doute, Ainar avait promis de venir la chercher, pour l'emmener avec lui, loin d'ici, de ce pays de pauvreté et de soucis.

Penser à tout cela la rendait si joyeuse qu'elle ne s'avisa même pas de demander pourquoi trois vieilles femmes, grandes et solides, prenaient place à ses côtés et devant elle, ni quelle était la destination de l'attelage. Heureuse, les joues enflammées et ses deux tresses flottant au vent, la jeune fille disparut, avec le coche et les vieillardes, loin du regard des gens assemblés.

Après une heure de route on arriva finalement à une petite maison basse, qui se situait à un kilomètre au nord de Hosby. Elle était décrépite, le toit de bardeaux était parsemé de trous, et le terrain était couvert de verges d'or, de pétasites, d'arroche et de berces.

Après que la vieille Ingebor de Hosby eut franchi la porte et entendu un ronflement sonore venant de la chambre, elle revint auprès du coche et échangea avec les autres femmes un hochement de tête entendu ; les deux solides femmes qui avaient été choisies pour cet office se saisirent de chacun des bras d'Ingeland et s'avancèrent avec elle vers la maison. C'est seulement quand elles eurent franchi le seuil de cette vieille maison croulante qu'un sentiment étrange naquit chez la jeune fille, comme si tout n'était pas précisément aussi idyllique qu'il le lui semblait. Le sourire heureux s'effaça de son visage, elle essaya de se libérer de l'étreinte des vieilles femmes mais n'y parvint pas.

L'ancienne de Hosby ouvrit la porte, et Ingeland, effrayée, fut menée dans une pièce sombre où l'on percevait, dans l'air stagnant que l'humidité rendait gluant, une odeur de sueur et d'immondices. Des coins de la pièce émanait une puanteur douceâtre. Voyant cela, la belle Ingeland fut brusquement saisie d'une folle terreur. Elle blêmit, se mit à trépigner et à pousser des cris de sauvage, mais les vieilles se contentaient de rire à la vue de ses efforts pour se libérer, tout en la menant vers la couche qui se trouvait dans un coin, où un être à la silhouette large et indistincte ronflait, poussant des gémissements, comme en proie à des douleurs : un homme gigantesque, au visage mangé par une large barbe rousse, et qui dégageait d'aigres odeurs de poix et d'urine. Quand une des vieilles se mit à s'affairer autour du pantalon de l'homme et en tira quelque chose de long, rougeâtre et humide, les nerfs d'Ingeland la trahirent et elle perdit connaissance.

La tâche des vieilles en fut d'autant facilitée. L'une d'entre elles, d'un air appliqué qui traduisait son expérience, entreprit de réchauffer le vit du géant endormi, à force de frictions qui le firent se tenir bien droit comme une perche rouge. Pendant ce temps, la seconde se chargeait d'Ingeland, enlevait à la jeune fille évanouie ses vêtements et son linge de corps, lui massait le corps pour l'adoucir, caressait ses membres et son sexe de sorte que les sécrétions purent s'écouler et que la matrice s'humidifia.

Quant à Ingebor de Hosby, elle contemplait tout cela, sourcils froncés, et quand elle estima que le temps était venu, elle signifia d'un hochement de tête que la manœuvre pouvait commencer. Ingeland, toujours plongée dans une bienfaisante inconscience, fut donc précautionneusement portée sur le long membre du dormeur, et la jeune fille ne fit progressivement plus qu'un avec le faiseur de pluies.

La douleur perçante qui parcourut Ingeland comme un éclair lui arracha un cri tellement inhumain que même les vieilles en furent contraintes de se boucher les oreilles. Elles étaient même prêtes à ôter Ingeland de là pour rompre l'étreinte, estimant qu'il se pouvait bel et bien que la fillette y laissât la peau, mais elles remarquèrent alors avec stupéfaction qu'à un moment les hurlements avaient changé de ton et que la jeune fille avait arc-bouté la poitrine et rejeté la tête en arrière, tout en continuant de crier comme un animal, les yeux fermés. Alors seulement les vieilles comprirent que le cri de douleur et de frayeur s'était en un instant, le temps d'une seule longue inspiration, changé chez la jeune fille en un cri insensé de jouissance et de volupté.

Quand soudain elle retrouva ses esprits et remarqua avec effroi que son corps agité de plaisir était juché au sommet de ce membre sale et long comme une anguille, la jeune fille n'eut plus la force ni la volonté de résister au puissant torrent du plaisir. Il était déjà parvenu à l'avaler complètement et à noyer dans son étrange et puissant courant ses plis les plus dissimulés, et jusqu'à sa pudeur. Et quand alors résonna un sourd grognement dans le coin encore indistinct de la couche et que le géant, qui dormait toujours d'un sommeil de plomb, ouvrit ses yeux cernés de rouge, Ingeland ne ressentit plus d'effroi devant ce corps colossal sur lequel elle dansait, car on lisait dans les yeux qui appartenaient à ce corps une douleur et une intense fatigue, mais on n'y lisait rien de redoutable. Deux mains puissantes et noires se tendirent vers Ingeland, prenant dans leur étreinte le corps menu de la jeune fille, et celle-ci laissa faire, sans réticence, les yeux fermés — laissa le torrent de plaisir, toujours plus impérieux, la parcourir de part en part.

Voyant qu'à présent la fillette ne faisait plus qu'un avec Leif Aspendal, les vieilles se mirent à sourire puis, rougissantes et ricanantes, elles se signèrent à tout hasard. Car après tout, cela constituait bien un péché, de contempler tout ce spectacle obscène à la pleine lumière du jour.

Puis Ingebor de Hosby donna à ses commères de légers coups de coude entre les côtes, pour leur signifier que leur tâche ici était accomplie, et elles se retirèrent toutes trois, étouffant un rire et marchant d'un pas titubant. L'une d'entre elles s'assit sur une chaise devant la porte, l'autre derrière la maison sous une fenêtre, et la troisième, Ingebor de Hosby, retourna s'asseoir dans le coche, pour aller annoncer au conseil communal que l'offrande avait été agréée par Leif Aspendal le faiseur de pluies.

Les vieilles restèrent assises deux nuits et deux jours complets autour de la maison d'Aspendal, d'où pendant tout ce temps s'échappaient alternativement des jurons, des cris, des rires, des chutes d'objets et des bruits de poursuites, parfois le silence régnait brièvement, puis tout recommençait.

Mais dans le même temps, la chaleur ne faisait que s'intensifier, l'air vibrait, et les vieilles se liquéfiaient dans la canicule, laissant la sueur couler en rigoles le long de leur corps. Et quand vint le troisième jour, qui s'annonçait plus étouffant encore, aussi bien les vieillardes veillant autour de la maison d'Aspendal que tous les autres gens au courant se mirent à douter sérieusement que toute cette histoire de faiseur de pluies pût effectivement faire avancer les choses, et ne fût pas plutôt une superstition insensée de vieille bonne femme. Mais au moment précis où le bourgmestre Olof Larsen s'apprêtait à donner l'ordre de retirer cette pauvre Ingeland de chez Aspendal, oui, précisément au moment où dans son esprit mûrissait déjà l'idée de crucifier Ingebor de Hosby pour la punir de l'avoir ridiculisé devant toute la commune, on entendit soudain, loin vers le nord-ouest, au-dessus de la mer, retentir des coups de tonnerre. Au début, tout le monde crut qu'il s'agît d'une illusion, mais très vite le tonnerre se répéta, de plus près encore.

Et c'était vrai, c'était vrai : les gens de Vööla, Paslepa et Kudani, qui étaient plus près des côtes, pouvaient déjà voir un énorme nuage d'orage s'approcher des terres. Un vent plus frais arriva d'abord de la mer, il soufflait en tempête dans les frondaisons vacillantes des arbres et courait en rafale sur les visages des gens comme pour annoncer l'averse, si bien que les hommes devaient maintenir fermement leurs casquettes et les femmes presser le bas de leurs jupes. S'il fallait ou non considérer cela comme un miracle, c'était à chacun d'en décider, mais que de longues et violentes pluies fussent en train d'approcher de Noarootsi, il n'y avait plus personne pour en douter.

Or quand les premières gouttes de pluie touchèrent terre, il sortit de la bouche de chacun une exclamation de joie insensée : la pluie, la pluie lourde, chaude et si longtemps attendue, était enfin arrivée ! Elle tombait en flots clairs sur la terre sèche et craquelée, les gens se tenaient là, bouche bée, le visage tourné vers le ciel, riant et pleurant tout à la fois, les agneaux couraient en tous sens dans les pâturages, la queue dressée, les chiens aboyaient et hurlaient, et partout sur le petit territoire de Noarootsi comme dans les terres plus lointaines, une joie générale régnait. C'était la fête de la pluie, la grande célébration de la pluie, qui faisait à présent bondir et se réjouir même les vieilles gens ! Cette averse ininterrompue, ces ruisseaux boueux et ces jardins inondés, ce rideau de pluie à travers lequel on ne put bientôt plus rien distinguer, c'était soudain pour les Suédois de la côte plus beau et plus grandiose que tous les Noëls et toutes les Pâques du monde.

Olof Larsen, le bourgmestre, qui tout comme les autres était debout sous la pluie, essaya bien encore quelque temps de se creuser la tête en se demandant si ce Leif Aspendal était donc un homme si puissant qu'il suffît de lui fournir une fillette pour qu'arrivât la pluie, ou si ce n'était qu'une coïncidence. Mais lui aussi finit par renoncer joyeusement : il ouvrit une bouteille d'alcool fait maison et se la versa dans le gosier tout en dansant en rond avec les hommes qui se trouvaient là. Tout le monde, hommes et femmes, buvait et riait, buvait et riait sans cesse, car la joie de voir la grande pluie voulait se donner pleine carrière.

Cette immense averse dura vingt-quatre heures de la sorte, et rien ne semblait annoncer qu'elle eût l'intention de s'arrêter. Certes il y avait de courtes pauses où elle s'apaisait, mais ensuite les rafales de pluie se faisaient encore plus violentes. Et quand le vent déchaîné eut emporté les toits de quelques maisons, quand dans les lieux de plus basse altitude des champs entiers se trouvèrent submergés et qu'au village d'Enby un bœuf fut même frappé par la foudre, seulement alors le bourgmestre, saoûl, s'avisa que cette bonne fille d'Ingeland était sans doute toujours en train de s'ébattre avec Aspendal le faiseur de pluies. Il se hâta donc de donner aux trois vieilles de Birkas l'ordre de s'asseoir dans le coche et de se mettre en route pour Hosby sans plus tarder.

« Dites à cet excellent homme, dit Olof avec morgue, qu'il laisse repartir la fille, on a eu assez d'eau comme ça. Pour le reste, je verrai avec lui. »

Et quand les vieilles eurent dépassé Hosby de quelques kilomètres, elles ne purent que constater que se trouvait au-dessus de la maison d'Aspendal un ciel exceptionnellement sombre d'où tombait une forte pluie, et en parvenant sous les fenêtres du faiseur de pluies elles se mirent à crier à qui mieux mieux que maintenant ça suffisait et qu'il fallait laisser partir la fille.

« Leif, ohé, Leif, braillaient-elles sous les fenêtres de la bicoque. Sois gentil, laisse-nous la fille, nous avons eu la pluie qu'il nous fallait et toi aussi ça devrait te suffire ! »

Mais leur appel ne fut d'aucune utilité. Aussi ne restait-il aux vieillardes de Birkas rien d'autre à faire qu'aller elles-mêmes chercher la fille. Quand elles entrèrent dans la pièce, elles virent Ingeland, toute menue et exténuée, reposant comme un enfant dans l'étreinte du géant Aspendal. Ils étaient allongés par terre dans un coin, collés l'un à l'autre ; le sexe fumant du faiseur de pluies se reposait entre les cuisses de la jeune fille. La lourde et blonde tresse d'Ingeland avait été déployée sur leurs corps comme une couverture et il semblait qu'ils fussent tous deux plongés dans une étrange léthargie. On ne distinguait entre les paupières mi-closes de la jeune fille que le blanc de ses yeux ; un sourire bête et inexpressif étirait ses lèvres. De plusieurs points du plafond dégouttaient des filets d'eau, si bien que les amants et le sol autour d'eux étaient tout à fait trempés.

Quand les vieilles les trouvèrent toujours enlacés de la sorte, trempés de pluie et de sueur, alanguis par la passion, elles ne surent rien faire d'autre que retirer Ingeland, l'éloigner du membre luisant de Leif, envelopper son corps épuisé dans une couverture et la transporter dans le coche. Puis elles rentrèrent à Birkas, deux d'entre elles entourant Ingeland qui riait toute seule et divaguait, grelottante, comme si elle avait des visions de choses merveilleuses.

Et il sembla bien que la visite des vieilles à Hosby eût été utile, car pendant qu'elles revenaient vers Birkas, les rafales de pluie commencèrent à calmir, le ciel s'éclaircit quelque peu et l'on put apercevoir des taches bleues de-ci de-là entre les nuages. A leur arrivée à Birkas, le temps était devenu tout à fait clair, et les nuages noirs s'étaient dispersés.

Il s'écoula une semaine ou deux, la terre se mit à reverdir, pommes de terre, céréales et foin poussèrent avec vigueur et l'on put espérer qu'il n'y aurait plus de mauvaise récolte cette année. Un miracle s'était produit, et les gens apportèrent devant la porte de Leif Aspendal une couple de tonneaux de viande salée et de la farine de seigle. Oui, Aspendal le faiseur de pluies s'était soudain acquis beaucoup d'honneur.

Mais lui-même semblait s'en moquer éperdument. Après qu'Ingeland lui fut enlevée, il dormit sept jours entiers du sommeil du juste, mais au réveil il eut à nouveau envie de la jeune fille. Pendant les journées passées avec elle, il avait en effet senti pour la première fois de sa vie qu'un poids lourd et douloureux lui était ôté du cœur, qu'il lui était aisé et agréable de respirer. Mais à présent sa tête était de nouveau pleine d'une pesante hébétude, il lui semblait qu'un fardeau lourd comme le ciel lui était retombé sur la poitrine et que ses jambes étaient de nouveau enchaînées à la terre. Non, il lui fallait absolument reprendre cette fille ! Il devait ravoir cette fille qui avait tant soulagé son corps et son esprit, autrement sa vie deviendrait un enfer !

La nuit on entendait désormais hurler et grincer des dents dans la maison d'Aspendal, l'homme semblait sur le point de perdre sa dernière étincelle de raison, et le jour on le voyait à nouveau errer le long des routes, appelant et beuglant. Il avait plus de tristesse que cent hommes à la fois, plus de désir et de tourment que cent hommes n'en eussent éprouvé. Les vieilles comprenaient déjà que ce qu'il voulait quand il se lamentait ainsi le long des rues villageoises, c'était faire revenir sa bonne amie.

Les choses n'allaient d'ailleurs guère mieux pour Ingeland elle-même. Quand on la ramena à sa ferme, ses parents adoptifs s'occupèrent bien sûr d'elle par tous les moyens, firent des compresses, enduisirent d'alcool et de miel son corps épuisé, lui firent boire et manger des meilleures choses, mais elle divaguait et se retournait toujours dans son lit la nuit, sa fièvre augmentait, et des paroles étranges et incohérentes s'échappaient constamment de ses lèvres. Comme si elle était à présent sous l'emprise d'une angoisse, de quelque chose contre quoi ni elle ni personne d'autre ne pouvait trouver de remède, et qui était plus grand et plus fort que sa propre volonté. Comme si elle entendait là-bas la voix du géant accablé ou même le murmure enjôleur de la pluie, comme si avec le membre du faiseur de pluies s'étaient élevés en elle mille lunes et mille soleils, et s'était écoulé en elle tout un lac gigantesque et étincelant...

La pauvre Ingeland ne trouvait plus un seul instant de paix, et chaque jour cette angoisse se manifestait davantage. On voyait la jeune fille tourner en rond et rire toute seule comme une lunatique dans la maison, les yeux grand ouverts, comme si elle était possédée, elle pouvait se mettre au beau milieu de la journée à fixer le soleil d'un regard étrange, sans battre des paupières, et parfois elle restait dans une pièce sombre, la tête penchée, comme si elle écoutait quelque chose... Quelqu'un ou quelque chose l'attirait vers soi, l'appelait de manière toujours plus pressante à se mêler à soi.

Un matin on ne trouva plus Ingeland sur sa couche. Elle avait disparu. On la chercha partout, mais elle n'était plus nulle part. Et quand deux jours plus tard de nouveaux grondements et une masse de nuages noirs s'approchèrent de Noarootsi par la mer, apportant une pluie encore plus virulente que la précédente, le bourgmestre Olof Larsen devina bien vite d'où le vent soufflait.

Il ordonna immédiatement aux trois vieillardes de Birkas d'aller chez Aspendal et d'en ramener Ingeland. Mais en arrivant à Hosby celles-ci découvrirent que la maison était vide, abandonnée.

Olof fit alors savoir à toute la commune de Noarootsi que Leif Aspendal et Ingeland Eskillson étaient recherchés, mais un jour passa, puis deux et trois jours sans qu'on retrouvât leurs traces.

La pluie inondait déjà les rues et les pâturages, abattait les récoltes et le foin qui avaient entre temps commencé de germer et forcir, les violentes rafales arrachaient déjà les roseaux du toit des maisons, éparpillant les meules de foin et faisant d'autres dommages, quand on vit soudain surgir dans la maison municipale, agitant les bras, un petit gardeur de troupeaux venant de Võõla, qui annonça qu'il avait vu un couple d'amants en train de s'ébattre au fond du lac asséché de Kudani.

Olof Larsen et les trois vieilles qui étaient dans le secret se hâtèrent de prendre place dans le coche, ordonnant au garçonnet de leur montrer le chemin. Et quand finalement ils arrivèrent au bord du lac de Kudani, ils virent bel et bien Leif et Ingeland qui se roulaient dans la vase, au milieu du fond du lac.

Comme des bêtes brutes, ils se vautraient dans la boue, sales et trempés, riant bien haut et se donnant des morsures. Ingeland, si claire de peau, dansait en criant et s'empalant sur la dégoûtante anguille de chair du faiseur de pluies, la tête rejetée en arrière sous l'intensité du plaisir, et une grande trombe tourbillonnant autour d'eux les accompagnait de sa propre danse, comme pour bien faire comprendre qu'il n'y avait pas ici place pour autrui. Et quand sur l'ordre d'Olof les trois vigoureuses vieillardes essayèrent malgré tout de rejoindre les amants, le vent furieux et la pluie battante se précipitèrent vers leurs jambes pour les faire trébucher, si bien qu'elles durent patauger à travers le fond boueux pour revenir vers la berge.

Couverts de boue et pleins d'une rage impuissante, Olof et les trois vieilles durent à présent contempler ces ébats formidables. Il n'était plus possible de s'en approcher d'aucune manière. L'orage et la pluie ne faisaient cependant que s'intensifier au-dessus de leurs têtes, si bien qu'ils ne purent bientôt plus que deviner les deux silhouettes.

En fin de compte, Olof et ses acolytes ne virent plus rien d'autre à faire et ils rentrèrent à la maison, faisant de grands gestes de dépit, pour attendre de voir comment tout ceci finirait.

Pendant quatre jours encore la pluie et la tempête balayèrent la région de Noarootsi, se faisant toujours plus intenses et plus violentes, abattant toute la récolte et noyant champs et pâturages. On craignait à nouveau une mauvaise récolte, encore plus accablante cette fois que lors de la sécheresse. Plusieurs personnes furent forcées de s'installer dans les combles des maisons comme l'eau s'était infiltrée à l'intérieur, d'autres dressèrent autour de leur terrain des digues faites de sacs de sable et de sciure. Même les chiens grimpaient sur les toits de leurs niches et ne trouvaient rien de mieux à faire que se mettre à aboyer tristement.

Près d'un tiers de la presqu'île était déjà noyé sous une basse étendue d'eau, quand la pluie finit par cesser.

Une semaine plus tard, quand l'eau fut pour la plus grande part absorbée par la terre ou retournée à la mer et que les gens purent à nouveau se consacrer à leurs tâches quotidiennes, Olof Larsen, les parents adoptifs d'Ingeland, rongés par l'inquiétude, et quelques autres personnes informées, entreprirent de se rendre à Kudani, pour voir ce qu'il était advenu d'Aspendal le faiseur de pluies et d'Ingeland Eskillson. Ils avaient emporté de la corde bien résistante pour, en cas de besoin, attacher les amants forcenés et les éloigner l'un de l'autre. Mais en arrivant à Kudani, ils ne découvrirent rien d'autre que les eaux du lac, calmes et paisibles, qui grâce aux pluies abondantes avaient retrouvé leur niveau naturel. Mais où donc avaient disparu Leif et Ingeland ?

Bien sûr on les chercha à Hosby et à Paslepa, dans la région d'Einby et d'Osterby, on passa forêts et halliers au peigne fin, mais on ne trouva personne. C'est seulement une dizaine de jours plus tard qu'un pêcheur les découvrit dans les roseaux du lac de Kudani, leurs membres se confondant dans une mutuelle étreinte. Ils reposaient là sous l'eau claire comme de petits innocents.

 

Traduit de l'estonien par Martin Carayol.



[1] Cette nouvelle se déroule au nord-ouest de l’Estonie, dans une région qui fut jusqu’à la Seconde Guerre Mondiale peuplée majoritairement de suédophones.