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Where the sailor spends his hard-earned pay

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L. Onerva, Mirdja (1908, extrait traduit par Pascal Colasse et Martin Carayol)

Les salons de la demeure du professeur Kailo étaient bondés. Tous les plus brillants esprits du parti s'étaient réunis pour discuter du programme du raout à venir. La tâche intéressait au premier chef, comme toujours, la fervente épouse du professeur, qui en bonne conscience aurait tout à fait pu ouvrir un cabinet d'études consacré aux nobles idéaux les plus divers. Mais elle n'en faisait rien. Elle était modeste et ne mettait jamais en avant ses états de service. Les autres le faisaient pour elle, et il allait de soi qu'on lui donnait la première place quand il était question de la réussite de quelque nouveau projet. Et c'est ainsi qu'une fois encore elle officiait comme présidente de séance.

Le bourdonnement de la conversation, qui durant la pause-café était devenu un véritable brouhaha, s'arrêta net lorsque l'on vit Elli Kailo rejoindre sa place accoutumée derrière la table.

— La moitié du programme est donc déjà connue, commença la présidente. M. Pientare, maître ès lettres, prononcera un discours solennel, M. Rautanen, titulaire d'un doctorat, fera une intervention, et les demoiselles Pilvenpää et Aarniheimo nous présenteront une danse indienne. Oh mais ce sera vraiment merveilleux. Et encore un petit détail qui attire tout particulièrement mon attention : jusqu'ici tous les intervenants retenus ont un nom finnois. Ce qui m'a fait me demander si nous pourrions pour une fois faire imprimer un programme dans lequel n'apparaîtrait pas le moindre nom à consonance étrangère.

— Une excellente idée, vraiment, opinèrent les femmes.

— C’est avec son propre cheptel qu’on obtient la meilleure récolte, dit un des messieurs.

— Quels éléments manquent encore au programme ? demanda quelqu'un.

— Nous aurons bien sûr la chanson du corps d'étudiants, une petite représentation théâtrale est attendue, mais la chanson de soliste est incertaine. Ce serait à n'en point douter quelque chose d'amusant, mais pouvons-nous la mettre en place par nous-mêmes ? demanda madame Kailo.

— N'avez-vous pas dans votre cercle d'étudiants quelque jeune talent prometteur vers qui l'on puisse se tourner ? demanda en s'adressant aux hommes madame Pilvenpää, toujours prompte à se mettre en avant malgré son âge. Eino Kailo était assis de l'autre côté de la salle, tout un groupe de jeunes gens autour de lui. Il y eut entre eux une très vive discussion. Enfin l'un d'eux déclara :

— Dans notre cercle se trouve au moins une personne dont on puisse recommander le chant.

— Quant à son nom en revanche... fit un autre en riant.

Qui est-ce ? demanda-t-on à l'unisson.

— Mirdja Ast.

— ? ? ?

— Il y a six mois qu'elle est étudiante ; très jeune, des dons éblouissants, des qualités admirables...

— Aussi douée pour le bien que pour le mal ? interrompit madame Pilvenpää.

— Tu la connais ? demanda madame Kailo, curieuse.

— Pas aussi bien que la connaissent tous les jeunes gens de la ville. Mais ce sont justement messieurs les étudiants qui l'ont recommandée, ajouta-t-elle sur un ton caustique.

— Au reste, son nom est rien moins que fameux, et de ce fait il se pourrait qu'elle-même fût étrangère à l'idéal que nous partageons. Et il serait souhaitable que tous les intervenants fussent animés par un même but, dit madame Kailo, qui avait deviné la désapprobaion dans les mots de son amie la pharmacienne Pilvenpää.

— Le but d'une chanteuse n'est-il pas de chanter, et de le faire bien ? fit Eino Kailo.

— Mais ne comprends-tu pas qu'en une telle occasion les intervenants doivent également être choisis, comment dire, en fonction de critères intérieurs.

— Vous semblez pourtant choisir aussi pour des raisons extérieures, comme par exemple le nom de famille. Bon sang, en quoi le nom a-t-il à voir avec les prestations d'un intervenant !

La mère jeta à son fils un long regard réprobateur.

— Il est vraiment regrettable que tu restes toujours aussi à l'écart de tout ce qui fait les principes mêmes de notre entreprise. Tu proposes donc toi aussi que nous choisissions cette jeune femme... quel était donc son nom ?

— Au contraire. Elle, vous ne pourrez absolument pas la choisir, car elle ne consentirait pas à venir. Mirdja Ast, elle au moins, ne compte pas parmi votre cheptel.

Dans la voix de la mère comme dans celle du fils s'entendait une tonalité agaçante qui laissait présager une dispute. Mais au même instant leur attention se porta sur la conversation des autres convives, devenue soudain fort animée.

— Je crois avoir déjà entendu le nom de Mirdja Ast, dit quelqu'un. C'est un nom étrange, que l'on n'oublie pas aisément une fois qu'on l'a entendu.

— La fille semble du reste venir d'une famille à l'histoire très curieuse. Les parents sont morts il y a bien longtemps et c'est son oncle qui s'occupe d'elle.

Quelqu'un posa ensuite cette question obligée mais maladroite :

— Qu'est-ce qu'il fait dans la vie ?

— Est-ce qu'il ne serait pas quelque chose comme propriétaire foncier ? En tout cas il est riche.

— Il a des usines.

— Non, dans son jeune temps il était à l'université.

— En tout cas il n'a rien d'un sage. C'est le moins que l'on puisse dire de lui.

— C'est un original...

Mais au milieu de la clameur générale, la femme du pharmacien avait attiré la femme du professeur dans une pièce voisine.

— Est-ce que vraiment tu n'as pas entendu parler de Mirdja Ast, toi dont le propre fils... est étudiant ? ajouta-t-elle d'un ton plus incertain.

— Eino n'y a jamais fait la moindre allusion avant ce soir.

— On parle pourtant énormément d'elle en ville. Non, pour le dire franchement, c'est une fille très dangereuse. Je te le dis en toute amitié. Il faut que tu saches, en tant que mère, ce que toute la ville sait déjà, à savoir que ton fils est fou amoureux de cette fille.

— Qu'est-ce que tu dis ! s'écria la femme du professeur, faisant un bond hors de sa chaise. Et ce n'est pas une fille bien ?...

— Oh ma chérie, elle est une mauvaise fille dans la pleine acception du mot. Et il ne lui suffit pas d'être elle-même absolument corrompue, il faut aussi qu'elle ait une grande influence sur son entourage.

— Oui, oui, comme tous les gens mauvais bien sûr. Et avec cela elle est étudiante, n'est-ce pas ?

— Et voilà justement bien ce qui est le plus triste. Je suis au bord des larmes quand je pense qu'il nous faut commencer à avoir peur de nos étudiantes mêmes, qui jusqu'ici ont été la meilleure compagnie, la plus protectrice, pour nos jeunes gens. Ma foi, on voit bien comme la culture livresque est de peu de fruit à l'homme quand la culture morale fait défaut, sans parler de Mirdja Ast, qui n'a même pas été scolarisée.

— Et tu crois qu'Eino... Mais chère Alma, tout ce que tu me dis me stupéfie. Je ne comprends plus rien. Raconte-moi tout, tout ce que tu sais.

— C'est vraiment pur hasard, mais je sais effectivement sur Mirdja Ast deux ou trois choses qui ne sont pas propres à accroître le nombre de ses mérites. Et tout d'abord, qu'elle est de mauvaise race. Son père était très bizarre, un aventurier qui n'exerça jamais de métier honorable. En fin de compte il a même fui à l'étranger, abandonnant ici sa femme et ses dettes, et après cela il ne s'est plus montré dans sa patrie. Sans doute s'est-il tué à force de débauche. En tout cas, son frère vit toujours quelque part à la campagne, c'est un ancien universitaire de second ordre, chez qui manifestement tout ne tourne pas rond non plus. Il est allé pêcher quelque part la fille de son frère, cette Mirdja, qui a dû naître au diable, hors des limites de la loi et de l'honneur bien entendu. Et maintenant il paraît que ce bonhomme a élevé la fille, c'est-à-dire qu'il l'a laissée grandir comme une sauvage. Elle n'a passé qu'une année à l'école, songe un peu, une malheureuse année, et encore, pas entière. C'était alors une petite fille, et elle vivait chez ma cousine, madame Malenius. C'est d'ailleurs d'elle que je tiens tout cela, et bien d'autres choses. La fillette se comportait constamment chez elle d'une manière inouïe, si insolente que c'en est difficilement racontable, et puis un beau jour elle s'est enfuie comme son père. Et elle s'en est tenue là. Le bonhomme s'est sans doute lui-même improvisé maître d'école. On dit qu'ils ont voyagé ensemble, à l'étranger notamment. Et voilà que tout à coup, sans se gêner, cette même Mirdja qui s'était enfuie de l'école réapparaît, réussit brillamment au baccalauréat et ensorcelle tout le monde par son talent et son démoniaque pouvoir de séduction, en tout cas tous les hommes. Les étudiants en sont complètement fous. Ils ne voient plus personne d'autre, ne parlent plus de personne d'autre. Si l'on a besoin quelque part d'une intelligence supérieure, on choisit Mirdja, si l'on a besoin de beauté, on choisit Mirdja, si l'on a besoin de n'importe quel don imaginable, on choisit Mirdja, toujours, toujours elle. Toutes les jeunes filles les plus distinguées et les plus charmantes de la bonne société se retrouvent à l'écart à cause de cette horrible femme. Elle nous a corrompu nos enfants.

— Mais est-elle donc si affreusement corrompue ?

— N'en doute pas. Elle ne connaît pas même les moindres rudiments de bonnes manières et ne veut pas en entendre parler. Elle est en tous points comme une fille des rues. Et elle ne fréquente que des messieurs. Tu as entendu quelles couronnes ils lui ont tous tressées ici, et ton propre fils le premier ? Ce n'est pas bon signe, pour une jeune fille. Et puis je sais d'elle deux ou trois choses, comme je te l'ai dit, j'en sais plus que les autres...

La pharmacienne avait baissé la voix.

— Que penserais-tu d'un homme qui fréquente Rolf Tanne ? C'est pour lui la déchéance, à n'en point douter. Mais que dirais-tu d'une fille qui fricote avec Tanne ? Peut-il encore subsister des doutes sur sa vraie nature ? Or Tanne et Mirdja Ast sont inséparables. Et sans parler des bars, on a vu Mirdja Ast quitter l'appartement de Tanne — le matin.

— Grand Dieu, est-ce donc possible ! Et tout ça se passe dans notre milieu soi-disant civilisé. Mais peut-être cette fille est-elle simplement immature ! Ne peut-on pas la mettre en garde, la dresser ?

— Qui s'en chargerait ? Les hommes il n'en est pas question, et quant aux femmes, mademoiselle Ast ne consent pas à les fréquenter. Mais elle, immature ? Bien au contraire. Elle est mauvaise et diabolique, et elle n'épargne ses brocards à aucun de ceux qui l'approchent dans l'espoir de l'amender. Ma fille aussi a pu faire l'expérience de son impudence. Un jour elle a considéré qu'il était absolument de son devoir de faire remarquer à Mirdja le caractère inacceptable de ses manières. Devine ce que celle-ci lui a répondu ? Elle lui a ri au nez et a dit : « Ceci ne fait que montrer que je ne conviens pas à votre société, ni vous à la mienne ! » Elle est résolument en dehors de toute morale. Il en va ainsi : qui grandit sans règles, mourra sans honneur.

— Mais se peut-il qu'Eino se soit entiché d'elle ? La voix de madame Kailo tremblait.

— C'est ce qui se dit.

— Le bon dieu ne peut sûrement pas nous avoir envoyé un tel malheur. Eino n'est encore qu'un enfant. Il faut lui ouvrir les yeux. Je ne peux croire cela de lui. Mais je suis tout de même contente d'avoir pu tout savoir. Je t'en remercie ! Que cette vie peut être terrible !

Les deux dames revinrent dans la salle. Madame Kailo était manifestement ébranlée. Son trouble intérieur affleurait par moments à ses lèvres et son regard douloureusement scrutateur se reportait constamment au jeune groupe d'étudiants. Que de lourdes responsabilités pour une mère en ces temps abominables !

La discussion était redevenue correcte. On parlait du programme, d'idéaux et d'une idéologie, mais madame Kallio était très distraite. Il lui semblait que tous ces gens et ces préoccupations lui étaient soudain, au plus profond, devenus étrangers et inessentiels. Son âme ne se reconnaissait plus qu'un objet, qu'une préoccupation : retenir son fils, qu'un monde corrompu voulait lui arracher, lui avait peut-être bien déjà arraché. Elle sentait bien qu'il y avait depuis longtemps eu entre eux quelque chose, quelque chose de terrible, hostile et étranger. Etait-ce le monde, était-ce une femme ? De quel ennemi secret Eino avait-il apporté l'âme à la maison ?

Madame Kailo était assise, le regard fixé sur Eino. Si ce dernier faisait le moindre mouvement brusque, elle sursautait comme dans la crainte qu'à tout moment il s'engageât sur des chemins de perdition, plus loin, toujours plus loin.

Eino semblait exaspéré par son regard. Il se leva et quitta la salle.

— Eino, Eino, où vas-tu ? s'écria madame Kailo dans un mouvement de panique, en le suivant vers l'entrée.

— Qu'est-ce qui vous prend, maman ? demanda Eino, étonné.

— Où vas-tu ?

— J'ai quelque chose à faire, je dois voir une connaissance, dit Eino de manière vague.

— Est-ce si important que tu doives quitter la réunion ?

— Oui, c'est important... et puis votre réunion ne m'amuse pas du tout.

— T'amuser, t'amuser, toujours l'amusement avant toute chose. Il serait beau de savoir quoi ou qui t'amuse au juste. Chez qui te rends-tu ?

— Il faudrait donc que vous soyez au courant de tous mes faits et gestes ! Mais vous ne connaissez pas mes amis.

— Mais j'ai le droit de les connaître. Je veux savoir qui mon fils fréquente, qui sont ces gens qui me l'arrachent.

Eino, agacé et impatient, frappait le plancher avec sa canne, comme pour demander : encore ces ratiocinations ?

Mais au même instant sa mère l'attira dans une pièce isolée et lui cria tout à coup :

« Ecoute Eino, tu ne peux pas tant fréquenter Mlle Ast. C'est parfaitement inconvenant. Toi et tes connaissances ramassées dans la rue ! »

L'espace d'un clin d'œil, Eino resta interdit. Puis il se mit à bouillonner d'une colère sans bornes envers sa mère.

« Mlle Ast est mon amie, et je ne souffrirai pas qu'on la...

— Il faut faire une différence entre les bons et les mauvais amis.

— Vous les gens du temps jadis, vous ne nous comprenez pas, nous les gens d'aujourd'hui. Nous avons des conceptions différentes des convenances...

— Mais j'ai entendu dire tant de mal de Mlle Ast.

— Mlle Ast est une amie dont un homme peut se targuer.

— Et peut-être chaque homme aussi bien que M. Tanne, qui a eu l'honneur de la voir quitter sa chambre un matin. C'est bien vrai, je ne comprends pas votre sens moderne de l'amitié. Une jeune femme qui sous couvert d'amitié se conduit n'importe comment ! Mais qu'il nous soit permis, à nous gens du temps jadis, de dire qu'il s'agit là d'une mauvaise fille, et que nos fils ne sauraient être ses amis. »

La mère d'Eino était furieuse. Il lui claqua la porte au nez et disparut au-dehors.

Elle soupira :

« Que pouvons-nous y faire, nous leurs mères ? »

 

Traduit du finnois par Pascal Colasse et Martin Carayol.