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Where the sailor spends his hard-earned pay

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Juhani Aho, Solitude (1890, extrait)

 

Chapitre premier.

 

Le dîner était terminé. On était assis dans le salon, il était près de minuit. Toute la soirée avait semblé figée, empesée par des mots sans contenu.

La conversation s'amenuisait péniblement et menaçait de se briser enfin. Si un cocher passait dans la rue, une fois que son fiacre avait cessé de rompre le silence on n'entendait plus que le chant plaintif d'une ampoule.

Je vis Anna dissimuler un bâillement dans sa main. Son frère, qui se prélassait jambes tendues dans un fauteuil, bâillait ouvertement — nous étions de vieux amis. Je ne pouvais rester assis plus longtemps, quand bien même j'aurais voulu la regarder encore un moment, à moitié caché dans l'ombre de la lampe tandis qu'elle était assise près de la lumière, penchée sur son tricot. Elle posa celui-ci sur la table, se préparant manifestement à se lever. Je la devançai, pris ma casquette sur le piano et fis une révérence à sa mère.

« Comment, tu pars déjà ? demanda-t-elle. Elle me tendit la main cependant.

Eh oui, il est temps, dis-je. Je n'eus pas assez de fierté pour empêcher ma voix de faire entendre ma mélancolie, bien que j'eusse conscience qu'il l'eût fallu.

Alors, adieu, bon voyage ! Elle me souhaita également une bonne santé et me demanda de ramener de l'étranger beaucoup de nouveaux idéaux.

Combien au juste, un gros sac ? J'essayai de donner à ma voix un ton d'amer dédain.

Eh bien au revoir, porte-toi bien, vis dans l'abondance, et fais-nous savoir de tes nouvelles comme convenu, dit son fils, quittant pour un moment sa mollesse qui m'avait agacé toute la soirée. »

Anna était assise entre eux. J'étais passé devant elle pour aller de la mère au frère. Je voulais que le jour où je quitterais mon pays, sa poignée de main fût la dernière.

« Adieu...

Adieu, bon voyage. »

Comme ces mots furent prononcés sèchement, mécaniquement et froidement ! Comme sa poignée de main fut molle et dénuée de tout sentiment !

Quand les autres me raccompagnèrent vers l'entrée, elle resta dans le salon pour fermer le piano où je l'avais trouvée assise lors de mon arrivée, perdue dans ses pensées à l'approche de la nuit. Du couloir je l'avais entendue jouer, et j'avais écouté un moment derrière la porte, essoufflé, le cœur battant. Je la vis alors prendre la lampe sur la table, et j'espérais déjà qu'elle viendrait peut-être, que peut-être elle m'éclairerait dans l'escalier sombre. Mais elle se contenta de ranger sa partition sur une étagère, puis elle se détourna, traversa le salon jusqu'à la porte de sa chambre et la ferma, impitoyablement, à ce qu'il me sembla. La dernière chose que je vis d'elle fut son élégant profil, une joue très pure et une boucle de cheveux près de l'oreille.

Non, pensai-je en descendant l'escalier, si tu ne le fais pas, alors moi non plus ! Puis je fis entendre le bruit de la porte d'entrée, le plus fort possible. Qu'elle claque, cette fichue porte ! Et elle claqua si bien que les fenêtres tremblèrent et que le long couloir sombre leur répondit hargneusement.

Dieu merci, l'affaire était enfin réglée ! L'espoir m'avait agacé jusqu'au dernier instant.

Désormais je n'en souffrirais plus. Pas plus qu'un marcheur dans le désert, quand le mirage disparaît soudain et qu'il ne voit plus qu'une infinie mer de sable alentour. Il comprend qu'il ne pourra pas étancher sa soif.

Estime-toi heureux, me dis-je. Pourquoi ta poitrine est-elle agitée, pourquoi ton cœur hurle-t-il ? Pourquoi se faire du souci, quand il n'y a nul espoir de salut ?

Un cocher somnole dans son fiacre au coin de la rue, sous un bec de gaz vacillant.

Les arbres touffus de la rue Bulevardinkatu forment une voûte sombre au-dessus de ma tête. Un jeune artisan se glisse dans le cimetière de la Vieille-Eglise avec sa bien-aimée.

Une femme solitaire, un foulard sur la tête, ralentit et passe devant moi, hésitante. Elle avait des yeux si humbles, implorants. Tu aurais pu l'amener chez toi, elle en aurait été si reconnaissante, peut-être même t'attendait-elle, quand elle se tenait là-bas presque immobile sous la lanterne ! Demain elle t'aurait accompagné jusqu'au navire, t'aurait regardé depuis la foule et aurait secrètement agité son mouchoir en guise d'adieu. Pourquoi l'as-tu laissée partir ?

Anna, elle, ne peut pas venir ! Elle viendrait avec plaisir, mais elle ne peut pas ! Ne te le reproche pas trop, ma chérie ! Tu ne peux pas ! Ne pleure pas, ne te tue pas de chagrin ! Essaie d'être heureuse ! Dans quelques années je reviendrai avec beaucoup de nouveaux idéaux.

Toute la place Erottajatori n'est plus qu'un grand tumulte quand une voiture descend de Kolmikulma, chargée de bacheliers pleins de fougue, fraîchement arrivés en ville.

Ils sont jeunes eux, ils poussent des cris d'allégresse ! Ils savent encore jouir d'un monde qui leur ouvre grand les bras.

Mais ai-je donc totalement perdu l'esprit ? Ressentir amertume et jalousie envers des inconnus qui se soucient peut-être d'elle aussi peu qu'elle se soucie d'eux. Est-ce seulement parce qu'ils restent ici ? Mais l'un d'eux avait mis sa casquette blanche d'une façon si assurée et négligente. Il avait les épaules si fortes, et une chevelure noire bouclée. Moi je porte un chapeau comme un vieil homme, je suis lourd, épais, maladroit.

Je me force à gratifier cette comparaison d'un rire hautain. Je traverse Esplanaadi avec une énergie feinte, jusqu'au restaurant du Kämppi, dont la porte est surmontée d'une lampe électrique qui brille d'un éclat perçant.

Quelle douce sensation pour un homme que de se rendre à son domicile, son hôtel, sa chambre ! A la porte on lui tend en toute amitié la note, que « par souci d'éviter toute méprise l'on donne chaque jour ». Quelle odeur familière dans cette chambre ! Quel rare sens de l'ordre se manifeste dans les bougies inentamées, d'une longueur exactement semblable, des deux côtés de la table à miroirs amovibles, et devant celle-ci dans le cendrier de porcelaine, au fond duquel je lis machinalement : « Magasin d'Industrie Nordique à Helsinki. — Large choix de fournitures domestiques pour les particuliers et les restaurants. »

Pourquoi dit-on qu'une chambre d'hôtel manque de personnalité ? Parce qu'on n'y trouve pas l'empreinte propre du locataire, et qu'elle n'éveille nuls souvenirs d'événements vécus par celui-ci ? Mais moi j'ai vécu la moitié de ma vie dans des auberges et hôtels. Et ces meubles muets, chaises, canapés, tables, qui partout se ressemblent, me sont aussi précieux que si je les avais reçus en héritage.

Et il y a bien sûr ma valise, riche de souvenirs, ouverte près de l'alcôve. Quand je faisais mes bagages une semaine plus tôt au moment de quitter la campagne, nous étions encore bons amis, Anna et moi. Rougie par les travaux domestiques, elle m'apportait mes vêtements fraîchement lavés. Quand elle descendait en hâte les escaliers du grenier, elle était un peu essoufflée et elle s'asseyait sur une chaise pour reprendre haleine, les mains dans son giron.

Elle voulait voir comment on fait une valise destinée à accompagner quelqu'un à l'étranger. « Ah ben tiens, c'est comme ça que tu fais ! Mais tu ne connais même pas les rudiments, espèce de vieux garçon ! Allons, ouste ! » Et elle me poussait à l'écart, renversait la valise et commençait à y replacer tout son contenu. Elle était à genoux sur le plancher, les cheveux dans un désordre attirant. Je devais lui passer mon linge. Divers vêtements blancs passaient par ses mains, entremêlés, les uns sur les autres, et le moindre creux dans la valise se remplissait de foulards et de mouchoirs.

Je me tenais là, maladroit et admiratif. « Elle ne ferait pas ça si elle ne m'aimait pas. Demain c'est le départ, aujourd'hui est le bon jour. » Et je lui dis ce que j'avais ressassé tout l'été, je lui dis que je l'aimais.

Je ne vois pas son visage. Je vois sa nuque qui rougit pendant qu'elle range encore quelques mouchoirs, puis elle jette tout le tas de vêtements sur le plancher, et je n'entends que des pas empressés qui descendent l'escalier et traversent le salon jusqu'à sa chambre, dont la porte claque.

Je sors sans déranger personne — sa mère est dans la cuisine, on entend des bruits de vaisselle — j'erre sur les collines et dans les bois, et quand je rentre en suivant la voie de chemin de fer, m'écartant à peine quand un train surgit devant moi, je trouve sa porte toujours fermée. Mais dans ma chambre, sur mon linge, elle a laissé un mot. Elle m'a considéré comme un ami, un grand frère, presque comme un oncle. Il ne saurait être question d'autre chose. Elle n'a rien dit à sa mère ni à son frère. Et demande que j'en fasse autant. Car elle « ne veut pas ».

Elle ne se présenta pas au dîner. Je ne la vis pas avant le lendemain matin, un peu avant le départ du train. Elle ne portait plus sa légère robe d'été mais quelque chose de plus sérieux, qu'elle revêtait quand elle était en visite. La fille joyeuse et pétillante, à qui la veille encore, me sentant suffisamment intime, j'avais osé prendre la main et faire faire une pirouette, s'était muée en une demoiselle pleine de dignité.

Il y a donc bien dans cette chambre des souvenirs, des objets chers et précieux ! Cette valise porte encore trace de ses mains. Pourquoi dit-on qu'une chambre d'hôtel manque de personnalité, et qu'elle n'éveille nulle nostalgie quand on part ?

Même l'alcôve, où j'avais passé les nuits sans sommeil de cette semaine de supplices, où j'avais, moi, un homme mûr, étouffé mes pleurs contre l'oreiller qui portait le sceau de l'auberge, cette alcôve aussi était dépositaire de quelque chose.

Comment se pouvait-il que je la quittasse, alors que j'avais été si pleinement heureux ? Mais il le fallait ! Dehors, dehors ! On ferme ! Fermez la porte sur le passé, jetez la clé dans le torrent ! A genoux je comprimai mon sac de voyage pour le fermer, impitoyablement, comme si j'avais voulu étrangler quelqu'un.

Ça devait être ma sonnerie qui retentit alors à travers la porte ouverte, depuis l'horloge électrique un couloir plus loin.

Bien sûr ! Le portier ! « Portez ces bagages à mon bateau je vous prie.»

Adieu, ma chambre ! Et je me demandai à voix basse s'il ne m'était pas pénible de partir de chez moi. Depuis la barrière, adresse donc encore un dernier baiser à la demeure de tes ancêtres, aux fenêtres de laquelle brille, comme pour te dire adieu, la lumière faiblissante du crépuscule !

Je descends dans la grand'salle. Il ne me sied pas de partir comme un fugitif. Ceci est un rare moment d'allégresse, il faut vider une coupe en son honneur.

Au bas des escaliers, sur les marches desquels on n'entend que le son de pas doucement amortis, je me réjouis de voir dans le grand miroir un homme qui plisse ironiquement les yeux et dont la commissure des lèvres traduit le dédain. Je me délecte de ce mépris, de cette menace que je parviens à exprimer de nouveau après bien longtemps. C'est ainsi que je veux être.

Mais je sens que tout cela ne mène à rien ; dédain et menace touchent à leur fin.

Dans l'entrée du restaurant, je sens sous mes pieds un rude tapis de teille. Mon manteau tombe de mes épaules dans les bras du serveur... Un jour le printemps dernier elle s'était tenue devant le miroir, avait arrangé ses cheveux et son chapeau... La grande salle est éclairée comme pour un mariage. On entend des voix dans un salon à côté, on aperçoit des coiffures de femmes, des insignes d'officier, un sein blanc... Il y avait eu un dîner avec toute la famille, un jour, avant qu'ils ne partissent à la campagne. — Maintenant la salle est presque vide. Devant la porte, au centre, il y a une table à alcools ronde. Un vieux monsieur est en train d'y faire son choix, un chauve, courtaud, qui mâchonne du pain dur, la fourchette en position d'attaque. Quelques autres messieurs en frac, des fonctionnaires du Sénat, qui manifestement arrivent d'une fête, sont assis plus loin au fond de la salle, des deux côtés d'une petite table ronde ; ils parlent à mi-voix, leurs fronts se touchant presque.

Je foule le plancher glissant de la salle et me dirige vers le coin le plus éloigné. Le serveur a quitté le mur d'en face, la cachette où il se tenait immobile.

Je ne sais pas quoi commander. Qu'il m'apporte donc un grog !

Mais quand je l'ai entre les mains et que je me prépare à boire, je ne comprends pas ce que diable je fais là, absolument seul, à remuer un grog au milieu de la nuit. Soudain toute tension se relâche en moi et je m'affaisse comme un écheveau. Je n'ai pas la force de garder la tête droite, et mes mépris, mes airs menaçants s'effondrent du haut de leurs échafaudages factices.

Car tout cela est en réalité infiniment triste et désespéré.

Elle avait été mon dernier espoir. Elle m'avait fait me tenir à nouveau debout alors que déjà j'étais sans forces, l'esprit engourdi. Je comptais me remettre à vivre, j'osais m'ouvrir un nouvel avenir. Je voulais être actif, jouer un rôle, me donner du mal. Et je m'y étais efforcé. Mais maintenant tout était de nouveau comme avant. J'étais dans ce restaurant comme près d'un rivage désert dont je pensais être déjà loin. Je me sentis encore plus vieux et impuissant qu'auparavant. Rien ne se brisa en moi, je ne sentis pas la douleur d'une fracture. Mais toute ma résolution s'était relâchée. J'étais comme un vieil arc sans corde, sans courbure, inutilisable.

Pendant les dernières nuits je n'avais été que plaintes et gémissements, j'avais fulminé jusqu'à l'épuisement. Maintenant je ne me sentais plus la force de me plaindre ni regretter quoi que ce fût. Je me serais contenté de pouvoir résister aux souvenirs qui m'assaillaient. Mais ils étaient décidément habitués à venir me visiter pendant la nuit. La voie leur était déjà toute tracée. Ils étaient toujours aussi nets, quoique peut-être un peu plus pâles, un peu plus gris que de prime abord.

 

Traduit du finnois par Martin Carayol