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Where the sailor spends his hard-earned pay

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Pentti Holappa, Boman (1959, extrait)

 

Je pourrais commencer mon récit par ces mots : J’ai jadis possédé un chien appelé Boman. Mais je pourrais aussi bien dire : J’ai jadis appartenu à Boman. Ces phrases disent deux vérités différentes sur la même chose, et c’est un bon début pour un récit sur Boman, car le destin de Boman, pour moi tout du moins, m’a fait concevoir un doute raisonnable à propos de beaucoup de choses. Qu’il soit encore dit, au nom de la vérité, que j’étais loin d’être la seule personne à considérer qu’elle possédait Boman. À ma connaissance, beaucoup d’autres se sont arrogé le même droit. C’est ce qui arrive aux êtres que l’on aime beaucoup.

Boman était une chienne de race mêlée. Elle avait une fourrure noire, brillante, une queue joliment courbée et deux oreilles attentives et droites. Elle était petite par la taille. En prenant Boman sous mon aile, je pensais ne faire qu’un geste d’amitié envers les animaux : je pensais sauver d’une mort certaine un chiot abandonné. Je ne saisissais absolument pas toute la signification de mon geste. Avec mes amis férus d’humour macabre, je donnai à Boman ce nom bizarre tiré d’un poème où il était question d’un animal civilisé. Il va sans dire que le nom fut davantage qu’un présage.

On m’a toujours assuré que les chiens devaient être élevés, et je n’ai pas été suffisamment indépendant pour considérer cette affirmation de façon critique. En la grondant, en la félicitant, en la récompensant et en la punissant, je commençai à apprendre les bonnes manières à Boman, je commençai à la rendre pareille à moi. Je faisais mine de ne pas comprendre le regard étonné de ses yeux bruns, je continuais obstinément mon enseignement, bien que les résultats ne fussent au début guère louables. Boman devait demander à sortir en cas de besoin, Boman ne devait pas aboyer, Boman ne devait pas mordiller les chaussons, Boman ne devait pas courir dans la cour du voisin et ainsi de suite, indéfiniment. Un chien vivant dans une société civilisée doit apprendre un nombre considérable de choses. Et comme le chien ne peut demander « Pourquoi ? », il ne peut non plus obtenir d’explications. Il lui faut accepter les exigences comme telles, comme s’il était un être humain, que toute la culture contraint à une soumission aveugle.

Il y avait dans ma bibliothèque beaucoup de livres dans lesquels on expliquait par le menu comment il est possible d’inculquer à un chien les enseignements humains avec le plus d’efficacité. J’étudiais souvent ces livres, le soir, Boman allongée à mes pieds. De temps en temps, elle lâchait un grognement inamical et me regardait droit dans les yeux. Je me disais à part moi qu’elle se conduisait tout à fait comme si elle eût compris ce que j’étais en train de faire. Je décidai de raconter le fait à mes amis, comme une preuve de l’intelligence de mon chien. Mais je n’eus pas le temps de le faire avant la surprise désagréable que Boman me réservait.

Un jour, je l’avais enfermée dans mon bureau au moment de partir en ville pour des commissions. Quand je rentrai, toute la pièce était couverte de papier déchiqueté, et Boman était allongée au milieu du plancher, un morceau de couverture de livre dans la bouche. Tout d’abord, évidemment, je la morigénai de belle manière. Boman reçut la punition comme si la chose allait de soi : elle n’essaya pas de se protéger ni d’aller se cacher sous le lit. Elle comprenait bien de quoi il était question, et dans ma crédulité je pensai que cela suffisait. Après tout, on dit dans tous les manuels d’éducation canine que si l’on arrive à faire comprendre au chien ce qui est interdit et ce qui est autorisé, le chien commence à bien se conduire. Je mis fin à la punition et j’entrepris de nettoyer la pièce. C’est alors seulement que je remarquai que les livres manquants étaient précisément ceux qui s’intéressaient à l’éducation des chiens. Les autres livres étaient bien rangés à leur place. Drôle de coïncidence, pensai-je, et je décidai de raconter la chose à mes amis.

Boman était alors âgée d’à peu près six mois. C’était l’été, mais je ne partis nulle part en voyage, je travaillais à la maison et ne sortais pas beaucoup. Disons-le franchement : j’avais des soucis. Pas la peine d’en dire plus long, car après tout les soucis humains ne diffèrent guère les uns des autres. J’essayais d’employer les livres comme un vaccin spirituel : je cherchais des livres tristes, et il n’était pas difficile d’en trouver. Presque tous les bons livres sont tristes. Je lisais des récits à propos de gens qui commettaient des meurtres et des suicides, de gens qui souffraient de la faim, étaient malades, croupissaient en prison et mouraient sans que personne se souvînt d’eux, à propos de gens qui renoncent à toutes les prétendues joies de la vie, se fustigent, se livrent à d’autres saintes activités, et finalement s’étiolent dans leurs cabinets de lecture. Dans l’intervalle de ces romans, de ces livres de divertissement, je rafraîchissais mon esprit par la philosophie, qui me convainquit que l’homme est mauvais, que la vie est insensée et que tous les actes ne causent que de la souffrance. Parfois je songeais que ma propre destinée était tout de même relativement supportable, et à vrai dire je ressentais un certain plaisir malsain vis-à-vis de mes semblables moins bien lotis. Mais cela n’était qu’une maigre consolation, et n’offrait pas de véritable raison de se réjouir. Après mon travail de la journée, je passais souvent ma soirée en proie à une mélancolique apathie. Quand Boman commençait à s’agiter et à gratter résolument à la porte, je sortais à contrecœur, et quand nous nous promenions dans la forêt et en bord de mer j’essayais de ne pas entendre le chant des oiseaux ou le grondement des vagues, et mes yeux étaient aveugles aux pelouses, aux arbres et à la voûte céleste constellée d’étoiles.

Je ne sais combien de temps cela aurait continué si Boman ne m’avait pas réveillé. Elle entreprit une guerre ouverte contre les fondements de mon existence, les livres. Après la littérature consacrée à l’éducation canine, elle choisit comme cible de son déchiquètement la psychologie populaire, ensuite la philosophie avec sa douce odeur de mort, ensuite les romans les plus tristes. Évidemment, je fus mis hors de moi par le comportement barbare de ma chienne. Je ne me contentai plus d’une réprimande mesurée, je m’échauffai et me fâchai contre Boman, qui continuait de prendre mes éclats avec le plus grand calme. Je ne voyais pas comment j’aurais pu venir à bout de cette bestiale confiance en soi, et j’en arrivai donc à employer des moyens propres aux mauvais maîtres.

Je commençai à dissimuler les livres que j’estimais être dans la zone de danger. Au début, Boman en fit peu de cas. Au lieu des livres cachés, elle détruisait les livres qui demeuraient à sa portée. Je me rendis compte que j’avais mal classé mes livres. Les livres détruits par Boman étaient précisément plus importants pour moi que ceux que j’avais dissimulés. À la fin, je n’eus d’autre moyen que de mettre tous mes livres derrière des serrures. Ce fut un travail terriblement laborieux et ennuyeux, et j’étais particulièrement dépité par le fait que pendant que je me démenais, Boman était allongée sur le plancher et qu’il y avait dans ses yeux une évidente lueur de malice. Je me mis à lire de la même façon que les ivrognes refoulés se livrent à leur vice. J’essayais de me faufiler vers l’armoire à livres verrouillée sans être aperçu de Boman, je lui dissimulais le titre du livre choisi et je ne quittais pas un instant le livre des mains quand j’allumais une cigarette, que j’allais à la cuisine ou répondais au téléphone. Tout cela était pour le moins malaisé, mais en même temps la lecture me procurait un plaisir plus grand que jamais auparavant. Je passai de nombreuses heures du tout petit matin un livre à la main, sous l’empire d’une exaltation vicieuse.

Une fois, au point de l’aube, je m’avisai soudain que le museau de la chienne se pressait avec curiosité par-dessus mon épaule, pointant vers le livre. Je sursautai et jetai, irascible :

« Bah, tu fais semblant. Tu ne sais pas lire. »

Tous les gens parlent à leur chien, il n’y a sans doute rien là d’extraordinaire. En revanche, il est peut-être plus inhabituel que le chien réponde. Il se peut que cela ne soit jamais arrivé — jamais auparavant. Boman, en tout cas, répondit d’une belle voix cultivée, articulant soigneusement :

« Bien sûr que je sais lire. J’ai appris l’alphabet quand je n’avais que trois mois.

— Tu l’as fait à mon insu, dis-je avec colère. Ça ne se fait pas, qu’un chien apprenne des choses qu’on ne lui enseigne pas. Si au moins tu avais gardé cette compétence pour toi, mais évidemment dans ta vanité tu n’as pas pu t’empêcher. Ne te rappelles-tu pas que la modestie est la plus grande vertu du chien ? Le chien doit être allongé aux pieds de son maître et gentiment obéir aux ordres qu’on lui donne. »

C’était là un beau sermon en règle, et je m’étonnai moi-même en entendant comme mon indignation morale faisait joliment trembler ma voix. Boman écoutait poliment, mais ne semblait pas le moins du monde surprise, sans même parler d’aller se glisser sous le lit pour remâcher sa honte. À la fin de mon discours, elle dit, poliment mais avec une grimace légèrement ironique :

« Je m’étonne qu’avec tous ces livres tu n’aies pas mieux appris l’amour de la vérité. Pour ménager ton estime de toi, qui semble pour le moins instable, je suis parfaitement prête à me taire. Toutefois, pardonne-moi si à l’occasion je bâille. Ta compagnie est parfois fort ennuyeuse. Et j’ai autre chose à demander. Quand nous nous promenons dehors, ne jette pas des bâtons en exigeant que je te les rapporte. C’est à mon sens un jeu futile et sans imagination. »

Je levais déjà la main pour donner une raclée à ma chienne mal embouchée, pour lui apprendre et la dresser, mais le regard impavide de Boman m’y fit renoncer. À la place, je repris le livre en haussant les épaules et j’essayai de lire. Après tout, je venais de constater l’existence d’un phénomène fort rare — on ne trouve pas dans toutes les maisons des chiens doués de parole et, de surcroît, lettrés. À aucun moment je ne soupçonnai que je fusse dément ou en proie à un détraquement des sens. Je n’avais en effet aucune raison d’inventer des « voix » pour me parler aussi orgueilleusement et injurieusement que Boman l’avait fait. Quand un instant plus tard je me sentis calmé, je me tournai à nouveau vers la chienne.

« Nous allons convenir que tu auras le droit d’employer ta faculté de parole quand nous sommes deux. Je souhaite toutefois un certain respect — un ton de voix poli. Après tout, je suis ton maître.

— Oui, moi aussi. Après tout, je suis ton chien. »

Il s’en fallut de peu qu’une nouvelle dispute commençât, mais je me maîtrisai. À la place, je dis amicalement :

« À vrai dire, ta faculté de parole pourrait avoir une utilité. Tu sais bien que ma situation financière n’est guère reluisante. Ce pourrait être la solution. Les gens paient de grosses sommes pour voir toutes sortes de choses nouvelles, exceptionnelles. Un chien parlant et lettré est à coup sûr quelque chose d’exceptionnel. Tu pourrais dire aux auditeurs de beaux poèmes — ainsi nous ferions aussi honneur à cette noble chose qu’est l’art. Tu pourrais lire à haute voix les messages que les spectateurs te tendront. Vois-tu, il faut prouver que tu sais vraiment lire, que tu n’as pas tout appris par cœur. Peut-être que nous te paierons aussi un professeur de chant. Oui, il y a de l’idée : c’est précisément aux jeunes que nous devons essayer de nous adresser, et aujourd’hui avec eux il n’y a que la musique légère qui fonctionne. Les chansons italiennes sont particulièrement en vogue. Tu pourrais aussi rendre ta prestation plus vivante par une petite danse : tu serais le premier chien au monde à danser le mambo.

— Ah oui c’est vraiment bath, dit Boman. Tu louerais quelque part un grand chapiteau de cirque. Il se remplirait sûrement chaque soir de fond en comble.

— Sûrement, m’écriai-je avec enthousiasme. Après cela nous n’aurons plus de soucis. »

Boman continua à parler calmement sans se soucier de mon allégresse.

« Je vois la situation très clairement avec les yeux de mon âme. Le chapiteau est plein à craquer, les gens attendent, nerveux. Tu entres sur scène, accompagné par les projecteurs, et tu m’amènes par une laisse jusqu’à l’estrade. Tonnerre d’applaudissements. Tu fais une révérence. Quoi d’autre ensuite.

— Ensuite tu commences ta prestation, évidemment.

— Oui, fit Boman, si ça m’amuse. Je ne peux pas être sûr d’en avoir toujours envie.

— Comment, tu prétends refuser, m’écriai-je avec rage. Tu es l’être le plus ingrat que j’aie jamais rencontré. Je t’ai sauvée de la mort sûre, j’ai partagé mes repas avec toi, souvent tu as même eu le droit de dormir au pied de mon lit. Alors c’est comme ça que tu récompenses mes efforts.

— Je n’ai rien dit de certain, j’ai simplement présenté une éventualité probable. Un véritable ami ne peint jamais l’avenir trop en rose, il rappelle toujours aussi les dangers. Et le chien est le meilleur ami de l’homme, je suis ton meilleur ami. Et puis, pour être sûr, tu pourrais apprendre à parler avec le ventre. Les bons ventriloques sont très rares. »

Cette fois j’étais réellement vexé.

« Moi, ventriloque ? Tu n’imagines tout de même pas que je fasse le clown simplement pour gagner de l’argent. Je suis quelqu’un qui se respecte.

— Mais tu n’aurais rien d’autre à faire qu’à me servir de remplaçant », remarqua Boman avec douceur.

Pendant quelque temps je restai sans rien dire. J’eus besoin de toute ma maîtrise de moi-même, car il n’est pas facile de savoir traiter un chien qui, en plus de toutes ses autres qualités, sait réfléchir. C’est précisément l’acceptation de ce fait évident qui fut le plus difficile pour moi, car les livres d’éducation canine écrits par des spécialistes de la psychologie animale avaient profondément ancré en moi la conviction que les chiens sont absolument dépourvus de la fonction symbolique. Il semblait que ces gens eussent tort.

Alors que j’étais assis, Boman pressa soudain son museau étroit contre mes genoux et ses yeux bruns me regardèrent avec la tendresse des chiens. C’est avec ce regard qu’elle m’avait fait pardonner la destruction de mes livres les plus chers, et cette fois-là non plus elle ne fit pas appel à moi en vain. Je posai la main sur sa nuque et je la frottai doucement sous son collier. Nous étions à nouveau amis, et comme d’un commun accord nous oubliâmes la discussion précédente.

« Tu devrais mieux prendre soin de toi, dit Boman amicalement. À vrai dire, je me suis souvent inquiétée pour la santé de ton âme et de ton corps. Tu es un jeune homme et les meilleures années de ta vie se perdent dans les livres, des livres qui — pardonne-moi — sont souvent d’une qualité douteuse.

— Tu as sans doute raison. En fait je vois assez peu de monde, et je suis souvent nerveux.

— Ça ne m’étonne pas. Même un être humain ne doit pas négliger sa période de rut.

— De rut. Qui donc t’a parlé de ces choses-là. Il me semble que tu n’as pas encore l’âge.

— La nature est un bon enseignant », fit Boman en souriant des yeux.

 

(...)

Traduit du finnois par Martin Carayol.