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Where the sailor spends his hard-earned pay

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Maurice Pons, Les Saisons, 1965

 

Le mariage de Gracq et Rabelais

 

Un voyageur, qui se distingue par sa remarquable laideur, arrive un jour, par un chemin escarpé, dans un village reculé où il n’est manifestement pas le bienvenu : les habitants se mussent à son approche, on lui lance des crânes de bovins, et ce n’est manifestement pas de gaieté de cœur que la tenancière de l’unique (et crasseuse au possible) auberge du pays lui cède un grenier au confort tout relatif et consent à lui proposer un repas de lentilles, une spécialité locale... Le voyageur annonce bientôt qu’il fait profession d’écrivain, ce qui lui attire durablement le mépris et les brimades des deux sordides douaniers du village, qui hantent la même auberge.

Le lecteur découvre par les yeux du voyageur, Siméon, toute la misère et la médiocrité qui règnent dans ce pittoresque patelin : tout y est sale, excrémentiel, immonde. Et c’est justement dans la description de ce monde intolérablement obscène et repoussant que ce livre se révèle exceptionnel, parvenant à marier une grande truculence à une atmosphère pesante d’attente fatale, dans un lieu où les saisons du titre, automne, hiver, durent chacune plusieurs dizaines de mois…

Voilà une œuvre très homogène, passionnante de bout en bout grâce à un style confinant parfois à la prose poétique et caractérisé par l’usage bienvenu (voire nécessaire, quand il s’agit d’évoquer un univers tellement hors normes) de certains mots rares ou régionaux. Certaines scènes d’anthologie développent ces qualités au plus haut point et sont réellement terrassantes de beauté dans leur franche inventivité, permettant d’apercevoir ce que peut la littérature quand elle est parfaitement libre : la scène où la jeune Louana, espèce de facétieux ange gardien de Siméon, « petit échassier merdicole », est trouvée accroupie parmi les étrons jonchant les latrines communes avant que Siméon ne lui demande de le mener à la demeure du rebouteux du village, le Croll, qui lui soignera une blessure au pied de la manière la moins orthodoxe, est époustouflante. De même, la scène de l’accouplement forcé de Siméon, la naissance de l’agneau pourri, ou bien, autre merveille, la scène où Siméon se fait amputer de son pied par un âne grignoteur de chair…