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Juraj Herz, L'Incinérateur de cadavres (Spalovac mrtvol, 1969)

(Cinémathèque, 18 juillet)

Ce film tchèque incroyable nous raconte l'histoire de M. Kopfrkingel, heureux propriétaire d'un crématorium dont il vante les mérites lors de soirées mondaines et pour lequel il organise une campagne de publicité en faveur de la crémation. Quand un ami rappelle à Kopfrkingel que celui-ci a "une goutte de sang allemand" dans les veines et qu'il s'agit de prendre résolument parti pour les Allemands (on est en pleine Seconde Guerre mondiale), Kopfrkingel décide d'orienter l'utilisation de son crématorium dans le sens des visées du Troisième Reich, se rappelant opportunément que sa femme a une moitié de sang juif, et que ses enfants sont par conséquent un quart juifs : il procédera donc à l'élimination systématique de sa famille.

Ce film est d'une horreur et d'une beauté extraordinaires : je ne vois rien de plus haut en matière de poésie morbide. L'acteur principal est remarquable : dégoulinant, obséquieux mais autoritaire, une voix calme et profonde, la folie et l'horreur incarnées. Tous les acteurs ont d'ailleurs des visages atypiques, volontiers grimaçants, donnant au film une atmosphère de danse macabre burlesque. La mise en scène est également stupéfiante, faisant une riche utilisation de plans intercalaires ultra-brefs évoquant le jaillissement d'idées, d'images mentales. Une autre particularité on ne peut plus féconde est la façon dont certaines scènes se terminent par un geste ou une phrase appartenant en fait à la scène suivante (ou au contraire dont une scène peut commencer par un élément se rattachant à la scène précédente) : ce procédé fait baigner le film dans une atmosphère de poésie surréaliste, avec des rapprochements parfois terrassants d'étrangeté.

Ce chef-d'œuvre méconnu contient une scène d'anthologie, dans un musée de cire où sont présentés les grands assassins : Kopfrkingel y traîne à un moment femme et enfants. Or les figures de cire sont en fait incarnées dans le film par des acteurs affreusement grimés, ce qui produit une impression de bizarrerie totale, unique en son genre. Mais en dehors même de cette scène géniale, le film est semé de moments mémorables et obsédants.