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Where the sailor spends his hard-earned pay

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Leena Krohn, Fenêtre factice (2009, extrait)

 

LE POINT DE FUITE

 

L’œil se repose quand il regarde au loin, et rien n’est plus loin que le ciel. Quand je flotte sur le dos, comme je fais pendant la plus grande part de ma journée, je vois, par la ronde fenêtre du toit, un ciel profond et des nuages de beau temps, qui ne bougent pas d’un pouce, comme les nuages du dernier été de mon enfance. Quel que soit le temps que je passe à les regarder, ils ne bougent ni ne se dispersent.

Mais ma cuve de flottement est au premier étage d’un immeuble de cinq étages et il ne peut en aucun cas s’y trouver de fenêtre de toit. Si malgré tout il s’en trouve une, j’en suis redevable à Mimi Marton, artiste-illusionniste, qui a choisi pour métier le trompe-l’œil. Mimi Marton sait que l’œil est facile à abuser et que l’œil humain va jusqu’à vouloir être abusé. Plus la tromperie est habile, plus l’œil est satisfait.

Quand je lui commandai une peinture pour ma cuve de flottement, il nous sembla à tous deux aller de soi qu’il peindrait précisément une fenêtre de toit. Lorsqu’il peint de telles œuvres, il travaille selon la méthode classique du di sotto in sù. Le travail dura plus d’un mois, pendant lequel je ne pus me baigner, mais ma patience en valait la peine : Mimi Marton avait réussi à faire surgir de l’étroitesse de ma cellule un vaste hall au toit en coupole.

C’est une affaire de profondeur apparente, de perspective et de point de fuite. Mimi Marton amène le regard à se porter vers les distances. De telles illusions pourraient également être obtenues au moyen de lumières laser et de divers effets digitaux, mais je suis davantage attaché au véritable travail manuel.

Après l’Académie des Arts, Mimi a étudié son domaine de spécialité par lui-même pendant des années. Il a observé les œuvres d’Andrea Mantegna et Melozzo da Forlì. Il a installé son camp dans des cathédrales et des palais, comme le Duomo de Parme ou l’église des Jésuites de Vienne, dont la coupole a été optiquement approfondie par Andrea Pozzo. Il a passé des semaines au Palazzo Barberini et à la Camera degli Sposi à Mantoue.

Mimi Marton peint sur commande pour les entreprises comme pour les particuliers. En plus d’œuvres plus petites et d’images publicitaires, il « fake » — comme il le dit lui-même — des portes, des murs intérieurs et extérieurs, des façades, des porches, des cages d’escalier, des clôtures, des remparts, et même des rochers. Il pratique dans un mur de briques une fenêtre d’où l’on peut jeter un œil sur la ruelle nocturne d’une grande ville ou sur une plage de sable éclairée par les chaleurs d’un plein été. Il peint sur une porte une porte qui s’entrouvre sur une autre chambre, où se trouve une porte entrouverte sur une troisième chambre, dont la fenêtre donne sur un jardin et un portail laissé ouvert. Il peint sur un rempart un tunnel au travers duquel on distingue une lointaine vallée. Il peint des escaliers qui mènent à un étage inexistant. Il peint sur le mur latéral d’une maison une rue qui mène à un arrondissement inconnu et à des quartiers insoupçonnés.

Il peint aussi sur des tables et sur des meubles des images en trompe-l’œil : une lettre ou une carte postale dont chacun essaie de se saisir pour voir à qui elle est adressée, ou une table sur laquelle il y a une noix que chacun essaie de manger, ou des cartes à jouer avec lesquelles chacun voudrait faire une partie. On lui commande des portraits, et il peint dans un coin du cadre une araignée sur sa toile ou une colonne de fourmis. Dans le portrait d’un commissaire politique à la retraite, sur le bord inférieur du cadre, se tient une mouche nécrophage. Elle ressemble à s’y méprendre à une vraie, à tel point qu’on croit entendre son bourdonnement, et quand l’œuvre fut achetée par un musée d’art, le gardien du musée abattit un journal sur la mouche en faisait « pthui ».

Mimi Marton sait faire surgir un paysage qui est en même temps un visage humain, ou un visage humain qui est en même temps un paysage. Les deux significations sont dans l’image, mais c’est soit l’une soit l’autre. On ne les voit qu’à tour de rôle, les percevoir simultanément est impossible. Vous voyez une rivière, une colline, une forêt au loin. Quand vous déplacez le regard, les éléments de l’image deviennent des parties d’un visage humain, la colline devient une joue, la forêt des cheveux, le lac un œil. Ou peut-être ne déplacez-vous même pas le regard, vous voyez simplement différemment.

Quand je regarde les œuvres de Mimi, je me rappelle ces ruses optiques et ces images doubles avec lesquelles je m’étais déjà familiarisé au lycée dans les manuels de psychologie : un lapin qui est aussi un canard, un vase qui est aussi une tête affublée de deux nez, une femme qui est à la fois une vieille au menton crochu et une splendide jeune femme. « Là c’est ma femme, et là ma belle-mère. »

Dans les images de Mimi Marton, les significations se cachent et se découvrent, s’éteignent et jaillissent, disparaissent et changent de place. Tout cela n’est-il qu’un divertissement optique, un jeu sur les particularités et les bizarreries de la perception humaine ?

— Pour moi, dit une fois Mimi Marton, — il est question de bien autre chose.

— De quoi alors ? demandai-je.

— Du fait que la réalité est une image de la réalité, dit-il.

 

 

POURQUOI JE FLOTTE

 

Une cuve de flottement est un réservoir en plastique ou en acier, à peine plus grand, de manière générale, qu’une baignoire classique. La mienne, exceptionnellement, a les dimensions d’une petite pièce. L’eau de la cuve est saturée de sel amer, également appelé sel d’Epsom, et est chauffée à trente-cinq degrés Celsius. Le sel amer contient du calcium, du magnésium, du carbone et de l’oxygène.

Certains ont demandé pourquoi je souhaite flotter. Certains croient que le temps passé dans la cuve est une façon de paresser, une manière coûteuse de tuer le temps. Erreur ! La cuve de flottement convient aussi merveilleusement au travail de la pensée. N’importe qui peut améliorer ses performances grâce à la cuve de flottement, mais personnellement la compétition et l’optimisation ne m’intéressent pas.

En ce qui me concerne, le temps des performances est derrière moi, mais dans la cuve mes pensées gagnent en clarté. Quand on flotte, en effet, les ondes cérébrales passent à un rythme plus lent, alpha, thêta et même delta. La réponse immunitaire s’améliore, la circulation sanguine s’active et la pression artérielle diminue. C’est justement en raison de ma pression artérielle élevée que j’ai commencé, sur la recommandation du médecin de mon ex-femme, à essayer le flottement. Au bout de quelques séances déjà, mon état de santé a commencé à s’améliorer. Pour le dire clairement : quand je flotte, je me sens rajeunir. En plus, les effets sont cumulatifs.

Au début, je n’allais flotter que deux fois par mois, mais assez vite les intervalles ont diminué, si bien qu’à l’approche du printemps j’en étais déjà à flotter quatre ou cinq fois par semaine. Les jours où je ne flottais pas, j’ai commencé à me sentir bizarrement, et même à avoir la nausée.

On peut, par le flottement, se délivrer de nombreuses dépendances, comme la cigarette, l’alcoolisme ou l’esclavage sexuel, mais le flottement aussi peut aboutir à une dépendance. C’est précisément ce qui m’est arrivé, et je n’essaie même pas de me délivrer de cette addiction. Pourquoi essaierais-je ? À un stade si avancé de la vie, une telle dépendance présente sans doute pour moi plus d’utilité que de gêne.

Quand j’ai commencé à envisager sérieusement l’achat de ma propre cuve de flottement, j’ai longuement étudié et comparé les coûts. Installer une cuve de flottement dans un banal appartement, c’est un plaisir qui a un prix, et avec mon niveau de revenus cela confine à la mégalomanie. Mais pourtant je n’ai pas renoncé à mon rêve. La banque a accordé un prêt, mais à la réunion du syndic j’ai dû me livrer à de longues négociations, car quelques habitants du dessous, craignant des dégâts des eaux, essayaient de bloquer le projet. Mais aujourd’hui, j’ai enfin un spa personnel à domicile, beaucoup plus grand qu’une cuve d’eau habituelle, car il a été construit là où se trouvait auparavant ma chambre à coucher, et la hauteur de plafond est normale. Je dors souvent dans ma cuve, c’est là que je dors le mieux, et désormais j’y prends même mon petit déjeuner et mon dîner. Le plaisir que j’en ressens est favorisé par la fenêtre factice de Mimi Marton. J’y ai fait installer un éclairage que l’on peut rendre plus sombre ou plus vif, et dont même la couleur peut changer. Je ne cesse d’admirer ma fenêtre, je m’assoupis souvent en la regardant et quand je me lève, c’est la première chose que je vois.

Je n’ai jamais aimé la vie sociale, et la solitude ne me gêne pas, même dans ma cuve. À vrai dire, je rencontre dans mon spa davantage de gens que pendant les longues années qui ont précédé. Une partie des visiteurs appartiennent au monde normal, au monde éveillé, ce sont des connaissances, des proches ou bien des clients qui me paient, mais il vient aussi des étrangers, dont je ne sais d’où ils viennent réellement. Flotter m’a emmené loin de la vie habituelle des citadins, dans une sorte de monde végétatif qui ne rappelle la vie éveillée que sous certains aspects.

J’ai noué dans ma cuve de nouvelles connaissances et me suis retrouvé au centre d’événements qui ne ressemblent pas à mon ancienne vie. Mes expériences dans la cuve de flottement prouvent la même chose que les rêves : que pour rester en activité le cerveau n’a pas nécessairement besoin d’aiguillons extérieurs. Il produit lui-même ses divertissements et amusements. La réalité n’est pas toujours partageable.

En définitive, la raison principale pour laquelle je veux flotter concerne la force de gravité. Vous comprenez bien que dans le flottement, il est avant tout question de victoire sur la gravité. L’individu flottant est comparable à un astronaute, qui peut en son voyage spatial jouir de l’apesanteur. En flottant, l’homme donne à chacun de ses muscles, à ses entrailles et à tout son pauvre corps un répit face à cette force inconnue qui autrement nous presse sans merci ni sans répit vers le cœur ferrugineux de la terre.

L’individu flottant perd temporairement son corps, voire une partie de ses sens. C’est pour ça que je pense que flotter dans l’eau salée est, en plus d’une répétition de l’état où nous nous trouvions avant la naissance, également — comme toute philosophie — une façon d’apprendre à mourir.

Ce qui reste, c’est la pensée et la vue.

J’ai sur le réseau une petite publicité qui a amené à ma cuve de nombreux clients. Bien sûr elle exagère quelque peu, mais après tout c’est le but d’une publicité : LE PHILOSOPHE FLOTTANT RÉPOND POUR UN COÛT MODIQUE AUX QUESTIONS TANT SUPERFICIELLES QUE PROFONDES.

 

 

 

LE TROUILLARD

 

Il va en salle de sport cinq jours par semaine, mange huit fois par jour, son taux de graisses est inférieur à six pour cent. Après des étirements du quadriceps, il fait une série de flexions sur jambes pendant dix minutes sans pause. Aussitôt après une série de flexions du biceps, il s’empresse d’aller à la poulie ou à la barre de développé couché. Il peut enchaîner les abdominaux jusqu’à soixante sans pousser un soupir. Il utilise régulièrement de la créatine, des acides aminés et des stéroïdes, des stimulants si besoin est. Sa masse musculaire est impressionnante.

— Quand j’étais jeune, je cherchais la bagarre, m’a-t-il raconté. « Toujours à bloc », c’est ce qu’on disait de moi. À l’époque on avait peur de moi, et aujourd’hui encore plus. Les pochetrons et les vagabonds évitent de me chercher.

On a peur de lui, mais certains auraient de quoi rire s’ils connaissaient son secret. Moi je l’ai entendu, il me l’a raconté dès le début, c’était courageux de sa part. Pourtant je l’appelle en mon for intérieur le Trouillard, car il a peur du noir comme un petit enfant. Le Trouillard fut mon premier client. Il avait lu ma petite annonce sur le réseau.

— Est-ce justement pour cette peur du noir que vous êtes venu me voir ? demandai-je.

Le Trouillard opina, tout en me toisant d’un air incrédule ; à coup sûr il n’aimait pas ce qu’il voyait. Je compris que je le dégoûtais, ce qui n’est guère étonnant car mon propre taux de graisses approche doucement les trente pour cent. Je crois que déjà sur le seuil il regretta d’être venu, mais n’osa cependant pas faire aussitôt demi-tour et repartir.

— Avez-vous essayé de vous débarrasser de ce problème ?

— Ça fait des années, répondit-il. On m’a donné une thérapie de massage aromatique, et j’ai passé des semaines dans des séances de traitement par psychodrame. Mes points d’acupuncture et mes chakras ont été éclairés par une bougie. Je me suis allongé cinq jours par semaine sur le divan d’un analyste et j’ai participé à une thérapie dynamique express. J’ai un matelas magnétique, des semelles magnétiques. En thérapie artistique j’ai fait cinq autoportraits peints au doigt.

— Et rien n’a fonctionné ? demandai-je.

— Non. Dès que le soir tombe, mon angoisse grandit.

— Que faites-vous alors ?

— J’allume toutes les ampoules et je dors avec les lumières allumées. Si jamais je dois aller à la campagne, je fais bien attention à rentrer en ville avant qu’il ne fasse nuit. Ici au moins il y a les lampadaires et les vitrines.

— Pourquoi croyez-vous que venir me consulter puisse vous aider ? Certains diraient que la peur est un problème psychologique, non pas philosophique.

— Ce n’est pas que j’y croie vraiment. J’ai vu votre annonce sur le réseau et je suis venu par curiosité, parce que je n’ai jamais vu de philosophe flottant. Ou même de philosophe tout court, ajouta-t-il après avoir réfléchi un instant.

— À ce qu’il me semble, vous êtes quelqu’un de très sensé. Si l’on a peur du noir, ce n’est pas sans raison, dis-je en regardant mes doigts de pied, fripés par la solution aqueuse, enrobés de sel. À la faveur de l’obscurité il se passe des choses bizarres et inexplicables. Vous avez parfaitement raison d’avoir peur du noir. Une telle peur est sage et nécessaire.

— Pourquoi dites-vous cela ? Tous les autres m’ont assuré du contraire.

Il semblait réellement surpris.

— Les autres ont tort, ne les écoutez pas. Eux aussi ont peur et ils essaient de rationaliser leur peur pour s’en délivrer. Mais c’est peine perdue. La nuit est au-delà de toute raison, son centre est l’effroi, sa mesure est l’infini. Ne pas en avoir peur ne rendrait pas pour vous la nuit moins dangereuse, au contraire. Quand quelqu’un a peur, ses sens s’aiguisent. Ses yeux s’agrandissent et il distingue mieux les changements, même sur les bords de son champ de vision. Il est prêt à se défendre, à fuir et même à attaquer si besoin est. La peur primordiale est à tous d’une grande utilité, aux moments les plus sombres de l’année. Ayez donc peur, ça peut vous sauver !

— Vous exagérez un peu… dit-il faiblement.

— La nuit, notre sang-froid nous abandonne, continuai-je. Aux heures les plus sombres nous ne nous contrôlons pas, nous ne maîtrisons pas notre environnement. La nuit est pleine d’une énergie noire et d’un danger mortel. Il vient aux hommes, la nuit, des pensées particulièrement mauvaises, et à l’heure du loup, les obsessions et les idées de persécution se fortifient. C’est dans l’obscurité — comme chacun sait — qu’il se passe le plus de cambriolages, de viols et de meurtres, et c’est justement la nuit que les gens meurent le plus souvent, même de causes naturelles. C’est à la faveur de la nuit que les rats rongent les tuyauteries. D’étranges insectes à figure humaine s’élèvent des égouts. Les cauchemars se font chair, esprits et démons, incubes et succubes s’introduisent sans rencontrer d’obstacle dans les chambres, entre minuit et le point du jour.

— Allons bon ! Le Trouillard se leva à moitié sur son fauteuil. Vous dites des drôles de trucs ! Et avec quelle compétence, si vous me permettez ?

— D’un autre côté, continuai-je sans me laisser déranger, vous avez absolument tort d’avoir peur du noir. Pourquoi craindre ce qui est l’état initial de toute chose, ce dont tout naît et ce vers quoi tout retourne pour disparaître ? Qui a peur de la nuit a peur de son âme. Tu vois la nuit comme une tombe, mais la nuit est un berceau, l’origine de tout ce qui est, l’horreur s’y mue en repos, le désir en satisfaction, le cauchemar en rêve.

Je parlais de façon si fleurie et agréable que je commençai à avoir sommeil, et mon discours se ralentit peu à peu.

— Celui… qui obtient… de goûter au nirvana… de la nuit… ne veut plus… du fardeau du jour…

Quand je me réveillai, le Trouillard était parti.

 

 

NE RESTERA-T-IL DE TOI QUE CENDRES ET CHAOS ?

 

Une nuit, on m’a présenté un homme que l’on disait doté de trois yeux. Il avait l’air de quelqu’un de très ordinaire et je ne compris pas pour quelle raison il avait acquis cette réputation, ni à vrai dire pourquoi on voulait me le présenter. En effet, je n’arrivais pas à distinguer chez cet homme davantage que les deux yeux habituels, et de plus il se tenait devant moi dans une pièce étrange, faisant montre d’une morne passivité, sans même essayer de discuter avec moi. C’est seulement quand j’inspectai plus en détail cette nouvelle connaissance que je compris la raison du qualificatif. Car soudainement, sur son cou, pas tout à fait au milieu, s’ouvrit bel et bien un troisième œil. C’était un organe visuel rond et pas précisément humain, car il ressemblait à un œil d’oiseau, non seulement par sa rondeur mais aussi par sa troisième paupière et par son éclat.

Dès que le troisième œil eut éclos, j’ouvris mes propres yeux sur l’obscurité de ma cuve de flottement. L’éclosion de l’œil m’avait fait me réveiller dans un sursaut, et je ne pus m’empêcher d’admirer la précision et le caractère actuel du rêve. Une fois réveillé, je compris pourquoi l’on voulait me présenter cet homme entre tous et pourquoi mon rêve me l’avait montré. Je ne pouvais évidemment que rapprocher l’ouverture du troisième œil et le traitement à la thyroxine que je venais d’entamer à cause de mon hypothyroïdie. Car voyons : la glande thyroïde se situe à l’endroit précis du cou où le troisième œil de l’homme avait éclos, et la thyroxine qu’elle produit ravive et accélère toutes les fonctions vitales — d’où l’éclat de l’œil, tel que celui d’un oiseau.

Au même moment, dans l’obscurité de mes réseaux nerveux et dans les connexions de leurs neurones se passa ce qu’on appelle une réminiscence. Le rêve de l’homme aux trois yeux me rappela un deuxième rêve, également en rapport avec la maladie. Ma mère, à quatre-vingts ans, tomba malade d’une leucémie qui par la suite causa sa mort. Dès sa première nuit à l’hôpital elle fit un rêve dont elle se réveilla en hurlant. Quand l’infirmière vint demander ce qui se passait, ma mère raconta qu’elle avait fait un cauchemar. Dans son rêve, des soldats polonais luttaient dans un cimetière et étaient vaincus jusqu’au dernier homme. Peut-être était-ce le même vieux cimetière qui se trouvait en face de l’hôpital, de l’autre côté de la rue, où les restes de mon père, de mon grand-père et de mon arrière-grand-père reposaient déjà et où bientôt les cendres de ma mère furent également transférées. Après ce rêve, elle vécut encore douze jours.

Mais pourquoi ma mère a-t-elle rêvé de soldats, et pourquoi de soldats polonais ? La Pologne était pour elle un pays inconnu. Enfin bien sûr elle avait lu des œuvres d’écrivains polonais, comme Cendres et diamant, mais elle n’était jamais allée dans le pays et ne comptait pas de Polonais parmi ses connaissances. On ne peut se contenter de répondre qu’il se produit en rêve bien des choses étranges et illogiques, et qu’en chercher les causes est à la fois inutile et un peu ridicule. Ce n’est que dans ma cuve d’eau, des années après la mort de ma mère, après avoir moi-même rêvé d’un homme à trois yeux, que son rêve m’est revenu en mémoire et que j’ai en même temps compris son sens et sa logique.

Je me rappelai également la devise de Cendres et diamant, qu’un jour elle m’avait lue à voix haute : « Ne restera-t-il de toi que cendres et chaos, balayés par le vent ? Ou restera-t-il dans ta cendre un diamant étincelant, aube d’une éternelle victoire… »

Je compris que ma mère atteinte de leucémie avait rêvé des soldats polonais et de leur défaite parce que le drapeau polonais est rouge et blanc, comme les cellules sanguines sont rouges et blanches.

 

 

DICTY ET LES DOGGERS

 

Humanité, amibe pluricellulaire ! Homo sapiens, parasite de la planète ! Quiconque a une si haute opinion de soi ressemble de manière flagrante à Dictyostelium discoideum, affirme mon ami Gaard.

Gaard est mon meilleur ami et souvent je me prends à penser qu’il est aussi le seul. Lui et moi étions camarades d’école mais pas dans la même classe, et nous sommes devenus bacheliers au même printemps. Ni l’un ni l’autre nous ne participions aux soirées disco, aux sorties scolaires ni aux cours de catéchisme, et nous étions tous les deux nuls dans toutes les disciplines sportives. Cette marginalité nous a rapprochés l’un de l’autre à l’époque du lycée, mais à la grande déception de Gaard je me suis inscrit en philosophie, une branche de la science qu’il n’a jamais beaucoup estimée.

Gaard, lui, a étudié la biologie, et a ainsi fait connaissance avec Dictyostelium discoideum ou Dicty, comme il a affectueusement appelé cet être insignifiant parmi les insignifiants. Cela fait des décennies que Gaard étudie Dicty. C’est un parasite qui, d’après la scabreuse conception de Gaard, en sait autant sur les choses fondamentales de la vie que l’homme lui-même : quand il faut travailler en collaboration, quand il faut jouir des profits sans en payer le prix en vigueur. Depuis lors il considère l’humanité comme un organisme pluricellulaire.

— Le microcosme nous apprend beaucoup de choses sur l’humanité et sur l’évolution du comportement social, dit Gaard. Il y a de l’intelligence partout où il y a de la vie. C’est elle qui permet de connaître les règles du jeu. Les dépendances entre les cellules, vois-tu, rappellent les relations entre les êtres humains. Dans les deux mondes on rencontre aussi bien la trahison que l’altruisme.

Gaard se fait du souci pour moi, c’est inutile mais touchant. D’après lui, c’est justement maintenant, quand les fondements de la vie sont en train de changer et que ce qui est ordinaire ne sera bientôt plus qu’un souvenir, qu’il s’agirait de se raccrocher à ce que l’on peut encore qualifier de normal.

— Un comportement normal est, dit Gaard, ce que l’on attendrait principalement de quelqu’un qui pense, et il faut sans doute te considérer comme tel puisque tu te poses en philosophe. Le fait que tu fasses tes consultations en flottant dans une cuve d’eau est loufoque si ce n’est même grotesque, et je ne comprends pas comment tes clients peuvent y consentir.

Gaard est bien la personne la plus indiquée pour me critiquer car peu nombreux sont ceux qui qualifieraient de normale sa propre façon de vivre. À ma connaissance, il a toujours vécu seul et n’a jamais eu de liaisons ordinaires. En semaine il s’amuse avec ses Dicty mais le week-end il se rend avec son hybride biplace dans un certain espace de stationnement en bordure de la ville, où l’on pratique notoirement le dogging. Les doggers, inconnus les uns des autres, étant convenus de l’heure et du lieu sur le réseau, se rencontrent là-bas dans un dessein également convenu au préalable. La représentation est publique ; tous les intéressés et les passants peuvent suivre gratuitement la chose, et si le public n’est pas au rendez-vous c’est pour les doggers une déception. Gaard erre quelque temps parmi les voitures, jusqu’à ce qu’il s’avise d’un mouvement intéressant à proximité d’un véhicule. Il s’y rend en hâte et se joint à une bande d’hommes — principalement d’hommes — seuls, qui se sont réunis pour suivre l’accouplement d’un couple d’inconnus. Sans se regarder, concentrés sur leur propre désir, ces gens silencieux, ces anonymes tirent leur plaisir de la volupté de deux étrangers.

L’espace de stationnement se limite à une zone boisée, dont un recoin éloigné abrite, à l’ombre de hauts peupliers, un long banc de bois sans dossier. Il n’est pas fait pour se reposer les jambes, c’est plutôt un banc de flagellation ou de fustigation. Les soirs d’été, on organise dans le parc des fêtes dont cette activité fait partie intégrante, et Gaard à ma connaissance compte au nombre des habitués. Ce que je ne sais pas, c’est s’il est seulement observateur ou flagellateur ou flagellé ou si par hasard il joue successivement tous les rôles. J’ai essayé une fois de m’enquérir de la chose, et il m’a répondu : — On ne peut pas toujours choisir.

Après les fêtes, il disparaît des journées entières, et moi je ne peux que m’inquiéter pour lui. Je sais quand se réveille en lui cette inclination, car avant sa disparition il tient de moins en moins en place et se met à employer une expression dont le contenu m’est toujours resté opaque.

— Mon métabolisme est en train de changer, voilà ce qu’il dit.

— Déjà ? dis-je avec un soupir.

Je ne me donne pas la peine de le blâmer pour ces amusements sans joie, même si j’aurais moi-même tendance à les tenir — et je les tiens bel et bien (comme c’est mon droit) — pour insignifiants et même pitoyables, à la différence, entre autres, du professeur de philosophie pratique de notre université, qui, son travail l’exigeant, fait montre d’une grande admiration pour les libertinages du marquis de Sade.

Mais je demande à Gaard, comme je me demande à moi-même, comment nos concitoyens pourraient bien se comporter normalement dès lors que l’époque est anormale. De plus, je vois plusieurs raisons de rester en intérieur, et se baigner ne devrait pas paraître suspect, ne serait-ce que du point de vue de l’évolution sociale. Mais mon ami Gaard emploie pour qualifier mon choix de vie une expression qui dans ma jeunesse était beaucoup plus courante qu’aujourd’hui, c’était même un terme à la mode : « Fuite de la réalité, escapisme », dit-il.

La réalité ? Qu’est-ce que c’est que ça ? Aujourd’hui il n’y a rien de tel, ferai-je remarquer. De plus, quelqu’un de mon âge a bien le droit d’être un escapiste. Et puis qui de nos jours pourrait bien ne pas être un escapiste à sa façon, moi comme ci, Gaard comme ça. Ou bien prenons ma fille, qui en pratique habite en Illusie. La plupart des gens qu’elle fréquente là-bas n’ont même pas l’air humains, et dans ce monde-là toute chose n’est que ce dont elle a l’air. Ce sont des robots, des lapinots, des lutins, des monstres ou divers êtres transgenres aux noms délirants, comme Xerox, Miss Coke Supply ou Gimme Lockjaw. Alors que dans cette ville tout le monde — sauf les doggers — tient à rester autant que possible en intérieur, parce que dehors c’est dangereux. Aucun citadin, qu’il soit normal ou anormal, ne se balade dans la ville pour s’amuser, ni n’a la moindre envie de laisser des enfants, même grands, seuls dans les rues de la ville, où la ligue du Compas patrouille et guette sa proie. Tout le monde sait qu’ils ont des téléchoqueurs, des couteaux-papillons et des lance-flammes. Pour chaque mise à mort ils reçoivent des points bonus et des tickets-repas supplémentaires et ils grimpent dans la hiérarchie. Et quoi qu’il en soit, il ne faudrait passer dehors que six heures dans la journée au maximum. Retombées polluantes, particules nocives, nuages ionisés… qui peut tenir le compte de toutes ces choses ?

— Cher Gaard, lui dis-je, tant qu’il est possible de choisir au moins en partie sa propre réalité, chacun fait son choix. Chacun veut dépasser ou même nier cette aberration que l’on tient pour la réalité commune et donc authentique. C’est notre droit, et même de plus en plus notre devoir. Soyons donc des escapistes, chacun à sa façon !

Je reste à flotter dans ma cellule. Je dors et je veille, je pense et je songe. Quand la glace, dans les ports de la ville, devient noire et se déchire, et que les talons des chaussures commencent à claquer sur les pavés en train de durcir, moi je ne l’entends pas. Quand une vague de chaleur est suspendue au-dessus des bâtiments financiers du centre-ville et que l’analyste se met en bras de chemise, moi je ne transpire pas. Quand une tempête hivernale se déchaîne sur les places, que les congères cachent les voitures en stationnement et que les trains sont bloqués aux aiguillages, l’eau de mon bassin est aussi chaude qu’une larme.

Seules les cloches de la cathédrale se font entendre jusque dans ma cellule. J’ai entendu les cloches de l’angélus du matin et celles de l’appel à l’office. J’ai entendu la sonnerie claire et pure des cloches de l’angélus du soir, mais le plus souvent j’entends résonner les cloches du glas, leurs coups graves et leurs hautes résonances. On les sonne très souvent dans cette ville. Je ne sais pas à quoi tient le fait que, bien que l’eau de ma baignoire soit si basse, elles semblent retentir quelque part en dessous de moi. Elles grondent comme si elles venaient du clocher enfoui de la rivière Odense ou d’une tombe marine au-dessus de laquelle mon corps lourd et informe se meut, léger comme une feuille d’aulne.

 

 

LE PHILOSOPHE FACTICE ET LES VRAIS PHILOSOPHES

 

Quand la conseillère d’orientation demandait à mes camarades de classe ce qu’ils voulaient faire quand ils seraient grands, certains disaient : « Le principal, c’est que je sois en contact avec les gens. » Moi je restais coi, mais je me disais : Le principal, c’est que je n’aie pas à l’être.

Moi qui n’étais nullement un joli bambin, je venais à tout propos me placer dans le vestibule de ma maison natale devant le miroir trumeau. J’y observais le moi du miroir et la maison du miroir, leur disposition inverse. Le miroir me trompait et le miroir m’éclairait. Il m’éclairait sur le fait que l’apparence et l’être sont des choses différentes et que j’étais moi-même autre chose que ce dont j’avais l’air. Ce n’était pas moi-même que le miroir montrait, voilà ce que je pensais. On m’appelait enfant et j’avais bien l’air d’un enfant, mais je savais que je n’étais pas un enfant. Ce que j’étais n’avait rien à voir avec l’âge, le nom ni l’apparence. Quelque chose en moi que l’on ne pouvait pas voir était toujours semblable, éternel. Cela, le miroir ne pouvait le montrer, et s’il l’avait pu, on n’aurait vu à ma place que du vide.

Assez tôt j’arrivai à la conclusion que mon espèce était pour la planète un facteur de trouble qui ferait mieux de se réduire et disparaître par voie d’extinction comme d’innombrables autres espèces animales. Dès le début de mes études de philosophie je décidai de choisir comme titre de mémoire Le suicide volontaire en tant qu’idéal éthique. Je n’étais toutefois pas éthique au point, en tant que représentant de mon espèce, de disparaître volontairement, je continuai plutôt de vivre au même titre que les autres gens de mon âge. J’avais décidé de ne jamais avoir d’enfants, mais bon, il s’est trouvé que je suis tombé amoureux et ai été affublé d’une descendance. Certes, dans ce dernier fait ce n’est que du côté de ma femme, non du mien, qu’il y eut résolution et mûre réflexion.

Je commençai mes études avec de grands espoirs et ma soif de connaissance sembla au début insatiable, mais ma somnolence vainquit ma curiosité. Je suis depuis ma jeunesse affecté par une propriété, un symptôme ou une maladie qui se rapproche de la narcolepsie, et qui même aux moments importants — et souvent précisément quand je suis pris d’une excitation — me fait soudain plonger dans le sommeil. Cette propriété a également constitué une gêne pour ma vie personnelle, pas seulement pour mes études. Je fus recalé au cours d’introduction à la logique parce que je m’endormis en plein examen, et mon mémoire sur le suicide volontaire est resté inachevé. Il faut dire que cela a également tenu à certains changements dans ma vision du monde. Je n’arrivais plus à m’imaginer, comme dans ma prime jeunesse, que notre planète se changerait en un paradis terrestre pour peu que l’homme en disparût. Je lisais par moi-même, mais je n’allais plus aux examens et à la fin je cessai aussi d’aller aux cours.

Pendant deux étés, j’ai travaillé comme balayeur-gardien vacataire dans un musée d’une petite ville, et j’ai même essayé chez Securitas pendant un temps. Dans aucun de ces deux emplois ça n’a franchement marché. Au musée j’allais toujours me mettre dans la salle où il y avait le moins de monde, pour pouvoir lire en paix Le Monde comme volonté et représentation, L’Archéologie du savoir et Le Ciel et l’enfer de Swedenborg. Le règlement du musée stipulait qu’on n’avait pas le droit d’y faire entrer des parapluies. On soupçonnait sans doute que quelqu’un pût percer avec la pointe d’un parapluie des peintures de prix inestimable. Je n’avais pourtant pas le droit de me saisir des parapluies des gens, et mon chef, le gardien principal du musée, qui ne m’adressait jamais la parole directement mais m’appelait toujours « lui », se retrouva régulièrement à le faire pour moi. Quand enfin le chef « le » surprit en train de dormir sur un canapé de la galerie, « il » dut partir. Le responsable de Securitas remarqua bien vite qu’on ne pouvait pas se fier à moi pour maîtriser les situations délicates. Je me retrouvai en congé maladie quand un crâne rasé me frappa au coccyx avec une batte de base-ball, m’interdisant de m’asseoir pendant un mois, et une fois remis je ne redevins pas agent de sécurité.

Bien sûr j’ai eu des contacts avec des gens, je n’ai pas cherché à les éviter et ne chercherai même plus à les éviter à l’avenir, puisque maintenant je gagne ma vie comme philosophe flottant. Mon intention est aussi d’écrire une petite étude sur un sujet qui ces dernières années a commencé à me fasciner : la phénoménologie et l’ontologie des images rémanentes.

J’ai réservé au client mon siège le plus confortable à l’entrée de la cuve, et moi-même je nage selon ma coutume dans mon bain salé. Les clients auraient la possibilité de flotter avec moi pour peu qu’ils le voulussent, car deux personnes pourraient parfaitement flotter dans mon bassin sans effet de foule ni sentiment d’intrusion. Pourtant, jusqu’ici tout le monde s’est contenté du fauteuil.

Quand je suis seul dans ma cuve, je n’allume pas les lumières, seule la fenêtre factice de Mimi Marton luit faiblement. C’est dans l’obscurité que les pensées et les images germent au mieux. Mais comme la plupart de mes clients veulent voir et être vus, la fenêtre factice est, pendant les visites, si brillamment éclairée que d’aucuns l’ont crue véritable.

Il se peut que je donne parfois l’air de m’assoupir, mais un éventuel micro-sommeil me rend plus vigilant et par la suite j’attache mon attention à certains problèmes auxquels autrement je n’aurais peut-être pas du tout pensé.

Je me souviens d’Héraclite, maigre et grognon, qui détestait les hommes et fut finalement mangé par les chiens. Héraclite croirait que je flotte dans mon monde onirique individuel. Il était persuadé que ce n’est qu’en nous réveillant que nous passons dans la réalité commune. Alors que moi je vois cette réalité comme une scène où s’exposent des illusions partagées, le rêve à l’inverse comme une source primordiale à laquelle boit tout un chacun. Si j’avais à choisir entre la veille et le sommeil, je n’hésiterais pas.

Quand l’homme pense librement, il ne pense plus lui-même. La pensée avance sans obstacle et malgré lui, sans résistance, sans erreur, en obéissant à certaines lois. Quand je flotte, mon corps pesant ne fait plus obstacle à la pensée.

Betta, la mère de ma fille, qui s’est lassée de ma somnolence dès notre jeune âge mais qui ne m’a cependant pas complètement rejeté, m’appelle tantôt un philosophe factice, tantôt un charlatan de la sagesse. Mais la sagesse n’essaie de corriger personne, et la pensée n’est pas académique. La recherche de la vérité est l’affaire de tous, et moi aussi je cherche à mon humble manière le logos, l’absolu, ce qui est commun à tous et à tout.

— Tu ne cherches pas en eaux bien profondes, me dit un jour Gaard en faisant allusion à ma cuve, où la hauteur d’eau n’est pas considérable.

— Ce type rejette le monde et croit trouver la vérité dans une baignoire ! Qu’est-ce qu’une vérité sans réalité ?

Laisse-moi me baigner en paix ! Fais ce qui te chante, Gaard, mais oublie le martinet ! Mieux vaut une vérité sans monde qu’un monde sans vérité.

 

 

LES SURNUMÉRAIRES

 

Une dame d’un certain âge s’était arrêtée sur le seuil de ma cuve, l’air indécis.

— C’est vous le philosophe ? demanda-t-elle.

Quand elle me regardait, ses sourcils épilés remontaient presque jusqu’aux cheveux. Ce n’est pas exceptionnel, car nombre de mes clients ont l’air un peu indignés au début. Au moment de réserver, elle avait dit vouloir parler d’un problème personnel.

De mon bassin, je lui indiquai le fauteuil tout en examinant son apparence pour voir si par hasard le problème personnel était l’alcoolisme, mais j’estimai que rien n’allait dans ce sens. Dans son blazer de tweed fort seyant, elle avait l’air d’une fonctionnaire amicale et ponctuelle, approchant déjà de l’âge de la retraite. Mais l’apparence peut être trompeuse.

— Vous avez parlé d’un problème personnel, dis-je quand elle eut l’air de s’être remise de la vue qui s’était ouverte devant elle, à savoir ma silhouette pesante et, à peu de chose près, nue comme un ver, dans l’eau salée. Vous voulez bien me raconter ?

— Bon, fit-elle. C’est un peu particulier. En fait j’ai commencé à voir des surnuméraires.

— Comment cela des surnuméraires ? demandai-je étonné.

— C’est quelque chose que je n’ai jamais vu avant et qu’aucune des personnes que je connais ne voit, expliqua-t-elle. Je suis également allée voir un psychiatre, qui m’a prescrit des herbes.

Je me retournai lentement et demandai : — Dans quel but ?

— Pour que j’arrête de voir des surnuméraires. Les herbes m’ont simplement rendue malade et j’ai continué de voir des surnuméraires. Alors j’ai pensé que peut-être un philosophe me comprendrait mieux.

— En tout cas je vais essayer. Est-ce que par « surnuméraires » vous entendez des sortes de visions ?

— Je crois qu’on peut dire ça, répondit-elle. Mais je n’aime pas ce mot.

— Pouvez-vous préciser ? demandai-je.

— Je vois des gens qui n’existent pas. N’existent plus. Des personnes décédées, je veux dire.

— Ahaa. Ah bon. Est-ce que ça vous dérange ? demandai-je.

— C’est gênant, c’est sûr, dit-elle. Je ne voudrais pas les voir, comme les autres ne les voient pas. Quand j’étais petite et que je regardais les autres enfants, je pouvais les voir tels qu’ils seraient une fois adultes. Peut-être que ce trouble d’aujourd’hui a un rapport avec ça.

— Vous pouviez voir l’avenir, et maintenant vous voyez encore plus loin, dis-je. C’est intéressant. Est-ce que vous croyez à ce que vous voyez ?

— Alors vous ne me croyez pas ? Mais si on ne peut pas croire ses propres yeux, qui croire ?

— Oui, qui ? C’est une question importante, peut-être la plus importante, dis-je. Vous préférez parler de cela ou me raconter quand et où vous avez vu ces surnuméraires ?

— Là où il y a beaucoup de monde, répondit-elle.

Cette femme se montrait surprenante, si bien que je laissai de côté cette importante question.

— J’ai toujours cru que les ombres des défunts se baladaient dans les solitudes, les maisons désertes, à proximité des ruines et dans les cimetières. Principalement la nuit, c’est bien ce qu’on prétend.

— Ce n’est pas vrai, dit-elle. Les ombres sont des hommes, mais morts, et ils se trouvent évidemment là où les gens se sont toujours trouvés. Dans les rues à l’heure des embouteillages. Dans les tramways. Les supermarchés. Les bistrots. Les cybercafés. Les gares. Dans les foyers des cinémas et dans les queues devant les kiosques à saucisses. Aux comptoirs des grandes surfaces. Dans les salles d’attente des dentistes.

Cette information — si on peut appeler cela une information — m’amusait. Un instant auparavant j’avais failli m’endormir, mais désormais j’étais tout à fait dispos, presque enthousiaste.

— D’accord, mais ! La plus grande, la plus fondamentale différence que les hommes puissent imaginer, est la différence entre le vivant et le mort, entre ce qui est et ce qui n’est pas. Et voilà que vous venez me raconter que les morts se comportent exactement comme les vivants.

— Je vois ce que je vois, dit-elle. Je ne peux rien y faire. J’espérais que quelqu’un le pourrait.

— Mais vous ai-je bien comprise ? Voulez-vous dire que les morts aussi voyagent, mangent des hot-dogs, s’avachissent à des comptoirs de bars et s’achètent des leggings en promotion, ou du moins qu’ils voudraient faire tout cela ?

— Ce n’est pas cela, expliqua-t-elle. Les morts ne mangent pas, ne vont pas dans les bistrots et n’achètent pas de vêtements, ils sont simplement attirés dans certains endroits par les autres gens. Ils veulent un contact, rien d’autre. Chacun à sa façon, bien sûr. L’un pour se consoler, l’autre pour se venger, un troisième pour raconter quelque chose qu’il n’a pas eu le temps de dire de son vivant. Ce sont ceux qui n’ont pas compris qu’ils étaient morts. Ceux qui comprennent, évidemment, s’en vont tout de suite bien loin et l’on ne peut plus les voir.

Elle avait dit « évidemment ». Je considérai ce mot. Si elle avait raison, c’est que certains autres avaient tort. Nous nous tûmes tous deux et je réfléchis aux vivants et aux morts et à Descartes. Descartes non plus ne pensait pas que la mort du corps pût aucunement conduire à la mort de l’âme. Peut-être notre cerveau, pour des raisons pratiques, ne fait-il que restreindre notre conscience, et quand notre cerveau meurt, la conscience peut s’élargir jusqu’à sa pleine mesure, qui est peut-être l’infini ? Certes, les surnuméraires que voyait cette dame s’affairaient encore à des choses finies. Mais si elle avait raison et si l’on pouvait prouver « scientifiquement » que, quand bien même notre corps mourrait, notre esprit (ou notre conscience ou notre moi ou notre âme ou notre souffle de vie ou même une partie de l’une de ces choses) prolongerait son existence ou plutôt sa survenance (car l’esprit ou l’âme ou le souffle de vie ou la conscience ou le moi ne sont certes pas des êtres mais plutôt un processus continu), vivrions-nous différemment que nous ne vivons maintenant ? Si nous pouvions voir les défunts comme cette dame ou si nous savions avec certitude qu’il y en a là autour de nous, dans quelle mesure notre monde changerait-il, à supposer qu’il changeât ?

Mais ma pensée se prolongea dans un autre sens et je demandai involontairement à haute voix : — Pourquoi au juste mourons-nous ? Pourquoi vieillissons-nous ?

— Que voulez-vous dire ? demanda-t-elle. Pourquoi posez-vous ce genre de questions ? C’est dû au temps.

— Ce n’est pas dit. Si on en discutait ?

— Si vous pensez que c’est indispensable, dit-elle à contrecœur.

— Tout le monde ne vieillit pas comme nous, dis-je. Prenons par exemple la tortue. Sans parler des procaryotes, ajoutai-je en me rappelant ce que Gaard m’avait dit une fois. Les procaryotes ne vieillissent pas du tout et ne meurent pas.

— Qu’est-ce que c’est ? demanda-t-elle.

— Ce sont les autres. Je ne connais pas grand-chose à la biologie, mais j’ai un ami qui s’y connaît. Si j’ai bien compris ce qu’il a dit, nous sommes tous des eucaryotes.

— Pas moi en tout cas, m’interrompit ma cliente en fronçant les sourcils.

— Oh que si, vous aussi, affirmai-je. Car les eucaryotes sont les hommes, les animaux et les plantes. Les procaryotes sont tous les autres, et il y en a bien davantage que d’eucaryotes.

— Mais de quoi parlez-vous ?

— De bactéries et d’archéobactéries, ce genre de choses. Dans leurs cellules il n’y a pas de noyau, elles ne vieillissent pas, ne meurent pas comme nous. Et la tortue alors ?

— Je ne suis pas venue discuter d’archéobactéries et de tortues, remarqua-t-elle sèchement.

— Je voulais dire que nous vieillissons peut-être parce qu’il y a dans nos cellules un noyau. Parce que nous sommes plus compliqués que les autres. Mais la tortue est un cas particulier. Elle aussi a un noyau dans ses cellules, et pourtant la femelle de la tortue pond d’autant plus d’œufs qu’elle vit plus longtemps. En plus j’ai failli oublier la baleine-marteau ! Elle peut vivre deux cents ans.

— C’est vrai ça ? demanda-t-elle d’un air de douter. Mais songez donc à moi, et non à une baleine ou une tortue. Avez-vous quelque chose à me proposer ?

— Malheureusement je suis bien en peine de vous donner une astuce grâce à laquelle vous cesseriez de voir des surnuméraires, dis-je. À la place, je vous conseille de vous entraîner à vous habituer à eux et à vos nouveaux yeux. Vous avez une aptitude que tout le monde n’a pas. Soyez-en fière. Certains paieraient une fortune pour voir ce que vous voyez.

— Mais et si ce que je vois n’est pas vrai ?

— Est-ce important ? Pourquoi ne regarderiez-vous pas ces surnuméraires comme votre propre rêve et ne vous convaincriez-vous pas de la puissance de votre imagination ? Ou de votre subconscient ou de votre surconscient, comme vous voulez. À vrai dire, nous pourrions ici nous arrêter à réfléchir à ce que l’on veut vraiment dire par l’idée du « vrai ».

— J’aime mieux pas, dit-elle. Je dois aller au théâtre.

— Alors suivez vos morts comme s’ils étaient les personnages d’un spectacle pour lequel vous avez reçu un billet gratuit.

Elle avait un beau sourire. À la porte elle se retourna et fit remarquer : — C’est ce que nous sommes aussi, nous les vivants.

 

 

LA PASSIFLORE

 

Au bord de mon bassin se trouvait un vase d’argile, et dans celui-ci une fleur. D’où sortait-elle ? Peut-être la dame qui voyait des surnuméraires avait-elle apporté la fleur et l’avait-elle laissée par inadvertance dans ma cellule. Je connaissais cette fleur, c’était une fleur de la Passion, une passiflore.

J’avais dix ans quand mon grand-oncle m’emmena dans la serre pour l’aider à arroser. Il avait fait construire dans sa résidence d’été une petite serre après avoir pris sa retraite de la banque. J’eus l’autorisation de faire boire de graciles plants de tomate et de poivron, mais ensuite grand-tonton me montra, plantée dans un lourd vase d’argile, une plante ramifiée en train d’éclore. Ses guirlandes, alourdies par les boutons, tournoyaient, fixées à des fils vert foncé, jusqu’au plafond de verre. Ses feuilles lamellées étaient d’un vert sombre, brillantes, et rappelaient de délicates petites paumes.

La fleur avait une corolle double, les pétales externes, d’une blancheur de porcelaine, étaient au nombre de dix, à l’intérieur il y avait un cercle — ou une sorte de roue — de franges, fibres ou fils verticillés, luisants, d’un pur bleu à leur extrémité. En leur sein s’élevaient les étamines, bien que je ne susse pas alors que c’étaient des étamines : trois rouge foncé, cinq vert clair.

— C’est une fleur de la Passion, une passiflore, expliqua grand-tonton, et elle s’ouvre toujours à midi pile.

— Comment sait-elle qu’il est midi ?

— Parce qu’elle est elle-même une horloge, dit mystérieusement grand-tonton.

— Pourquoi s’appelle-t-elle fleur de la Passion ?

— Les missionnaires l’ont trouvée en Amérique du Sud et lui ont donné ce nom. D’après eux, la fleur raconte l’histoire de la Passion de Jésus.

— Regarde, ces étamines sont des marteaux, dit-il en désignant les petites excroissances d’un rouge bleuté au centre de la fleur. C’est avec eux que Jésus a été cloué sur la croix. Les étamines du dessous sont les blessures du Christ, et ces vrilles grâce auxquelles la guirlande grimpe sont les fouets dont Jésus a été fustigé, et ces feuilles lamellées sont les mains et les doigts des tortionnaires. Les dix pétales sont les dix apôtres fidèles. Mais où est la couronne d’épines, à ton avis ?

— Exactement, fit-il quand je désignai l’anneau verticillé de la seconde corolle, ses franges bleues minces comme un fil. C’est bien la couronne d’épines de Jésus. Toute l’histoire de la Passion du Christ est dans cette fleur.

— Mais comment une fleur peut-elle connaître l’histoire ? demandai-je à la manière des enfants.

— Pas la fleur, l’homme, dit grand-tonton. La fleur connaît beaucoup d’autres choses, et même des choses dont aucun homme n’est capable.

— Même pas Jésus ? demandai-je.

— Pas même Jésus, concéda grand-tonton. Seules les plantes savent faire la photosynthèse. C’est grâce à cela que nous pouvons vivre et respirer sur la terre.

Je regardai la fleur, et soudain ce n’était plus une fleur. Elle ressemblait à un insecte ou à un engin mécanique, car elle avait quelque chose de technique. Sa beauté toute en précision m’effrayait, bien que son odeur fût légère et douce, comme le souvenir d’une chose oubliée. Mais la fleur était aussi une menace ou une promesse, j’hésitais entre les deux. Elle était l’annonce de quelque chose qui approchait, et dont la venue ne pouvait être accélérée ni ralentie.

C’est à ce moment précis que mon grand-oncle me dit : « Sais-tu que la passiflore est également appelée fleur d’horloge ? C’est qu’elle est effectivement aussi une horloge. Les étamines sont ses aiguilles, voilà les heures, les minutes, et les maigres franges de la corolle, ici, sont les secondes. »

Maintenant j’ai ma passiflore à moi. Existe-t-il une matière plus élégante, plus spiritualisée, plus noble que ses pétales distillant une lumière diffuse ? Mais elle ne pourrait vivre longtemps dans ma cuve, car aucune plante ne supporte le déficit de lumière du jour ni les vapeurs salines. C’est pour cela que j’ai décidé d’en faire présent à Betta ou à Aava.

En regardant le fragile cadran de la fleur, je retournai au jour où je l’avais vue pour la première fois. Un cours de botanique m’avait fatigué. J’allai m’allonger sur la pelouse que mon grand-oncle avait tondue le matin même. J’étais allongé dans le pré, sur le ventre, et j’étais un enfant. Je voyais la base des brins d’herbe et la terre d’où ils poussaient leurs verts poignards. Le tondeur les avait sectionnés et leur arôme me montait à la tête et embaumait sur ma langue. Au-dessous de moi, au-dessous de la pelouse, qui vue du dessus semblait si propre, cheminaient le labyrinthe complexe des racines entremêlées, la diversité de la vie terrestre, les microbes, les mycéliums blancs, les vers sans yeux et les coléoptères, morts et vivants, les champignons et tout ce qui se décomposait. J’étais étonné de la façon dont ils se fondaient les uns dans les autres, préoccupé par le fait qu’il y eût dans chaque détail des détails encore plus petits, et qu’ils fussent tous en contact les uns avec les autres. Je me tournai sur le flanc et vis des choses plus grandes : les ombres des nuages de beau temps, qui cheminaient sur la houle du champ de seigle, la forêt dessinant un brassard que l’on distinguait derrière le champ. Le lac scintillait et des garçons couraient vers la plage. La route venait de loin et s’en allait encore plus loin en oubliant le village et ses habitants.

Dans la lumière démesurée du ciel mon œil mesurait ce qu’il voyait et rassemblait le tout : un paysage. À présent je pense que le paysage aussi est une illusion, comme les peintures de Mimi, une création, une idée de l’œil. Mais celui qui voit, lui n’est pas une idée.

 

 

LE COMPAS

 

Peu avant une série de meurtres qui commença dans notre ville, on publia dans les médias le texte suivant, en forme de manifeste :

Notre ville verra dans un proche avenir se produire la série de spectacles de rue temporaire Cendre et chaos, qui comprendra des démonstrations d’art de métamorphose. Je cherche le chaos au moyen de l’ordre. J’étudie la souffrance et mes œuvres sont à la fois des expériences scientifiques et des performances artistiques. Mon projet nécessite l’utilisation d’assistants comme de cobayes, que l’on aidera à opérer en un bref espace de temps une complète métamorphose. Les assistants seront recrutés sur candidatures, les cobayes seront choisis par échantillonnage représentatif selon certains principes géométriques. Mes œuvres sont réalisées de façon à la fois arbitraire et parfaitement régulière, comme à vrai dire toute chose dans cet univers. J’unifie dans mon art scientifique conceptuel, d’une façon unique en son genre, les mathématiques, la terreur et la beauté. J’invite par la présente le public à suivre les représentations gratuites de mes métamorphoses.

Le manifeste était signé du Métamathe. C’est précisément lui le fondateur et le directeur de la ligue du Compas. Lui-même à vrai dire ne parle pas d’une ligue mais d’un « projet ». Le Métamathe a reçu cet étrange nom pour plusieurs raisons. C’est un ancien étudiant de mathématiques, dont on raconte qu’il développe sa propre branche de la métamathématique. De plus, il considère qu’il a, par ses performances de métamorphoses, créé toute une nouvelle discipline d’ « art scientifique ». On affirme que nombre de jeunes hommes vont jusqu’à se présenter au Métamathe en qualité d’ « assistants » du projet, et que lui est loin d’accepter tous les candidats. On affirme également — mais je ne sais si la chose a un fondement — que le Métamathe est un luddite, qui déteste la nouvelle technologie et pour cette raison n’utilise pas d’ordinateur. À la place, il construit paraît-il des engins mécaniques complexes dont il se sert dans le choix de ses cobayes. (Quand le Métamathe parle de cobayes, nous autres parlons de victimes.) Les codes postaux des arrondissements, la boussole, le compas, l’équerre et la montre comptent parmi les instruments du Compas. On dit que le Métamathe a un bloc-notes écrit en langage codé, et que si on le trouvait et si on parvenait à en déchiffrer les codes, on éluciderait les principes des meurtres. Mais peut-on trouver un sens à l’insensé ?

Le Métamathe est un déterministe, car il croit que rien ne pourrait se passer autrement que cela ne se passe. Ses actes comme les actes de tous les autres gens sont des mailles dans la chaîne des causes, incassable, tendant vers l’infini, prédéterminée. Il n’y a pas de libre-arbitre et il n’est donc pas non plus responsable de ses choix. Il ne peut rien faire autrement qu’il ne fait.

Nous savons beaucoup de choses du Métamathe, car il a aussi son propre journaliste de confiance, qui s’entretient avec lui à intervalles réguliers dans des endroits inconnus. Le journal vend toujours tout son tirage quand la une montre la silhouette floutée du Métamathe. Le Métamathe a des admirateurs et des protecteurs secrets ; autrement il ne serait pas parvenu à se soustraire si longtemps à la main de la justice. On chuchote qu’il en a même parmi les fonctionnaires et les politiciens, mais c’est surtout pour certaines personnalités culturelles qu’il est un gourou, une figure culte.

— Il faut être systématique, a-t-il annoncé dans son entretien. L’État aussi a son système. Dans un État criminel, seul le criminel est respecté.

Régulièrement, les Compassistes, c’est-à-dire les assistants du Métamathe, se trouvent une nouvelle victime, déterminée selon une figure géométrique inconnue des autres gens. Eux non plus ne connaissent pas à l’avance son nom ni son âge. Celui ou celle qui, à une certaine heure, se trouve en un certain lieu de la ville, au point d’intersection de segments définis par le Métamathe, finit comme cobaye du projet du Compas et subit une « complète métamorphose », qu’il s’agisse d’un enfant ou d’un vieillard, d’un homme ou d’une femme. Chaque jour circulent des rumeurs sur l’emplacement du point de métamorphose, mais jamais le bon endroit n’a été deviné à l’avance. De temps en temps, les gens évitent le quartier de la gare de chemin de fer ou les rues commerçantes fréquentées, à d’autres moments les sentiers du parc central ou certaines banques, certains immeubles de bureaux, hôpitaux, cafés, restaurants, boîtes de nuit, cinémas… Quand commence la représentation, des hommes masqués — ou peut-être y a-t-il aussi des femmes dans le lot — surgissent comme de nulle part et encerclent leur victime. Nul n’a voulu ou pu se mêler des événements qui ont suivi. Une flamme jaillit, une tempête de feu éclate, les yeux fument et une odeur de brûlé se répand dans les quartiers voisins. Quand le silence revient, il reste un torse carbonisé et une cendre mêlée de graisse. La forme d’un être humain, tout ce qui était ordre, mémoire, savoir et amour, s’est changé en l’insignifiance du chaos.

On dit que la ligue ou le projet croît continuellement. Elle compte paraît-il déjà mille membres qui se font appeler assistants, peut-être davantage encore. Je n’arrive pas à le comprendre ni à y croire. Qu’est-ce qui fait que les gens rejoignent une telle organisation ?

Je me dis souvent que j’ai envie de rencontrer le Métamathe. Mais pourquoi, au fond ? Pour pouvoir le convaincre de l’insanité de ses théories et de ses actes ? Ou par simple curiosité ? Ou pour comprendre ? Pour lui demander pourquoi il utilise ce que l’humanité a fait de mieux pour réaliser, lui, le pire ? Pour raisonner avec lui sur des questions d’histoire de la philosophie et sur ce que sont le bien et le mal, la volonté, la liberté et la responsabilité pénale ?

Non, c’est pour pouvoir le tuer. Dans mes imaginations enfantines, qu’à n’en pas douter je partage avec beaucoup d’autres gens, je deviens le héros de la ville, qui libère sa contrée du joug du Métamathe.


Traduit du finnois par Martin Carayol.


Valeikkuna © Leena Krohn
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