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Edvin Aedma, Les chats crasseux (2007)

 

Le Chat Crasseux


Un jour, alors que je faisais ma promenade habituelle dans la vieille ville, je me vis adresser la parole par le Chat Crasseux juché sur sa poubelle.

« Bonjour ! », dit-il de cette voix pure qui est naturelle aux chats crasseux.

« Bonjour », répondis-je.

« Tu m’as eu l’air différent des autres… », dit le Chat Crasseux en sautant à bas de la poubelle, « et j’ai pensé que peut-être il y aurait quelque chose dont nous pourrions parler », ajouta-t-il.

« La crasse, par exemple ? », suggérai-je.

« Précisément », répondit le chat, et, me fixant amicalement de ses yeux clairs, il se mit à parler. Sa voix merveilleuse, qui détonnait avec ses poils ébouriffés et crasseux, produisait un constant étonnement, dont le chat de toute évidence se félicitait.

« Donc, conclut le Chat Crasseux, c’est à toi, en tant que passant lambda, que je demande une opinion sur cette question. » Il m’avait présenté l’ancestrale théorie esthétique des chats crasseux, une théorie que j’avais déjà lue, enfant, dans mon manuel d’histoire naturelle.

« Je connais cela, tous les humains connaissent cette histoire depuis bien longtemps déjà… », fis-je.

« Et qu’en pensez-vous ? », demanda le Chat Crasseux d’une voix pleine d’exaltation.

« Ben… certes, c’est une théorie intéressante bien sûr et… juste, sans doute, surtout dans votre cas, mais à vrai dire les humains n’ont pas grand-chose à voir avec ça — ». Le Chat Crasseux me fixa d’un air déçu et s’en retourna vers la poubelle.

Il me jeta un nouveau regard par-dessus l’épaule et dit ces mots : « Vous auriez pu vaincre toutes les maladies, obtenir la jeunesse éternelle, résoudre tous les secrets… Mais non. »

Me laissant près de la poubelle, seul avec mes réflexions, le chat disparut entre les maisons, dans le dédale des rues.

 


Les minous crasseux

 

On dit que jadis vivaient ici les chats crasseux, de sages animaux qui auraient pu enseigner bien des choses aux humains. Mais ils furent déçus de ces derniers, et disparurent peu à peu des rues et des poubelles. Désormais n’habitent la ville que les minous crasseux, qui certes sont très beaux mais ont perdu le don de parole.

On peut les voir, la nuit, danser dans des clubs avec des humains ou rentrer dans des motels. De leur héritage ancestral, seul témoigne leur sourire, qui est si charmant qu’il peut arracher des larmes même au malfrat le plus endurci. Si on leur pose une question, ils se contentent de sourire en guise de réponse, ou bien ils ronronnent tristement, comme pour nous reprocher de leur poser des questions que nous aurions dû poser à leurs prédécesseurs.

 

Traduit de l'estonien par Martin Carayol.