Carayol.org

Where the sailor spends his hard-earned pay

  • Augmenter la taille
  • Taille par défaut
  • Diminuer la taille

Gabriel Matzneff, Les Lèvres menteuses, 1992

 

Un Montherlant pour midinettes cinéphiles

 

Plaisir un rien pervers, celui que l’on prend à lire ce court roman, plaisir à lire la peinture d’une passion bien inoffensive entre de doux petits bourgeois littéraires du Quartier Latin, plaisir surtout à entendre le narrateur entremêler incessamment les références culturelles les plus hétéroclites pour accompagner les amours mollement tourmentées d’Hippolyte et Élisabeth.

Plaisir mêlé d’irritation toutefois, tant certains procédés constamment répétés paraissent usés. Je vise ici les petites fantaisies formelles fleurant bon leur Pieyre de Mandiargues (« d’abord que les flics apparurent », « il l’accompagna dans une agence immobilière proche le Panthéon »…), et surtout les non moins petites notations pessimistes sur l’amour, les femmes, le sens de la vie, tout droit sorties de Montherlant :

 

« Dans ces moments-là il regrettait sa bienheureuse ignorance des premiers mois de leur liaison et saisissait dans sa désespérante étendue la nature antinomique du bonheur et de la lucidité. »

« Les femmes, c’était comme le bon Dieu : elles n’étaient jamais satisfaites, elles en réclamaient toujours plus, elles voulaient tout. Cependant, à elles, fallait-il tout donner ? Abraham est prêt à sacrifier son fils à Dieu ; il n’accepterait sans doute pas de l’immoler si c’était Sarah qui le lui demandait… »

 

Là où ces élucubrations de demi-pédé avaient leur intérêt chez Montherlant, elles finissent par agacer chez cet épigone un peu trop insistant.

Quant aux références culturelles, on peut aussi les trouver un peu trop ostentatoires, destinées à édicter une sorte de bon goût bourgeois modèle, fait d’éclectisme, d’ouverture et d’absence de préjugés envers la culture populaire. Hippolyte et sa maîtresse folle et menteuse, Élisabeth, s’entretiennent de Stendhal et Racine aussi bien que de Tintin, de Bach avec le même appétit que des Garçons Bouchers, sans faire le moindre départ entre culture noble et culture populaire : attitude louable et assez rare dans notre littérature, ce qui me conduirait presque à ne pas accabler l’auteur pour l’insistance qu’il met à l’afficher, et qui le conduit à multiplier les notations du genre « Épinglées au mur, une photo d’Ava Gardner, celle d’Antonin Artaud ». Le comble demeurant peut-être ce savoureux extrait :

 

« Néanmoins, une nuit où elle dormait profondément, Hippolyte se leva à pas de loup et (tel, un siècle auparavant, Tolstoï qui se levait la nuit pour lire en cachette le journal de sa femme), à la lumière d'une lampe de poche, se jeta sur les pages pour lui inédites du carnet de sa maîtresse avec la même impatience fébrile que le capitaine Haddock sur la bouteille de vin blanc suisse dans L'Affaire Tournesol. »

 

Une cinéphilie de l’extrême pousse en revanche le narrateur à brocarder Rohmer (évoqué sous un pseudonyme, procédé un peu désuet, datant d’une époque, avant Christine Angot et Frédéric Beigbeder, où l’on hésitait à mettre nommément en cause les personnes envers qui l’on voulait exhiber sa hargne), ressortant l’argument éculé selon lequel c’est de la littérature en images et non du cinéma. Dans la bouche d’Hippolyte : « Aux chiottes, Tullher [le fameux pseudonyme] et ses enculages de mouche à la Marivaux ! Mieux vaut cent mille fois lire un bon livre. » Une note de mauvais goût revendiqué, donc, dans ce temple érigé à la sûreté du goût bourgeois.

Enfin, ne résistons pas au plaisir de citer une des quelques métaphores à décorum religieux, bien représentatives de la posture néo-classique de l’auteur, qui illuminent les plus beaux passages du livre :

 

« Privé d’un de ses ingrédients, l’amour d’Hippolyte pour Élisabeth cessait d’être un ciment indestructible ; il se transformait en une boue friable, incertaine, comme serait hésitant, inachevé, le geste d’un chrétien qui, brusquement privé de la présence du Saint-Esprit, ne saurait plus faire le signe de la croix et demeurerait, stupide, la main en l’air, telle une flèche brisée en plein vol et dorénavant inutile. »

 

Mais cette critique ne serait pas complète si je ne rendais également compte de ma circonspection à la lecture de certaines scènes érotiques tentant de renouveler la rhétorique du genre, par des acrobaties burlesques comme celle-ci :

 

« Leur nuit fut enchanteresse. Il la caracola œcuméniquement, c’est-à-dire par la voie orthodoxe et aussi par la schismatique ; elle lui dispensa les caresses les plus lascives qu’une amante puisse concevoir et un amant savourer. »