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Where the sailor spends his hard-earned pay

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Marion Andra, L'Aveuglement (2008, extrait)

 

Août 1993


Je ne comprends pas les gens, comment peuvent-ils perdre toutes leurs nuits à dormir ? Où vont-ils, quand ils sont mollement allongés dans leur lit, les yeux fermés ? Je suis capable de rester comme ça à ne rien faire une petite heure, peut-être deux, mais ensuite quelqu’un se met à ronfler et je commence à m’agiter, je n’ai plus la force, je n’y arrive pas, j’ai envie d’aller parler avec Monika.

Quand je suis assurée que tous mes compagnons de chambrée dorment, je me lève, je mets ma robe de chambre et je fais comme si j’allais aux toilettes. En réalité je vais dehors, sur le banc contre le mur de la maison, que l’on ne peut voir d’aucune fenêtre. J’y reste assise et j’attends que Monika vienne. Enfin elle ne vient pas toujours, parfois elle me prévient qu’elle ne viendra pas le lendemain, alors je reste assise toute la nuit et je lis le dernier livre qu’Evert m’a donné. À côté du banc il y a un lampadaire, j’y vois assez pour lire. En hiver c’est plus difficile, je dois m’asseoir en silence dans la cuisine et pour parler avec Monika il faut chuchoter. Souvent la nuit les gens viennent boire à la cuisine et je dois leur expliquer qu’encore une fois je n’ai pas réussi à dormir.

Tout le monde sait que j’ai des problèmes de sommeil. J’ai dû le répéter souvent aux docteurs, on m’a même donné des somnifères, qui me rendent toute hébétée pendant plusieurs heures, mais jamais je ne perds conscience. J’ai dû en prendre pendant un mois. C’était très désagréable de rester couchée dans le lit comme ça. À la fin j’ai informé le docteur que je voulais essayer de faire sans les somnifères et après je lui ai dit que j’arrivais mieux à dormir toute seule. Pendant deux semaines on est venu me surveiller plusieurs fois pour voir si je dormais, ensuite on m’a oubliée et j’ai pu à nouveau me faufiler chaque nuit dans la cuisine.

Aujourd’hui je suis dans la chambre d’Evert. Parfois il me laisse la clef de sa chambre, quand il rentre chez lui pour plusieurs jours. Il ne sait pas que je viens ici la nuit. La clef, il me la laisse pour que je puisse prendre un nouveau livre quand j’ai fini de lire l’ancien. Je peux encore rester ici cinq heures avant de devoir aller manger ou retourner me glisser dans mon lit. En général je vais directement manger, puisque de toutes façons tout le monde sait que je me lève la première. Heureusement, la chambre d’Evert est à l’étage, au bout du couloir, là où personne ne va, ce qui fait que personne ne voit que la lumière est allumée, même si chaque fois que j’entends du bruit j’éteins quand même.

Aujourd’hui je n’ai plus rien à lire. En arrivant ici j’ai estimé que les livres d’Evert devraient me suffire pour deux ans, mais ils n’ont pas suffi, je dois rester ici encore plus de trois mois. Dans trois mois ma tante sera libérée. Je ne veux pas aller vivre auprès d’elle. J’ai vécu avec elle trois ans, ça a été une époque horrible, ici aussi c’est assez horrible, mais Evert et les nuits que je peux passer à parler avec Monika ou à lire améliorent les choses. En journée aussi on peut lire, mais il faut être prudent, changer les couvertures des livres, leur mettre des couvertures de livres pour enfants, afin que les autres ne voient pas ce que je lis vraiment. Je suis forcément obligée de lire aussi des livres pour enfants, pour l’école, ainsi que les livres dont je mets la couverture sur d’autres livres, comme ça si quelqu’un me demande ce que je lis je sais répondre. Seuls les grands me posent cette question, les autres enfants ne me fréquentent pas. Ou plutôt je ne les fréquente pas. En journée on met tout le monde dehors, les autres jouent, moi je suis assise à lire sur mon banc, et régulièrement des vieilles dames viennent m’embêter pour me demander ce que je lis et pourquoi je ne joue pas.

« Je suis en plein dans un passage très intéressant, mais ensuite bien sûr j’irai jouer moi aussi. » Là-dessus, elles disent que c’est si gentil de lire des livres et de trouver ça intéressant, puis elles s’en vont pour ne pas gêner ma lecture. Ce genre de discussions se répète presque chaque jour. Heureusement, les vieilles dames ont mauvaise mémoire et oublient tout en vingt-quatre heures, et de toutes façons tout le monde sait que je suis une fille silencieuse. Je remarque souvent que les gens parlent de moi. C’est bien qu’ici il y ait beaucoup d’enfants malades, comme ça les gens n’ont pas tellement le temps de s’occuper de moi. S’il y a quelque chose, ils en parlent à Evert et Evert leur assure que tout va bien.

Je déteste écrire, il est vraiment rare que j’écrive quelque chose pour moi et jusqu’ici tous mes feuillets ont connu le même destin : les allumettes. Avec ceux-ci ce sera sans doute la même chose, avant même de venir ici j’ai volé dans la cuisine une boîte d’allumettes vide, dans laquelle j’ai mis six allumettes d’une boîte pleine. D’après mon expérience, une allumette ne suffit jamais car il faut brûler les feuillets dehors pour que personne ne sente l’odeur, et dehors il y a toujours du vent. Une de mes compagnes de chambrée, une fille de onze ans dont les parents sont morts aussi et qui a des problèmes nerveux, écrit presque chaque soir une demi-heure dans son journal, qu’elle garde dans un tiroir fermé à clé. Nous avons tous un tiroir à serrure, sans doute pour préserver un sentiment d’intimité. Tout le monde garde sa clé attachée à un bracelet ou à un collier. Tout cela n’est qu’une blague. Moi, ces clefs ou ces tiroirs ne m’ont jamais intéressée, de toutes manières dans le mien je ne garde rien du tout, mais une fois Evert m’a dit qu’en réalité pour tous les tiroirs du foyer il n’existe que deux types de clefs, ce qui signifie que ma clef ouvre ici la moitié des tiroirs.

Ma clef ouvre aussi le tiroir de cette fille. Une nuit, alors qu’on lui faisait des tests à l’hôpital, je me suis glissée près de son tiroir et je l’ai ouvert avec ma clef. Heureusement personne ne s’est réveillé. Son journal était si bête, ses idées sont si bêtes, j’ai très vite laissé tomber la première entrée et je suis allée à la fin, et là c’était le même blabla, tout se répétait. Alors j’ai feuilleté tout le journal pour y trouver mon nom, bien sûr elle n’employait pas de noms mais il y avait les initiales, une de ses bonnes copines commence aussi par H. et c’était principalement d’elle qu’il était question. Mais à un endroit il y avait quelque chose comme : « L’autre H. me fait peur, quand je me réveille la nuit je ne la vois pas dans son lit, dans la journée je ne la vois pas jouer non plus, en général elle n’est jamais nulle part. » C’était une des phrases les plus pragmatiques du journal. D’après la date je me suis rendu compte que ça avait été écrit un soir où j’étais restée par hasard à discuter avec elle avant le coucher. Je lui avais demandé ce qu’elle écrivait, elle n’avait rien répondu, d’où mon envie de lire son journal.

Qu’est-ce qu’il était barbant son journal. Ensuite l’idée m’est venue que ma chef de classe s’attendait manifestement à ce que moi aussi j’écrive un texte de ce genre. La chef de classe est la principale raison pour laquelle je déteste l’écriture, elle me dispute en disant que j’écris de façon trop compliquée, que même elle elle ne comprend pas et donc comment moi je pourrais comprendre, que je ne devrais pas apprendre par cœur des phrases que je ne comprends pas. Une fois elle m’a trouvée en train de lire un livre où il y avait plein de citations connues de plein de philosophes et d’écrivains. C’est franchement bizarre à lire, des phrases déconnectées, qui font réfléchir bien sûr, mais sans contexte elles n’étaient vraiment pas si intéressantes que ça. La prof en a déduit que quelqu’un m’avait dit que c’était un livre intelligent et que j’avais décidé de tout y apprendre par cœur. J’en ai lu peut-être dix pages, de ce livre !

Je l’ai même cherché aujourd’hui, pour trouver un petit quelque chose à lire, mais je ne l’ai pas trouvé. Evert l’a emporté, il avait sûrement été prêté par la bibliothèque. Autrement tous ses livres sont ici. Avant son mariage, pendant deux semaines il n’a pas eu d’autre maison que celle-ci et donc il a tout amené ici, les livres sont restés, la télé aussi. J’ai allumé la télé un moment, mais la nuit il n’y a rien à voir, ici il n’y a que les chaînes estoniennes et finlandaises. Je pourrais allumer la radio, mais je n’aime pas écouter de la musique tout bas et je ne peux pas la mettre fort, je n’ai pas non plus d’écouteurs. J’ai essayé de relire un livre, je n’ai pas eu la force. Je ne sais pas comment font mes camarades de classe pour lire plusieurs fois les mêmes livres débiles pour enfants.

Je pourrais aussi bien rester dans mon lit à ne rien faire, il n’y aurait plus à prendre le risque que quelqu’un me trouve ici, mais je n’aime pas être dans la même chambre que des gens qui dorment, ça a quelque chose d’effrayant. Les gens émettent une lueur claire quand ils dorment, c’est à cela que je vois que tout le monde est endormi quand je me glisse hors de la chambre. Je n’ai jamais rencontré personne d’autre, en dehors de Monika et moi, qui m’ait dit que les gens luisent en dormant. Une fois j’ai dit à Evert que cette lueur me gênait, quand nous nous trouvions dans la même pièce que quelqu’un qui dormait. Il n’a pas compris de quoi je parlais, ensuite j’ai demandé à Monika et elle m’a dit qu’effectivement les autres gens ne le voyaient pas et que je ne devais plus jamais en parler à personne. Elle dit cela à propos de presque tout ce dont elle me parle, hier encore elle l’a dit. C’est pour ça que je n’ose pas vraiment écrire en fait ou alors je brûlerai les feuillets après, parce que quelqu’un pourrait les trouver. À vrai dire je pourrais faire des choses que Monika ne permet pas, mais ce ne serait pas de gaieté de cœur.

J’ai lu plusieurs livres sur le sommeil et les rêves, et dans aucun d’entre eux on n’expliquait de façon sûre pourquoi le sommeil est nécessaire. C’est quelque chose qui me gêne chez les grandes personnes, surtout chez les médecins, ils font mine de tout savoir mais en fait ils ne savent rien. Par exemple, tous les docteurs à qui j’ai dit que je n’ai pas dormi depuis cinq ans disent que j’ai dormi mais que simplement je ne le sais pas, que simplement, à la différence des autres, je ne fais pas de rêves quand je dors et ai donc l’impression de ne pas dormir. Je leur demande alors pourquoi je ne rêve pas, mais à cela ils ne sont pas capables de répondre autre chose qu’en disant qu’une partie des gens ne rêvent tout simplement pas. Alors je suis forcée d’être d’accord avec eux car autrement je devrais leur prouver que je sais que je suis réveillée la nuit, puisque je ne suis pas dans mon lit, mais ça Monika ne le permet pas, et puis ils me croiraient folle.

Je sais que jusqu’à ma cinquième année je dormais beaucoup, ma tante raconte tout le temps que chaque fois qu’elle nous rendait visite je dormais. Mes souvenirs de cette période s’effacent un peu plus chaque jour, je me rappelle m’être souvenue de cette période mais je ne me rappelle plus ce dont je me souvenais alors. Parfois, quand je ferme les yeux et que je sens une odeur ou entends quelque chose, je me rappelle quelque chose de l’époque où j’étais aveugle. Ces souvenirs ne restent présents qu’un instant avant de disparaître à nouveau car je ne peux pas garder les yeux fermés longtemps, je commence à voir à travers les paupières et c’est quelque chose de très gênant.

Pour moi la vie a commencé quand j’avais cinq ans. Sur ma vie d’avant je ne sais que très peu de choses, je n’arrive plus à me rappeler la voix de mes parents, au début j’y arrivais encore.

J’ai demandé un jour à Monika pourquoi je ne dormais pas ou ne rêvais pas. Elle a dit que je n’avais pas besoin de sommeil comme de toutes façons je vis sur un autre plan. Ça elle l’a souvent dit, mais je ne comprends pas bien ce qu’elle entend par là, et je ne veux pas vraiment y réfléchir car ça me fait un peu peur. Plusieurs fois j’ai demandé une explication, j’ai voulu savoir comment je pouvais vivre sur un autre plan si j’étais un être humain, alors elle dit qu’en réalité mes yeux ne voient toujours pas, mais grâce à quelque chose qu’elle a fait, avec mes yeux je suis capable de voir un autre plan.

Hier j’ai enfin osé lui demander ce que c’est qu’elle a fait avec mes yeux, alors elle m’a montré. Je savais depuis longtemps qu’elle me montrerait si je le lui demandais, mais j’avais peur de voir ça. Monika répond toujours franchement quand on lui demande quelque chose, mais elle répond brièvement et n’explique pas les choses que je n’ai pas demandées, si bien qu’il faudrait toujours demander « Pourquoi ? », mais en général je ne le fais pas. Il y a une chose qui m’est bien restée à l’esprit, quelque chose qu’elle m’a dit il y a bien longtemps :

« Je peux presque tout te dire, mais ne pose jamais de questions sur des choses que tu n’es pas prête à savoir. »

J’ai toujours suivi ce principe, y compris dans mes relations avec Evert. De plus, ils me disent toujours tous les deux de chercher les réponses en moi-même, de ne pas demander à d’autres puisqu’il n’est pas facile de comprendre leurs réponses. De ne demander que quand je devine déjà la réponse de façon presque certaine ou si vraiment je n’arrive pas à la trouver. Dans ce dernier cas je ne demande pas d’explication, j’essaie plutôt d’en imaginer moi-même. Il y a tellement d’heures dans la journée où je n’ai rien d’autre à faire qu’à réfléchir toute seule, surtout pendant les cours à l’école, comme on n’a évidemment pas le droit de lire pendant les cours, mais aussi à d’autres moments, à la cantine, en me promenant ou ailleurs.

En réalité j’ai commencé à écrire pour noter ce que Monika m’a montré hier. Je voudrais en parler à quelqu’un mais je n’ai pas le droit. Alors il ne me reste rien d’autre à faire qu’à noter et à tout brûler ensuite. Monika dit toujours que si je parlais d’elle à Evert il me prendrait pour une folle, et je le sais moi-même, même si parfois j’y réfléchis et espère que peut-être il comprendrait quand même. J’ai souvent l’impression que Monika peut lire dans mes pensées.

Hier, après être restée une heure assise sur mon banc à lire un livre, j’ai soudain vu du coin de l’œil que Monika arrivait. Elle s’est assise à côté de moi comme d’habitude et a attendu que je termine ma page, pour savoir ensuite où reprendre ma lecture.

Monika a vu que j’étais un peu inquiète et a demandé si quelque chose n’allait pas, si j’avais une question à lui poser.

« Comment est-ce que tu m’as donné la vue ?

— Je peux te montrer, est-ce que tu es sûre que tu as envie de savoir ?

— Oui, j’en suis sûre. Comment est-ce que tu vas me montrer ça ? Devons-nous aller quelque part ?

— Tu n’as rien à faire, attends un moment, je te montre tout de suite, mais ne dis rien à Evert si plus tard tu te rappelles quelque chose de tout ça.

— Je ne dirai jamais rien. »

J’ai regardé Monika, elle avait les yeux fermés, les coudes sur les genoux et la tête appuyée sur les mains. Ses longues boucles rousses sont tombées devant son visage et je ne voyais plus si elle avait les yeux ouverts ou non. Elle est restée au moins une minute dans cette position.

À la fin elle a levé la tête et m’a fixée de ses yeux verts. J’ai pensé que je devrais poser une question mais je me suis simplement tue. J’avais l’impression qu’un film passait dans ses yeux, mais en regardant attentivement j’ai vu qu’ils étaient comme d’habitude. Elle a souri et m’a dit de fermer les yeux.

J’ai tourné la tête droit vers le terrain de jeux et j’ai fermé les yeux. Tout est devenu noir, mais après quelques instants la balançoire qui se trouvait devant moi a commencé à devenir visible. J’ai senti des deux côtés de la tête l’air froid vibrer, c’étaient les mains de Monika. Je me suis mise à frissonner, et le terrain de jeux devant moi, qui n’était pas encore tout à fait visible, s’est changé en un long couloir obscur.

Ce couloir m’était tout à fait familier, j’ai vu presque tout de suite que c’était celui de l’hôpital où ma vie actuelle a commencé, où pour la première fois j’ai vu ce monde et où pour la première fois j’ai fait connaissance avec Evert et Monika. J’ai marché le long du couloir, mais ma tête était bien plus haute que d’habitude et j’ai compris que je voyais à travers les yeux de Monika. J’ai eu un instant l’idée de bouger ma main pour la regarder, mais je ne pouvais même pas tourner la tête vers ma main.

J’ai d’abord eu l’impression que le couloir était vide, mais à un moment j’ai remarqué que venait à ma rencontre un homme assez vieux en manteau gris. Il a regardé vers moi et moi vers lui, même si en réalité j’avais envie de détourner le regard, car je savais que je venais de dépasser ma chambre. Nous sommes restés debout au milieu du couloir et je me suis souvenue que j’avais vu cet homme auparavant, j’avais même parlé avec lui. Plusieurs fois il est venu avec Monika, mais je n’ai jamais demandé qui c’était. Il s’est tourné vers moi.

« D’où sors-tu si pressée ?

— Je n’ai pas pu venir plus tôt, a soudain résonné en moi la voix de Monika, tandis que je sentais bouger mes lèvres.

— Tout est en ordre ?

— Oui, bien sûr, simplement je… je réfléchissais à une possibilité.

— C’est-à-dire ? »

Je me suis tue un instant, puis j’ai répondu : « Écoutez, cette fille dont je parlais la semaine dernière.

— Celle qui se trouve présentement derrière toi ? »

Je me suis retournée et j’ai baissé les yeux, il y avait là une petite fille, je l’ai reconnue, c’était moi. Je me suis soudain rappelée que j’avais déjà vu cette scène, mais depuis un autre angle.

Monika s’est accroupie et m’a dit d’un ton apaisant : « Dis donc, qu’est-ce que tu fais ici ? »

La fille a fait un sourire gêné et a simplement disparu aussitôt. Je me suis levée et me suis tournée vers le vieil homme.

« Tu devrais déjà être capable de voir autre chose, pas seulement avec tes yeux.

— Oui, j’en suis capable, mais vous me rendez nerveuse et j’oublie.

— Tu n’as pas le droit d’oublier, jamais. De quelle façon te rends-je nerveuse ?

— J’ai peur que mon idée ne vous plaise pas.

— Donner la vue à la petite fille ? » J’ai hoché la tête. « Je comprends qu’elle pourrait nous aider, faire des choses dont nous ne sommes pas capables, mais est-ce que tu crois vraiment que tu auras la force et le temps de l’élever ? Il s’est écoulé tant de temps depuis la dernière fois où nous avons eu un tel auxiliaire.

— Oui, j’en aurai la force. Elle a le bon âge, elle peut tout apprendre très vite. Et puis bien sûr j’ai pitié d’elle, sans nous elle n’a pas d’avenir. Elle n’a personne pour s’occuper d’elle, sans la faculté de voir elle mourra bientôt, quand elle ira vivre chez sa tante.

— Je ne suis pas tellement au fait de ses histoires de famille, il y a bon nombre d’enfants dans ce monde qui sont dans la même situation ou même pire, nous ne pouvons pas tous les aider.

— Nous l’aiderons pour qu’elle puisse nous aider à l’avenir. Autrement je n’en ferais pas la demande, je n’aurais pas moi-même la volonté d’élever comme ça qui que ce soit. Haili est différente, je n’ai encore rencontré personne comme elle, elle est vieille, elle peut faire tant de choses utiles, ce serait un péché de ne pas en profiter.

— Ce n’est pas à nous de décider de ces choses.

— Bien sûr, si ce n’est pas son destin je n’y arriverai pas, mais je dois essayer.

— Bon, alors essaie.

— Merci.

— Sinon avec les autres tout va bien, je pense ? Tu t’en sors ?

— Oui, bien sûr, c’est tout simple.

— Bon très bien, je reviendrai voir la semaine prochaine. »

Le vieil homme a disparu et j’ai encore dit : « Merci. »

Je suis restée là un moment, puis je me suis retournée et je suis allée vers la chambre de quelqu’un que je connaissais. Après avoir franchi la porte j’ai vu devant moi un lit où il y avait une fille qui dormait, mais elle ne luisait pas comme font d’habitude les gens qui dorment. Soudain est apparue au pied du lit la fille de tout à l’heure, moi à cinq ans. Je l’ai regardée, elle m’a rendu mon regard, apeurée, et j’ai senti que ma bouche dessinait un sourire, puis je me suis rapprochée du lit. J’ai regardé encore une fois la fille près du lit, elle avait l’air effrayée. La main gauche de Monika s’est placée devant les yeux de la version de moi qui dormait dans le lit et sa main droite était au-dessus de la tête. Monika a fermé les yeux et j’ai senti qu’une sorte d’énergie la traversait. Mes yeux se sont ouverts : la fille dans le lit luisait comme les autres gens endormis. J’ai regardé autour dans la pièce et l’autre fille n’était plus nulle part, j’ai écarté mes mains de la tête de la petite fille. Elle a arrêté de luire et s’est réveillée.

J’ai senti que j’étais de nouveau assise sur le banc et que le terrain de jeux devant moi réapparaissait. Monika a écarté ses mains de moi, j’ai ouvert les yeux mais sans me tourner vers elle. Je ne savais pas comment réagir, je ne comprenais pas ce que tout cela voulait dire.

« Tout va bien ? Je ne t’en ai quand même pas trop montré ? »

Je ne lui ai pas répondu et ne me suis pas tournée vers elle, après quelques instants j’ai demandé : « Qui était ce vieil homme ? Parfois tu l’as amené auprès de moi.

— Ça je n’ai pas le droit de le dire, mais comme tu l’as visiblement compris, il occupe une position plus importante que moi. »

Je me suis tournée vers elle : « Ça ne m’apprend rien du tout, je ne sais même pas qui tu es.

— Oui. Malheureusement je ne peux pas rester avec toi aujourd’hui, j’ai beaucoup de travail. Demain non plus ce n’est pas la peine de venir m’attendre.

— Je peux aider.

— Non, tu ne peux pas, il est encore trop tôt pour cela. À bientôt, je m’en vais. »

Elle m’a souri et m’a fait un signe de la main, je lui ai répondu tristement et elle a disparu.

Après cette expérience, je n’ai pas eu la force de lire un seul livre hier, je me suis simplement remémoré des choses dont je ne savais même pas qu’elles étaient réellement arrivées. C’était comme si Monika avait ouvert dans ma tête une porte qui pendant cinq ans était restée close. Je crois que cette expérience a été la chose la plus proche d’un rêve que j’aie jamais connue. Quand j’étais aveugle j’avais peut-être des rêves, mais bien sûr je ne les voyais pas.

Après que je suis sortie du coma, tout était si nouveau. J’ai découvert que le monde était un endroit tout différent de ce que je croyais quand j’étais aveugle. J’ai réappris à réfléchir, à voir le monde. La semaine que j’ai passée dans le coma et pendant laquelle j’errais comme un spectre dans l’hôpital s’est presque complètement effacée de ma mémoire. Quand j’ai revu Monika, elle m’était familière, mais j’avais oublié que je l’avais déjà rencontrée.

Mon spectre à l’hôpital n’est pas la seule chose dont je me sois souvenue cette nuit. Je me suis souvenue de la toute première chose que j’aie vue dans ma vie, quoique pour ça le mot « vie » ne convienne pas très bien.

Je sentais que je flottais et je voyais quelque chose qu’alors je ne comprenais pas du tout — il y avait au-dessous de moi un accident de voiture, deux voitures s’étaient rentrées dedans par le devant et il y avait beaucoup de fumée. À mes côtés il y avait deux personnes, ma mère et mon père. Je voletais entre les bras de ma mère. Je ne les avais alors encore jamais vus, ni eux ni personne d’autre, mais je savais que c’étaient eux. Un instant plus tard ma mère me serrait dans son giron et nous nous dirigions quelque part. Je voyais mon père, lui aussi marchait à côté de nous. Nous sommes arrivés quelque part et ma mère m’a reposée, ils m’ont tous les deux embrassée et m’ont fait signe que je devais rebrousser chemin, j’ai ressenti une immense tristesse mais j’ai quand même commencé à marcher.

De l’endroit vers lequel je me suis dirigée je ne me rappelle plus rien. Mes souvenirs suivants sont déjà des souvenirs de l’hôpital. Il m’est arrivé de m’en rappeler des images, ainsi que de mon séjour là-bas avant mon réveil, mais je ne les ai jamais considérées comme véridiques, le temps que j’y ai passé après mon réveil a fait que je confonds mes souvenirs d’hôpital.

Mes souvenirs d’après le réveil ont toujours été très flous. Tant de nouvelles choses, tant de gens, mais les gens qui étaient dans ma vie avant n’étaient plus là, mes parents étaient morts et je ne savais pas à qui je pouvais faire confiance. Mes parents m’avaient promis de toujours m’aider et d’être avec moi, promis que je n’aurais rien à faire moi-même, mais ils avaient menti, ils n’étaient plus là et j’étais seule dans un monde nouveau et étranger.

Je ne me rappelle pas la première fois où j’ai vu Evert ou parlé avec lui, mais je me rappelle un moment avec lui sur le divan de la salle de repos, quand nous avons parlé et qu’il est devenu clair pour moi qu’il n’était pas comme les autres infirmières ni les autres docteurs. Il était mon ami, il me parlait, il ne voulait pas faire de tests sur moi pour comprendre pourquoi je m’étais tout à coup mise à voir ou pourquoi je ne pouvais pas dormir la nuit, il ne me forçait pas à faire quoi que ce soit que je ne voulais pas faire. Il me parlait du monde comme à quelqu’un qui sait réfléchir par soi-même, pas comme à un petit enfant à qui il faut se fatiguer à tout expliquer.

En revanche, je me rappelle bien la première fois où Monika est venue me parler. Je l’avais déjà vue avant certaines nuits à l’hôpital, mais je croyais que je l’imaginais. J’étais dans mon lit à ne rien faire, je n’avais pas sommeil, comme d’habitude, je regardais le plafond et soudain je l’ai vue venir vers moi. Elle m’a ordonné de rester silencieuse et m’a dit de sortir de la chambre à pas de loup. Ça me faisait un peu mal de bouger comme ma jambe gauche était bandée et mon bras gauche dans un plâtre, mais en faisant un peu de bruit j’ai réussi à mettre ma robe de chambre et à sortir. Monika est sortie derrière moi et m’a dit de fermer la porte. Nous avons marché lentement le long du couloir vers le balcon. Monika a ouvert la porte en la poussant de ses bras, c’était un peu bizarre la façon dont elle la poussait, mais la porte s’est ouverte. Nous sommes allées sur le balcon, on était déjà à la fin de l’automne et il faisait froid dehors, mais près de Monika il semblait parfois faire meilleur que dans la chambre.

Monika me semblait chaude et belle comme un ange, ses beaux cheveux flottaient dans le vent, de visage elle avait l’air très jeune mais à ses yeux je voyais qu’elle était en fait bien plus âgée. Elle s’est présentée et m’a demandé si je serais d’accord pour l’aider. J’ai sûrement répondu que je l’aiderais avec plaisir mais que je ne saurais sans doute pas comment. Elle m’a dit que je n’avais pas encore besoin de l’aider, que ce serait un jour dans le futur, et qu’elle pouvait m’aider et me guider. Elle a encore demandé si je m’étais fait des amis. Je lui ai parlé d’Evert, j’ai dit que c’était la seule personne avec qui je me sentais bien et qui savait m’apprendre des choses. Monika était contente de ma réponse, je me souviens encore très précisément de ce qu’elle m’a ensuite dit.

« Avec Evert, tu peux vraiment avoir confiance, avec les autres gens je ne te le conseille pas, même pas avec moi, j’ai malheureusement mes propres arrière-pensées, qui pourraient ne pas te convenir. Evert fera tout pour toi, il t’apprendra toutes les choses pour lesquelles moi je n’ai pas le temps. N’hésite jamais à lui poser encore plus de questions, même sur des choses dont il pense peut-être que tu ne devrais pas les connaître. Il peut arriver qu’un jour je cesse de venir te voir, mais Evert ne disparaîtra pas. Seulement il y a une chose que tu n’as pas le droit de dire à Evert, tu ne devras jamais, sous aucun prétexte, lui parler de moi. »

À l’époque je ne comprenais pas ce qu’elle voulait dire, mais maintenant je devine. Je suis toujours agacée par le fait que Monika était si sûre qu’Evert ne disparaîtrait pas, après tout mes parents ont disparu. Est-ce qu’elle voit l’avenir et sait que je mourrai avant Evert, ou est-ce qu’elle a dit ça pour me tranquilliser ? Ce sont de mauvaises pensées, je n’ai pas envie de songer au fait que l’un d’entre nous devra un jour mourir, que les choses ne resteront pas toujours comme elles sont actuellement. Dans trois mois déjà ma vie changera de nouveau et je devrai retourner vivre chez ma tante.

Nous avons passé toute la nuit sur le balcon et à aucun moment je n’ai eu froid. Monika m’a dit sur ce monde beaucoup de choses qui à présent semblent évidentes. Elle me traitait de la même façon qu’Evert, pas comme un enfant, bien qu’en fait je sois toujours un enfant. Je me suis sentie heureuse d’avoir deux personnes comme ça et j’ai compris que je n’avais pas besoin d’autre chose.

Nous avons finalement quitté le balcon et Monika m’a raccompagnée dans le couloir jusqu’à ma chambre, mais n’y est pas rentrée. La nuit suivante elle m’a de nouveau rendu visite, et depuis cette époque c’est ce qu’elle a fait plus d’une nuit sur deux.

Jusqu’à ce jour j’ignore ce que Monika entend quand elle dit vouloir que je l’aide dans le futur. Au moins une fois par an elle me demande à nouveau si je suis toujours d’accord pour l’aider, comme si je me changeais chaque année en une nouvelle personne, et qu’il fallait redemander.

Jusqu’ici elle n’a que rarement mené auprès de moi, la nuit, des gens avec qui je dois ensuite parler, des gens pas très futés. Ils me parlent tout le temps de leur vie, de leur famille et d’autres choses, sans que je leur aie rien demandé.

Ce sont toujours des gens différents, mais trois fois il y a eu ce vieil homme et il est le seul à ne rien raconter sur lui-même, lui ne fait que poser des questions sur moi et aussi sur Monika. Je n’ai pas envie de vraiment tout lui dire, et à chaque fois que je cache quelque chose j’ai un peu l’impression qu’il sait qu’il y a une chose que je tais. Je ne sais même pas comment il s’appelle, certaines personnes me disent leur nom mais en général non. Après chacune des fois où j’ai parlé avec le vieil homme, Monika a été pendant plusieurs jours beaucoup plus silencieuse et sérieuse.

Monika, elle aussi, parle très rarement de soi, j’ai souvent l’impression qu’elle aimerait bien, mais visiblement elle n’a pas le droit. Et quand il arrive qu’elle dise quelque chose, c’est si bien dissimulé que je serais bien incapable d’y entendre quoi que ce soit. Par exemple je lui dis quelque chose qui m’est arrivé, et elle dit simplement qu’elle aussi a jadis connu une situation de ce genre. Après ça elle reste muette quelques instants, comme si un très ancien souvenir la visitait.

C’est peut-être bien pour cela que Monika m’a dit de ne pas me fier à elle comme je peux me fier à Evert. Non pas parce qu’elle n’est pas digne de confiance mais parce que je ne dois pas me fier à des gens dont je ne sais rien, toute convaincue que je sois de leur bonté. Evert parle souvent de sa vie, de sa femme. Je n’ai vu celle-ci que quelques fois et elle ne m’a pas fait d’impression particulière car elle se comporte avec moi comme tous les adultes. Evert et Monika sont mes seuls amis, les adultes me traitent comme une imbécile et d’ailleurs les enfants de mon âge sont des imbéciles avec qui je ne peux parler de rien.

Il me vient souvent l’envie de dire à Evert quelque chose au sujet de Monika ou de discuter avec lui de quelque chose que m’a dit Monika, mais alors je dois dissimuler avec soin, je dois faire comme si j’avais lu cela quelque part ou étais tombé dessus par hasard. En réalité je ne saurais même pas vraiment expliquer à Evert qui est Monika, je ne le sais pas moi-même. Je sais qu’elle n’est pas un être humain, mais qu’elle l’a probablement été un jour. Elle apparaît en plein air et elle sait marcher à travers les murs. Personne, à part moi et ceux qu’elle amène avec elle, ne peut la voir. Il est arrivé bien souvent que je sois avec elle dans la cuisine et que quelqu’un entre. Parfois elle disparaît pendant ce temps, mais en général elle reste là où elle est et ne se déplace que quand la personne entrée dans la cuisine se dirige vers elle. Jamais elle n’a laissé personne passer à travers elle, moi il m’arrive de passer ma main à travers elle en la touchant, mais dans ce cas je sens quand même quelque chose, une énergie froide, une vibration, quelque chose fait obstacle au mouvement de la main. Ces gens qu’elle mène parfois auprès de moi pour quelques instants — une vieille dame, une fois, a été traversée par une aide-soignante qui venait dans la cuisine. Elles ne se voyaient pas l’une l’autre, la dame continuait de me raconter son histoire tandis que j’expliquais à l’aide-soignante ce que je faisais dans la cuisine. Je suis sûre et certaine que Monika n’est pas un fantôme, j’ai vu des fantômes plusieurs fois à l’hôpital et ils se comportent tout autrement, ils ne comprennent pas ce qui se passe et d’après moi ils ne sont pas même capables de voir tout ce qui les entoure. Monika n’est pas un fantôme, mais ses amis peut-être bien, ça oui.

En tout cas je ne dois rien dire à Evert, il me croirait folle et serait déçu, déjà qu’il s’imagine que je suis beaucoup plus sérieuse et intelligente que je ne le suis réellement. Il est beaucoup plus intelligent que moi, aucune des idées selon moi géniales qui me viennent n’a quoi que ce soit de nouveau pour lui, bien sûr il ne le dit pas mais je vois que c’est vrai. Le principal évidemment, c’est qu’il est parfaitement à l’aise avec les gens, il est l’ami de tout le monde, même de ces vieilles bonnes femmes qui rient de lui et le prennent pour un petit bêta. Ces derniers temps j’arrive de moins en moins à le voir, il est constamment absent, et quand il est ici il a beaucoup à faire avec tous les autres. Lors de ma première année ici nous nous voyions beaucoup plus, ensuite quelqu’un est sans doute allé lui dire de moins s’occuper de moi, car un jour il m’a dit tout à coup que nous ne devrions pas trop nous voir, que les autres pourraient se mettre à soupçonner quelque chose de bizarre. J’ai compris ce qu’il voulait dire et ne lui ai pas posé de questions. Je sais à quel point il se sent toujours mal à l’aise quand on aborde ce genre de choses, en ce sens il me traite toujours comme un enfant, enfin le contraire serait sans doute surprenant, après tout je suis bien un enfant !

Je ne sais pas ce qu’Evert a trouvé en moi qui a fait qu’il s’occupait tout le temps de moi à l’hôpital, me rendait constamment visite quand ensuite j’ai habité chez ma tante, et qu’il a fait en sorte, quand elle a été emprisonnée, que je puisse venir ici auprès de lui. Autrement, je serais maintenant vraisemblablement quelque part dans un hospice quelconque, ici après tout ce n’est peut-être pas très différent d’un hospice, mais il y a Evert, et de tout ce que j’ai il est ce qui ressemble le plus à une famille. Parfois, dans tel endroit de la ville, il m’a présentée à des étrangers comme sa sœur, il dit que c’est l’explication la plus simple pour des gens que de toute façon ça ne regarde pas. Grâce à Evert je sais lire, compter, penser, enfin pour ça Monika aussi a été utile, mais c’est Evert qui me donne des livres à lire. Au début, à l’hôpital, je lisais aussi des livres pour enfants mais je m’en suis lassée, ensuite, quand j’habitais avec ma tante, dans l’appartement où j’avais vécu avec mes parents, d’ailleurs, je prenais dans leur bibliothèque des livres « pour adultes ». Je pensais que comme ça, d’une certaine façon, je réussirais à me rapprocher de mes parents, mes souvenirs d’eux commençaient à s’évanouir, je ne me rappelais même pas que j’étais déjà venue dans cet appartement quand je m’y suis installée avec ma tante. Quand Evert me rendait visite, il apportait aussi de nouveaux livres, des livres dans lesquels il pensait que j’avais quelque chose à apprendre, et des livres qui, sur la foi de ce que je lui avais raconté, étaient censés me plaire. Les premiers mois en effet, c’est Evert qui devait me rendre visite pour voir comment j’allais, puisque les médecins avaient vu que je n’étais d’accord pour discuter qu’avec lui, mais après ce sont devenues de simples visites. Il a continué de mentir à ma tante encore longtemps, disant qu’il venait parce que l’hôpital en avait donné l’ordre, même quand il avait arrêté depuis longtemps de travailler là-bas. De toute façon ma tante s’en fichait.

Je déteste ma tante, elle n’est pas du tout comme mon père, non pas que je me souvienne de mon père, mais il ne pouvait pas être comme ça. Comment des frère et sœur peuvent-ils être si différents ? Ici nous avons deux frère et sœur, ils sont exactement du même genre et ne s’entendent pas entre eux, comme ils sont tous les deux aussi orgueilleux et ne supportent pas cet orgueil chez les autres. Ma tante est si bête, elle me trouve bête mais c’est toujours moi qui ai le dessus quand je discute avec elle, alors ensuite elle se met à me traiter d’intello. Ça ne fait pas très adulte ! Elle est du même âge qu’Evert, mais ils n’ont vraiment rien d’autre en commun.

Je dois être déjà assez fatiguée, le texte commence à trembler devant mes yeux, à un moment j’ai été plongée dans mes pensées et j’ai voulu relire ce que je venais d’écrire, mais c’est un tout autre texte que j’ai découvert, sans aucun rapport. Ce genre de chose arrive assez souvent quand je lis et que je m’épuise, ça veut dire que je dois aller manger. Parfois, quand je marche trop et que je m’épuise, je commence aussi à voir les choses d’une autre manière. Une fois j’ai failli me faire écraser, parce que je croyais voir le trottoir continuer sur la chaussée. J’ai demandé à Monika comment ça se faisait, mais je n’ai pas compris ses explications, je crois qu’elle essayait de me dissimuler le fait qu’en réalité c’était quelqu’un qui avait fait ça, qui me montrait des choses fausses, quelqu’un de mauvais, mais je ne vois pas qui cela pourrait être ou pourquoi il ferait ça.

Seigneur, tout ce que j’ai écrit ! mais maintenant il faut vraiment aller à la cuisine. Ça fait déjà longtemps que je me demande quoi faire avec ces feuillets, les brûler serait un péché, mais je ne peux pas les prendre avec moi, rien n’est sûr dans cette maison. Je crois que je vais les laisser avec le livre qui me sert de support, non pas au milieu, où l’on pourrait les voir, mais sous la couverture qui l’entoure. Quoi qu’il arrive, Evert ne les découvrira pas dans le livre, ou bien si jamais il les découvre c’est que le destin a voulu qu’il les trouve. Je vais cacher ce livre quelque part derrière la bibliothèque, pour qu’il ne le trouve que quand il déménagera ces livres, ce qu’il ne fera jamais, j’espère. Je reviendrai ici prendre ces feuillets si un jour j’ai ma propre maison.


 

Octobre 2007


Voilà près de quatre mois qu’ont eu lieu les obsèques de Haili. Depuis lors je n’ai cessé de penser à elle et de vouloir qu’elle revienne. Chaque nuit elle est avec moi en rêve, mais au matin elle est de nouveau partie. Morte.

Le texte qui précède a été écrit par Haili quand elle avait dix ans. C’est à l’automne 1995 que ces feuillets me sont tombés sous la main. Après le divorce, je rapportai enfin mes livres à la maison. Au moment où je rangeais les livres dans la bibliothèque, ces feuilles de papier sont tombées d’une couverture. Je ne les aurais certainement jamais découvertes, mais quelque chose m’avait fait ouvrir le livre.

Je reconnus tout de suite l’écriture et commençai à lire. Ce fut un véritable choc. Haili avait raison — je la pris pour une folle. D’abord je crus que tout était inventé, qu’elle avait écrit ça pour rire. Ensuite, je me rappelai toutes les fois où les lèvres de Haili avaient laissé échapper le nom de Monika. J’avais toujours pris Monika pour sa camarade de classe.

À ce moment-là, il me semblait impossible que Haili eût réellement une amie fantôme appelée Monika. Il était également impossible que Haili fût restée des années sans dormir. Je reliai ces deux faits et demeurai convaincu que Haili voyait Monika en rêve, chaque nuit. Après la mort de ses parents, Haili avait besoin de quelqu’un qui fût toujours avec elle. Et c’est ainsi que l’inconscient de Haili avait amené Monika dans ses rêves.

Aujourd’hui, j’arrive presque à croire en l’existence de Monika. Croire à ce qu’elles ont fait ensemble et à ce que Monika a enseigné à Haili. Cela m’aide à admettre que Haili soir morte. Je sais qu’elle n’est pas seule. Elle est avec Monika.

Certains jours je réfléchis posément, cependant, et je pense que Monika est une pure invention. Cette variante aussi est acceptable. Monika dans ce cas était tout au plus une intéressante partie de Haili. Je ne serais plus capable de m’imaginer Haili sans Monika.

Il paraît que j’ai de nombreuses fois été dans la même pièce que Monika. Pas une seule fois je ne l’ai vue ni entendue. Elle aurait pu déplacer quelque chose dans la pièce pour attester de son existence, mais elle ne l’a pas fait. Du reste je n’avais pas à être certain de son existence. Je pouvais me contenter d’y croire quand je le voulais. Je ne l’ai évidemment compris qu’après plusieurs années, quand Haili vivait chez moi. De cette période je ne parlerai pas encore.

Haili est née le 25 janvier 1983. Elle était aveugle de naissance. Si j’en crois Karol, il a fallu quelques semaines avant que les médecins ne s’en avisent. Karol est la tante de Haili. La mère de Haili lui a donné ce nom parce qu’elle avait été captivée par ses merveilleux yeux gris[1]. Comme ils m’ont moi aussi toujours captivé. Quand on restait longtemps à regarder dans ses yeux, on avait l’impression qu’ils scintillaient. J’ignore si c’était comme ça dès sa naissance ou seulement depuis qu’elle avait commencé à voir.

À l’automne 1998, Haili et ses parents eurent un accident de voiture. Ils roulaient sur une rue ordinaire, à double sens, de Tallinn. Soudain, une voiture qui roulait sur l’autre côté de la chaussée essaya de tourner dans une rue perpendiculaire juste devant leur nez, mais n’y parvint pas. Les parents de Haili et le conducteur de l’autre voiture moururent sur le coup. Haili resta dans le coma une semaine, mais elle s’en sortit sans grand dommage.

J’avais vingt ans et je travaillais dans cet hôpital depuis un mois seulement, quand un soir on y amena une petite fille blonde de cinq ans dans le coma. Elle n’avait pas besoin d’être opérée, il fallait simplement faire quelques sutures, lui mettre des bandages, un plâtre à un bras. Au début, personne ne savait qui elle était. C’est seulement le matin suivant que l’on apprit, d’après la plaque du véhicule, qu’elle s’appelait Haili. Tous les documents avaient été détruits quand les voitures avaient explosé, après que Haili eut été tirée de là. Par hasard, je me trouvais là, le jour suivant, quand Karol vint à l’hôpital et dit aux médecins que Haili était aveugle. Et peu après, tous les papiers la concernant furent transmis par son médecin.

Tout le personnel hospitalier — et moi surtout — nous fûmes très déprimés durant cette semaine où Haili resta dans le coma. Elle était si belle et paisible. Tout le monde venait la voir sans arrêt. Nous attendions qu’elle se réveillât. Dans le même temps nous appréhendions ce réveil. Nous savions que quand elle se réveillerait elle n’aurait plus personne. Ses grands-parents étaient morts, il n’y avait que sa tante, qui disait elle-même qu’elle n’arriverait pas à élever une aveugle.

Un psychiatre qui était au courant de la situation estima qu’il allait falloir entièrement rééduquer Haili. Il pensait qu’étant aveugle, Haili ne serait pas capable de comprendre certaines choses comme la mort. Ne comprendrait pas pourquoi elle n’avait plus de parents. « Ce serait mieux si elle pouvait les oublier le plus vite possible. »

Beaucoup des infirmières plus âgées, pour qui la mort à l’hôpital était une chose plus routinière, estimaient probable que Haili ne se réveillât jamais de son coma. « Qu’elle aille tout de suite auprès de ses parents et nous épargne ainsi la douleur qui viendra avec son réveil. » Tout ceci était glaçant. Durant tout ce temps, j’étais épouvanté et ne parvenais pas à dormir la nuit. Ce n’est que quelques jours après le réveil de Haili que je réussis à suffisamment me reposer.

J’essayais de me préparer au pire moralement. Quand un matin je montai l’escalier de l’hôpital, encore une fois insomnieux et déprimé, je trouvai tout le personnel parfaitement joyeux. Je vis beaucoup de monde à la porte de la chambre de Haili et je m’y dirigeai rapidement. Quand j’entrai, Haili était réveillée et entourée de nombreux aides-soignants. Un médecin était assis auprès du lit et essayait d’expliquer à Haili que l’œillet à côté de son lit était de couleur rose, avec une tige verte. Elle le voyait !

Toute la journée, sa chambre fut bondée. Tout le monde essayait de lui dire ou lui enseigner quelque chose. Je voulais moi aussi aller lui parler, mais je n’arrivais pas à trouver de moment opportun, et à vrai dire je ne savais pas vraiment quoi lui raconter.

Le jour suivant, cela continua. Puis on mena Haili dans la cantine pour le déjeuner, afin de lui montrer encore davantage. J’étais justement à ce moment en train de manger et je la regardais de la table voisine. Il y avait trois personnes à sa table, deux d’entre elles disaient quelque chose et la troisième essayait de la nourrir. Haili, elle, se contentait de tourner la tête et de promener son regard dans la salle. Elle ne regardait absolument pas les femmes qui s’occupaient d’elle. Plusieurs fois, son regard passa vaguement sur moi. À un moment, ses yeux gris s’arrêtèrent et regardèrent droit dans les miens. Ce fut la première fois que j’y remarquai ce scintillement. Je lui souris brièvement. Elle me sembla soupirer, avant de recommencer à promener son regard dans la salle.

Le soir du deuxième jour, Karol vint enfin voir Haili elle aussi. Je venais de me diriger vers l’escalier quand elle arriva. Je remarquai dans son visage des traits évoquant ceux de Haili. Ses yeux en revanche n’étaient absolument pas comparables à ceux de Haili. Ils me parurent parfaitement vides. Karol me reconnut et je la conduisis au médecin de Haili. Le médecin entreprit de lui dire ce qu’ils avaient fait, mais cela n’intéressait pas Karol. Elle demanda à voir Haili tout de suite.

Le médecin la conduisit à la chambre et je les suivis. Près de Haili se trouvaient deux infirmières qui parlaient de couleurs. Karol s’approcha du lit et demanda à Haili si elle se souvenait d’elle. Haili regarda vers Karol mais n’eut aucune réaction. Karol posa encore quelques questions mais Haili n’y répondit rien de concret. Ensuite, Karol parla encore un peu avec le médecin. Je remarquai que le visage de Haili devenait un peu plus triste chaque fois que Karol disait quelque chose. Comme si par la voix de Karol il lui revenait quelque chose en mémoire.

La nuit suivante, j’étais de garde à l’hôpital. Ce fut la première fois où je parvins à échanger avec elle plus de quelques mots.

J’allai vérifier que tout allait bien et que les enfants dormaient. Ils dormaient tous, sauf Haili. Je m’approchai de son lit et lui demandai en chuchotant : « Pourquoi est-ce que tu ne dors pas ? »

Après un court silence elle répondit : « Je ne sais pas comment faire. »

Je me demandai d’abord comment je pourrais bien lui expliquer ce que c’était que dormir, puis je m’avisai de lui répondre : « À vrai dire je ne sais pas non plus. » Elle me regarda avec curiosité et je lui demandai : « Tu n’as pas sommeil, tu n’es pas fatiguée ?

— Je ne sais pas. »

Je restai un moment avec Haili à parler du sommeil. Elle m’assura que de toutes façons elle n’allait pas s’endormir tout de suite, et me dit qu’elle ne voulait pas être dans une chambre où il y avait des gens qui dormaient. Elle m’aurait sans doute dit dès ce jour-là qu’elle voyait luire les gens endormis, mais elle ne connaissait pas encore les mots servant à décrire l’apparence, et supposait manifestement que moi aussi je les voyais luire.

Je l’aidai à se lever et nous allâmes dans la salle de repos. J’allumai la télévision mais bien sûr il n’y avait rien à voir. Haili ne disait rien. Elle était simplement assise à côté de moi. Moi non plus je ne trouvais rien à dire. À la fin je posai une question parfaitement stupide : « Est-ce que tu sais lire ? »

Elle resta sans rien dire puis demanda : « Qu’est-ce que ça veut dire ? »

Je pris sur une étagère un livre pour enfants et j’essayai de lui expliquer ce qu’était la lecture. Au début, elle regarda les pages d’un air absent. On eût dit qu’elle ne comprenait même pas qu’il y avait quelque chose dessus.

Sur une page, il y avait un chien dessiné, et Haili demanda ce que c’était. Je lui dis que c’était un chien, mais bien sûr cela ne lui disait rien. De sa vie elle n’avait jamais vu le moindre animal. Et puis le dessin ne ressemblait pas tout à fait à un chien. J’y voyais un chien parce que je savais que c’est comme ça qu’on dessine les chiens.

En réalité, je voulais lui demander comment était sa vie quand elle était aveugle, et quelle impression lui faisaient les choses à présent, mais j’avais peur. Cela risquait de lui rappeler ses parents. Mais à vrai dire, de toutes façons elle se les rappela.

J’essayai de lui expliquer un mot dans le livre. Comment il fallait le lire, ce que signifiaient les lettres. Elle était assise en silence et écoutait, je crois. Par moments il me semblait qu’elle n’était pas du tout intéressée.

Elle dit à la fin : « Je connais l’alphabet. »

Elle me dit qu’avec mes histoires je lui avais rappelé que sa mère lui avait un jour enseigné l’alphabet. J’essayai de ramener la conversation sur le thème de la lecture et je lui fis lire l’alphabet à haute voix. Cela lui rappela sans doute encore davantage sa mère. Je pense que tandis qu’elle lisait, tout l’alphabet résonnait dans sa tête avec la voix de sa mère.

Quand elle eut terminé, je me demandai si j’allais lui apprendre tout de suite la forme des lettres, mais elle demanda : « Qui était la dame qui m’a rendu visite aujourd’hui ?

— Ta tante.

— La sœur de mon père. Où sont mes parents ? »

Pendant deux jours, tout le monde à l’hôpital avait redouté cet instant. Compati avec celui qui devrait, dans un avenir proche, parler à Haili de la mort de ses parents. J’avais envisagé avec terreur l’idée que cela pût être moi, mais je me raisonnais en songeant que de toutes façons je n’avais pas de contacts particuliers avec elle. Les médecins estimaient qu’il valait mieux ne pas mentionner du tout ses parents avant qu’elle-même ne posât la question. Maintenant cet instant était arrivé et c’était justement moi qui devais parler.

Je réfléchis longuement et demandai enfin : « Sais-tu ce qu’est la mort ?

— Oui. Ma grand-mère est morte cet été. »

Je voulais changer de sujet et demander ce que l’été signifiait pour elle en tant qu’aveugle, mais ce n’eût pas été judicieux. Je m’étais déjà lancé et je savais que je devais tout dire. Heureusement, Haili me devança.

« Mes parents sont morts ?

— Oui… L’accident de voiture où tu t’es fait ces blessures… »

Haili baissa les yeux et je n’eus plus le cœur de rien lui dire. Je la suivais des yeux en silence. Elle regardait d’un air absent le livre sur la table. Je voyais des larmes commencer à couler de ses yeux sublimes. C’était d’une beauté si triste que je faillis me mettre à pleurer moi aussi.

Après un court instant, nous parlâmes à nouveau. Sans doute lui posai-je des questions sur ses parents, mais je ne me rappelle plus ce qu’elle répondit. Je me rappelle que j’étais très nerveux. Je me demandais constamment ce qu’il fallait dire et ce qu’il fallait taire. Même à un adulte je n’avais encore jamais parlé de la mort d’un proche. Et tout à coup je devais le faire avec une fillette de cinq ans. À un moment je me rendis compte qu’il était trois heures. Je reconduisis Haili à sa chambre afin qu’elle s’endormît. En tout état de cause elle ne s’endormit pas, mais je ne le savais pas alors. Je craignais qu’elle n’eût pas la force de se lever le lendemain et que l’on ne me fît grief de ne l’avoir pas laissée dormir la nuit. Évidemment ce ne fut pas le cas.

Les deux ou trois jours suivants je pus encore passer un peu de temps avec Haili et je lui appris enfin la forme des lettres. Un jour, Karol vint à l’hôpital et dit que le lendemain elle emmènerait Haili à l’enterrement de ses parents. Nous les y accompagnâmes, moi et un médecin. Par la suite, Karol ne vint plus pendant quelque temps à l’hôpital voir Haili, et de notre côté tout se passait bien. Haili guérissait et tout le monde essayait constamment de lui enseigner quelque chose. Mais elle se refusa peu à peu à parler à qui que ce fût d’autre que moi.

Les médecins faisaient sans cesse des tests sur Haili et essayaient d’expliquer comment elle avait pu devenir voyante. Ils n’obtinrent pas de réponse précise. On décida que le retour de sa vue avait d’une façon ou d’une autre été causé par l’accident et le choc qui s’en était suivi. À supposer toutefois que ses yeux fussent capables de voir et eussent déjà vu par le passé. C’était évidemment faux, mais personne n’alla les contredire, à part une infirmière d’âge mûr. Elle pensait que les parents de Haili, avec l’aide de Dieu, avaient pu transmettre à leur fille le don de voir. À moi aussi cette théorie plaisait davantage, mais je ne le dis à personne et j’en ris tout autant que les autres.

Souvent, les médecins constatèrent que Haili était myope. Mais le nombre de dioptries était à chaque fois différent. Et parfois il arrivait même que Haili vît tout très clairement. Elle disait elle-même qu’elle voyait les choses quelque peu déformées, non pas floues. Et c’est pour cela qu’il ne servait à rien de lui faire porter les lunettes que les médecins prescrivirent. En fin de compte, on renonça à chercher et l’on attribua au choc psychologique son étrange acquisition de la vue.

La même semaine, le jour d’après les funérailles des parents de Haili, je rencontrai ma future femme — Triinu. Deux semaines plus tard, nous formions un couple. En entrant au service de l’hôpital, j’avais eu comme projet d’aller l’automne suivant étudier à Tartu pour devenir médecin. Les choses ne se passèrent pas ainsi. Après que Haili et Triinu furent entrées dans ma vie, je ne me souciai plus de rien d’autre. J’avais déjà trouvé ma place en ce monde, trouvé une raison de vivre, je n’avais nul besoin d’autres objectifs. Un an après, je quittai l’hôpital et partis travailler dans un foyer pour enfants handicapés. Six mois plus tard, je me fiançai avec Triinu, et après encore six mois nous devînmes mari et femme.

Pendant ce temps, Haili avait vécu près de deux ans avec sa tante cleptomane et alcoolique. J’allais chez Haili au moins une fois par semaine, ou bien je lui donnais rendez-vous après sa journée d’école. J’essayais toujours d’y aller quand Karol n’était pas à la maison. Heureusement, la plupart du temps elle n’y était pas. Elle travaillait comme caissière dans des magasins d’alimentation, d’où elle se faisait sans cesse licencier comme elle volait de l’alcool. Karol se montrait assez correcte avec moi, sauf quand elle avait la gueule de bois, ou quand elle venait une nouvelle fois de se faire licencier. Elle déversait souvent sa haine sur Haili. Elle l’insultait. Elle l’accusait d’être coupable du fait qu’elle buvait et devait travailler. Pour lui acheter à manger.

En novembre 1991, Karol fut mise en prison pour deux ans. Elle était mariée à un homme qui avait déjà plusieurs fois été incarcéré pour des vols. Il avait dans sa famille quelqu’un de riche dont il parvint à se procurer la combinaison du coffre-fort. Une nuit, ils allèrent tous deux vider le coffre. L’homme, par précaution, s’était muni d’un pistolet. Quand ils eurent vidé le coffre, le propriétaire se réveilla et les surprit alors qu’ils allaient s’enfuir. Il menaça d’appeler la police. Quand il se saisit du téléphone, le mari de Karol tira, tuant son cousin. Une semaine plus tard, ils étaient pris — un voisin les avait vus s’enfuir. Je ne me rappelle plus ce qu’il advint de cet homme. Au procès, Karol lui mit tout sur le dos et s’en tira avec deux ans fermes.

Pendant l’incarcération de Karol, Haili vécut deux ans dans le foyer où je travaillais. Elle n’y fréquenta personne en particulier, mais si je l’en crois, cela lui plut davantage que chez sa tante. Même si chez sa tante elle avait sa propre chambre, alors que dans le foyer elle devait partager une chambre avec trois personnes. Ces deux années me semblèrent passer extrêmement vite, un jour Haili arriva puis aussitôt elle ne fut plus là. Ce n’est que plusieurs semaines après son départ que je compris que le foyer semblait déserté. Je n’avais plus autant hâte qu’avant de me rendre au travail.

Après sa sortie de prison, Karol vendit le trois-pièces des parents de Haili et acheta à la place un deux-pièces. Avec l’argent, elle et Haili purent subvenir à leurs besoins pendant un an. Puis Karol dut retourner travailler. L’année où Karol resta chez elle des journées entières, buvant et faisant venir des hommes, je ne pus rendre visite à Haili que plus rarement. En général, je lui rendais visite une fois par mois, et une autre fois nous nous donnions rendez-vous ailleurs. Plus ça allait, moins nous avions de choses à discuter et plus courtes étaient nos rencontres. Il arrivait assez souvent qu’en visite je parlasse davantage avec Karol qu’avec Haili. Les premiers mois, Haili était triste du fait que nous nous rencontrions si rarement, mais par la suite elle s’habitua. En entrant au CM2, Haili changea d’école, et commença petit à petit à fréquenter ses nouveaux camarades. Quand Karol retourna travailler, il devint possible de rendre plus souvent visite à Haili, mais je n’en profitai pas.

Moi-même je ne pouvais plus faire de visites trop fréquentes ni trop longues, car je devais cacher cela à Triinu. Elle demandait tout le temps où j’allais, combien de temps précisément je devais être au travail et ainsi de suite.

Quand j’avais fait connaissance avec Triinu, je lui parlais souvent de Haili. Triinu trouvait cela si gentil, de me voir travailler dans un hôpital pour enfants et m’occuper des enfants. Elle supporta encore quelques années mes histoires de Haili et le fait que je rendisse visite à celle-ci. En réalité, dès cette époque je ne racontais à Triinu que la moitié de mes visites, et encore. Quand Haili eut vécu un peu plus d’une année dans le foyer, Triinu commença à se lasser de ces histoires. À cette époque, évidemment, je parlais de Haili bien plus qu’auparavant. Elle était jalouse de me voir passer tant de temps avec Haili. En fait le temps que nous passions ensemble était loin d’être si long. Mais Triinu avait l’impression que, pendant tout le temps que je passais au foyer, j’étais avec Haili. C’était loin d’être le cas.

Au début, quand j’étais plusieurs jours d’affilée au travail, Triinu profitait de sa liberté. Ensuite, elle commença à se demander sans cesse avec qui j’y passais mon temps. Un jour nous eûmes même une dispute, comme Triinu pensait que je la trompais avec une femme au travail. Quand je lui parlais de Haili, elle pensait que je lui parlais en fait d’une collègue. Après cela je compris que je devais moins parler de Haili et passer plus de temps à la maison avec ma femme. Mais être à la maison devenait de plus en plus ennuyeux et je préférais être au travail.

Quand Haili déménagea du foyer, j’essayai de cacher à Triinu mes rendez-vous avec elle. En fin de compte, à chaque fois que Triinu commençait à soupçonner quelque chose, je dus inventer des destinations imaginaires. Mes réponses confuses ne faisaient que renforcer ses soupçons.

À l’été 1995, âgé de vingt-sept ans, je finis par quitter Triinu. Notre grand amour s’était depuis longtemps éteint, et heureusement nous n’avions pas d’enfants qui nous eussent contraints à rester ensemble. Elle était agacée par tout ce que je faisais, et je passais mon temps à attendre les instants où je pouvais être loin d’elle.

« Qu’est-ce que j’en sais, peut-être que tout le temps que je t’ai connu tu étais en fait un pédophile ? OK, je sais que ce n’est pas exactement ça, ou que toi tu vois les choses autrement, mais essaie de me comprendre, je n’arrive plus à supporter tes mensonges ! »

Après cela je ne lui reparlai plus. Ou plutôt je n’essayai pas de recoller les morceaux ni de faire en sorte qu’elle me comprît. Cela ne servait plus à rien. Nous vécûmes ensemble encore un mois, mais seulement d’un point de vue postal, puis Triinu déménagea.

Pas une seule fois je n’avais regardé Haili de cette façon-là. Je m’étais bien dit que certaines personnes pourraient croire cela et c’est pour cette raison que même à Triinu j’avais dissimulé mes entrevues avec Haili. Mais en ce qui me concerne, Haili était toujours cette pauvre petite fille de cinq ans qui venait de perdre ses parents. Qui ne savait rien du monde, comme elle venait d’acquérir la vue. Évidemment cela faisait longtemps que Haili n’était plus cette petite fille. Ses parents n’étaient plus présents à sa mémoire. À leur place, elle avait une tante, qui jouait à merveille le rôle de la méchante marâtre. Haili avait grandi et elle se faisait de plus en plus d’amis.

Après avoir entendu les paroles de Triinu, je commençai à regarder Haili d’un autre œil. Comme si je la rencontrais pour la première fois. J’oubliai tout ce que je savais réellement d’elle. Triinu ouvrit mes yeux et me fit comprendre ce qui se passait en réalité, qui était réellement Haili. Je remarquai que mes sentiments vis-à-vis d’elle se modifiaient à chaque fois que je la voyais. Au début, pas trop sérieusement, mais quand elle eut treize ans et que je me fus remis de ce que j’avais trouvé sur le papier entre les pages du livre…

À cette époque, de nouveau je voyais Haili un peu plus souvent, puisqu’elle pouvait maintenant venir chez moi. Malgré cela, nous nous étions éloignés l’un de l’autre. J’étais toujours dans la confusion à la suite de ma prise de conscience, et je ne savais pas quelle attitude adopter. Je devais à chaque fois réfléchir à la manière de me comporter. À ce qu’il était possible de faire, à ce dont il était possible de parler.

Un jour, Haili amena chez moi une camarade de classe. Elle me présenta comme son oncle. Je crois que c’était simplement pour ne pas avoir à expliquer en long et en large comment nous nous connaissions. Surtout parce que cette explication aurait impliqué de dire des choses que Haili, de façon générale, ne disait pas à ses amis.

Une fois, je demandai à Haili si elle avait dit à ses amis qu’elle avait été aveugle jusqu’à ses cinq ans. Elle ne l’avait pas dit. Elle avait seulement dit qu’elle avait parfois des problèmes de vue. Elle leur avait aussi dit que depuis la mort de ses parents elle avait tout le temps vécu chez sa tante. Je ne comprenais pas ce qu’elle voulait le plus dissimuler, sa vie au foyer ou le fait que sa tante avait passé deux années en prison.

Après avoir lu ce que Haili avait écrit, pendant un mois j’allai très rarement chez elle et ne l’invitai pas une seule fois chez moi. Parfois elle me téléphonait pour me voir, mais je prétendais avoir beaucoup à faire au travail. Bien que je fusse à chaque fois à la maison quand elle m’appelait. Ces bons vieux téléphones fixes.

À ma connaissance, elle crut effectivement que j’avais beaucoup de travail. Il se peut aussi qu’elle pensât que je voulais être seul, comme j’étais déprimé à la suite du divorce. Je sais exactement quand je cessai enfin de mal me conduire envers elle et essayai de me faire pardonner mon comportement.

Cela se passa un mois, ou un peu plus d’un mois après que j’eus découvert les papiers. Un soir, j’allai chez Haili sans prévenir, mais elle n’était pas là. Karol était seule à la maison. Il n’y avait pas même un ami à elle. Cela faisait plusieurs mois que je n’avais pas vraiment discuté avec Karol. Par le passé il nous était arrivé de discuter longuement, mais à la fin j’en avais vraiment eu assez.

Elle était assise sur le divan. Elle buvait à la bouteille de la vodka mêlée d’eau. Je demandai où était Haili, si elle était chez une camarade de classe. Karol dit qu’elle était plutôt chez un camarade de classe. Elle doutait même que Haili rentrât ce soir.

Je voulus partir tout de suite, mais Karol me dit de rester. Elle était triste, toute seule. Un homme venait de l’abandonner pour une autre femme. Je consentis à rester une heure pour attendre Haili.

Haili ne revint ni après une heure, ni après deux heures, ni trois ni six heures, mais je ne partis pas non plus. Au début je refusai de boire, nous nous contentions de parler. Mais ce que racontait Karol était tellement aberrant qu’au bout de vingt minutes environ je commençai à boire moi aussi.

J’essayai de savoir ce que Karol savait à propos de Haili, chez qui elle était et ainsi de suite. Karol ne savait pas qui étaient les camarades de Haili. Elle me dit seulement que ces derniers temps Haili était tout le temps avec eux.

En constatant la tristesse et la solitude de Karol je me sentis moi aussi, pour la première fois, triste de n’avoir personne pour m’attendre à la maison. Je compris à quel point en réalité ma vie était vide sans Triinu. Je ne sortais que très rarement avec mes amis, pendant des semaines je n’avais vu personne. Au travail je n’avais aucun bon ami, il n’y avait que des gens quelconques, avec qui au besoin on pouvait blaguer pour tuer le temps. C’est de tout cela que je parlai à Karol. Elle se plaignit de n’avoir que l’alcool comme ami véritable et fidèle. Alors le meilleur ami de Karol devint également un bon ami pour moi.

De façon générale, j’ai essayé, au fil des années, d’oublier cette nuit. Et aujourd’hui, heureusement, je ne me rappelle plus vraiment ce qui s’y est passé. À un moment je jetai un regard à Karol et je vis en elle la beauté que j’avais vue en Haili. Mais ce n’était pas Haili, et de ce fait il n’y avait rien pour m’empêcher. Je me rappelle qu’après m’en être avisé j’embrassai Karol, mais ce qui se passa ensuite ne m’est plus présent que sous forme d’images tout à fait floues. Images que je ne souhaite pas me remémorer, et encore moins mettre par écrit.

Un peu plus tard je me réveillai. Quand je suis saoul, je ne parviens jamais à bien dormir. Quand je vis Karol qui dormait à côté de moi, je me rendis compte de ce qui s’était passé. Je regardai le réveil près du lit. Bientôt quatre heures. Je me glissai aussitôt hors du lit et m’habillai. Avant de partir je jetai un coup d’œil dans la chambre de Haili, mais heureusement il n’y avait personne. Je sortis et rentrai chez moi presque en courant. Par la suite, je n’ai jamais parlé avec Karol de ce qui s’était passé. Je ne sais pas si elle s’en souvient précisément.

Après cela j’essayai de voir Haili plus souvent. Pas chez elle, où il pouvait y avoir Karol, ni chez moi non plus, car je trouvais cela bizarre. Nous nous retrouvions quelque part, allions nous promener, manger. Mais cela n’arriva qu’assez rarement. Haili passait le plus clair de son temps avec ses amis.

Une semaine après cette fameuse nuit, Haili me demanda s’il s’était passé quelque chose avec Karol. Karol avait mentionné le fait que j’étais passé chez elles. Je dis que rien ne s’était passé. Haili ne me crut pas et m’interrogea encore un peu, jusqu’à ce qu’elle dût admettre que je ne dirais rien.

Quelques jours plus tard, avant de partir me promener avec Haili je passai chez elle. Karol était là : je lui demandai si elle avait raconté à Haili que j’étais venu la chercher. Karol prétendit n’avoir rien raconté.

À l’époque je supposai que Karol avait été saoule quand elle l’avait raconté à Haili. Aujourd’hui c’est plutôt Monika que je soupçonne de l’avoir dit. Si Karol avait vraiment dit quelque chose, Haili aurait pu demander des détails. Mais dans ce cas elle n’aurait pas été si curieuse. Je pense que Monika raconta quelque chose, sans forcément tout révéler. Ce qui attisa la curiosité de Haili. À l’époque, cette pensée me traversa l’esprit, mais je n’y réfléchis pas plus avant. À présent je pense que Monika voulut peut-être me prouver son existence, mais comme tous ses gestes étaient surveillés, elle dut le faire avec la plus grande prudence.

C’est peut-être aussi Monika qui me fit à l’époque ouvrir le fameux livre… Espérons que je ne puisse pas de sitôt connaître la vérité.

Dans les mois qui suivirent, Haili devint de plus en plus étrange. Pas du tout dans un sens paranormal, mais sous l’influence de ses amis. Au début, elle devint simplement bien plus vivante que jamais auparavant. Mais quelque temps après elle commença à se comporter bizarrement, orgueilleusement. Bien sûr elle était toujours la même Haili. Elle n’oublia pas tout ce qu’elle savait. Mais d’une certaine façon elle parvint à s’abaisser à un niveau bien inférieur, afin de mieux s’entendre avec ses amis.

Quand elle eut treize ans, je ne la vis plus, au mieux, qu’une fois par mois, pour une demi-heure. Karol me téléphonait souvent, inquiète au sujet de Haili. Elle n’était pratiquement jamais à la maison. L’école appelait Karol pour lui dire que là-bas aussi Haili manquait souvent. D’une façon ou d’une autre, Karol réussit cependant de temps en temps à forcer Haili à aller à l’école, et elle voulut bien terminer sa sixième. Mais ensuite arriva l’été et nous n’eûmes plus le moindre contrôle sur les agissements de Haili.


Juillet 1996


Il y a tant de choses que je voudrais lui dire, mais je n’en suis plus capable. Je me rappelle très bien les jours, il y a quelques années, où avec lui je pouvais parler de tout. Enfin de presque tout — de tout ce que j’avais le droit de dire, mais à présent une espèce de mur s’est installé et je n’en suis plus capable, je n’ose plus.

J’ai passé les trois dernières heures à penser à Evert, en faisant semblant de l’avoir là à côté de moi, debout ou assis, suivant que je suis moi-même debout ou assise, et en ayant de longues discussions avec lui. Espérons que personne n’a choisi ce moment pour regarder, ça aurait pu paraître étrange, je ne suis pas habituée à faire ça. Enfin les autres gens le font tout le temps, alors peut-être que ce ne serait pas tellement étrange. Si j’avais l’occasion de regarder pendant longtemps ce que font des gens tout seuls, je passerais sans doute mon temps à rire.

C’est un endroit inconnu, je ne sais pas s’il y a quelqu’un par ici. Je ne vois personne, mais il est parfaitement normal que je ne voie pas la moitié des choses, car avec ma vue je suis trop liée au monde physique. Et c’est très bien comme ça, autrement je me laisserais effrayer par la moindre petite chose et les gens me trouveraient encore plus bizarre qu’actuellement. Une fois Monika m’a montré les choses comme elle les voit, c’était très étrange, après pendant plusieurs semaines j’avais peur partout où j’allais, imaginant des choses qu’en réalité je ne voyais pas. Plusieurs fois, Mona a aussi voulu me faire voir ces choses-là ou m’apprendre à les voir moi-même, mais j’ai refusé, ce n’est pas que je ne veuille pas, mais je n’ai pas confiance en moi. Et quoi qu’il en soit, hier je me suis débrouillée pour faire quelque chose dont je ne dois en aucun cas parler à Monika. J’espère vraiment qu’elle ne l’apprendra pas de son côté ou bien si elle l’apprend, qu’elle ne me le dira pas et fera comme si rien ne s’était passé.

Il faudrait avoir quelqu’un à qui parler, à qui avouer ses péchés, bon, Siim et Norman savent, mais ne savent pas comment. Ça je ne pourrais même pas le dire à Evert, bien que je soupçonne qu’il sache déjà quelque chose, peut-être même tout. Non, il dirait quelque chose dans ce cas. Mince, j’imagine sans arrêt que tout le monde sait, ou bien j’aimerais que tout le monde sache, comme ça je n’aurais pas besoin d’être tout le temps toute seule avec mes secrets. Je voudrais écrire une lettre à Evert, je lui raconterais tout ce que j’ai envie de dire et qu’il ne sait pas, et ensuite je regarderais comment il réagit, est-ce qu’il pourrait encore un jour me fréquenter ou est-ce qu’il m’enverrait des psychiatres. Évidemment je ne le ferai pas, je n’ose pas, même si j’écrivais je brûlerais tout immédiatement. Ce qui s’est passé hier, c’est à ma tante que je le raconterais le plus volontiers, comme ça elle aurait une raison de me crier encore plus dessus, elle aurait une vraie raison de crier.

Il faudrait que je rentre à la maison, je meurs de faim, ils ont laissé beaucoup de nourriture qui d’ici quelques jours sera avariée et qu’ils jetteront de toutes façons, mais ça ne se fait pas de prendre la nourriture de gens qu’on ne connaît pas. Je pourrais aller au magasin, mais je n’ai pas envie de dépenser cet argent. Rentrer à la maison, je n’ose pas, Monika est là-bas, elle peut aussi bien venir ici mais on peut espérer qu’elle ne le fera pas. Je lui ai souvent répété de ne pas venir m’embêter quand je suis chez des amis, même quand tout le monde dort, on ne sait jamais ce qui peut réveiller des inconnus.

Elle sait forcément, je sais qu’elle sait, arrête de savoir s’il te plaît ! Tu as beaucoup de travail, tu es tout le temps paniquée, tu es quelque part au loin et tu as fait hier quelque chose de très important. Pas toi, elle, Monika, il ne faut pas que je dise tu, autrement elle ! va apparaître.

J’AI FAIM !

Je suis allée à la cuisine et je me suis fait du pain grillé, il y avait suffisamment de pain, je ne crois pas qu’ils s’en rendent compte, de toutes manières la date de péremption est demain, j’ai tartiné un peu de beurre mais je n’ai rien osé y mettre d’autre. Je vais résister encore un peu avant de devoir rentrer à la maison, peut-être même jusqu’à demain, entretemps il faudra encore voler de quoi manger. Voler ! Moi, une voleuse !!!

Il ne faudra jamais dire ça à personne ! J’espère que Siim sait tenir sa langue, ce débile a toujours besoin de tout raconter à ses copains. Quel idiot, je ne sais pas pourquoi je le fréquente. Norman ne parlera pas, même à Lola, j’ai vu comme il regrettait ce matin, comme il avait honte. Lola ne doit pas savoir, elle nous ferait des reproches et laisserait tomber Norman. Qu’est-ce que je deviendrais alors ?

Lola m’a sûrement téléphoné plusieurs fois aujourd’hui, et ici aussi quelqu’un a téléphoné sans arrêt, visiblement pas Lola, Norman lui a téléphoné ce matin. Je pourrais téléphoner à Lola et aller quelque part avec elle, mais je n’aime pas être seule avec elle. Je ne sais jamais quoi lui dire, j’ai envie de lui dire qu’elle est bête et que toutes ses idées sont bêtes, mais après il faudrait que je lui explique pourquoi elle est bête, et ça je ne sais pas le faire sans lui raconter des choses que je n’ai pas le droit de dire. Si nous sommes plus nombreux, c’est plus simple, tout le monde fait des blagues et j’arrive à oublier qui je suis réellement, j’arrive à me sentir comme eux.

Hier les blagues sont allées un peu trop loin, j’ai oublié, ou plutôt j’ai rejeté tout ce que je crois juste, j’ai utilisé ce que m’a enseigné Monika pour mon propre profit, bien que je ne sache pas si cela m’est vraiment profitable, j’ai fait quelque chose de mal avec ce qui devrait me servir à faire quelque chose de bien. Mais quoi de bien ?

Il y a quelques jours je me suis disputée avec Monika, encore une fois. Peut-être qu’elle a raison, elle a sûrement raison, elle sait tellement de choses. Pourquoi ne peut-elle pas me raconter ces choses ? Je ne vais quand même pas le répéter.

« Tu ne sais pas si tu le répéteras ou non, peut-être as-tu été capable de tenir ta langue jusqu’ici, mais c’est que je ne t’ai encore rien dit jusqu’ici. Si je te disais quelque chose de vraiment nouveau, que tu ne peux lire dans aucun livre, peut-être trouverais-tu que tu dois le crier sur tous les toits.

— Dis-moi au moins quelque chose, s’il te plaît.

— Je t’en ai dit et montré bien davantage que je n’en ai le droit pour l’instant. Tu n’es pas mûre.

— Je suis mûre, crois-moi.

— Tu penses que tu es mûre parce que tu es bien plus mûre que tu ne l’as jamais été, mais la véritable maturité n’est pas encore à ta portée.

— La maturité pour quoi ?

— Tu n’es pas mûre pour le savoir.

— Est-ce qu’il y a au moins une chose pour laquelle je suis mûre ?

— J’espère que tu es mûre pour ce que tu sais déjà. Treize ans est vraiment un mauvais âge, peut-être l’année prochaine. »

C’était toujours à peu près la même chose. Je ne sais même pas pourquoi j’essaie, de toutes manières elle ne me dira jamais rien. Après ce genre de baratin j’en viens même à douter de son existence. Cela fait déjà quelque temps que l’idée que Monika soit le fruit de mon imagination tourne quelque part dans un coin de mon cerveau, à chaque fois que je me mets en colère contre Monika ça me vient à l’esprit. Je sais que Monika existe réellement, il n’y a aucun doute, elle me l’a si souvent prouvé. Si c’était le fruit de mon imagination, alors tout ce qu’elle m’a dit viendrait en fait de mon imagination, mais je serais bien incapable d’imaginer tout cela. Bien sûr il y en a une partie que j’aurais trouvée moi-même, et d’ailleurs ça a été le cas. Autrefois elle ne me racontait pas beaucoup de choses, elle me disait de réfléchir par moi-même, évidemment il s’agissait de choses tout à fait élémentaires.

C’était déjà la deuxième fois que Monika me disait que treize ans est vraiment un mauvais âge. La première fois je n’y avais pas fait attention, mais à présent cela résonnait longuement dans mon esprit. Surtout la nuit d’hier, quand nous étions dans la maison là-bas. Ce n’est pas de ma faute si j’ai treize ans, si je pouvais être bien plus vieille je le serais volontiers, toute ma vie je me suis demandé pourquoi je ne pourrais pas être adulte comme Evert ou pourquoi je ne pourrais pas être comme Monika et savoir tout ce qu’elle sait. Comme visiblement je ne suis pas mûre ! Je vais devoir encore me morfondre plusieurs années avant de pouvoir subvenir à mes besoins, avant de pouvoir déménager de chez ma tante, avant que Monika ne décide enfin que je suis suffisamment mûre pour l’aider. Il me semblait même, il y a quelques années, que parfois je l’aidais, je parlais avec ses amis fantômes, mais maintenant elle ne me fait plus assez confiance pour me les présenter, ou peut-être que ce n’est plus permis, qu’est-ce que j’en sais, elle ne me dit rien.

 

Traduit de l’estonien par Martin Carayol

 



[1] La prononciation du nom de Haili rappelle celle du mot estonien signifiant « gris ».