Carayol.org

Where the sailor spends his hard-earned pay

  • Augmenter la taille
  • Taille par défaut
  • Diminuer la taille

Henri de Régnier, La Double Maîtresse, 1900

 

Une certaine conception de l'esprit français

 

C'est à n'y rien comprendre ! Comment ce roman, dans lequel Régnier d'un bout à l'autre déploie un humour savoureux et toujours inattendu, voltairien quand il veut, grivois quand il faut, peut-il être à ce point oublié ? N'être jamais réédité ? Y a-t-il quelque part une cabale de vieilles barbes empêchant les divertissements littéraires de trop bon goût ? Ou l'engeance intellectuelle ayant pris le pouvoir après mai 68 a-t-elle étendu son emprise au point d'interdire la lecture des grands écrivains bourgeois du début du XXe siècle ? Je ne m'explique pas autrement l'oblitération totale d'auteurs comme Anatole France, René Boylesve (dont l'excellente Leçon d'amour dans un parc a beaucoup à voir avec le roman qui nous occupe ici), ou Régnier donc.

La Double Maîtresse s'attache à trois personnages principaux : François de Portebize, sa mère Julie, et Nicolas de Galandot, qui laisse après sa mort (dans le prologue) une fortune considérable à son neveu François, qui ne l'a jamais connu. La première partie retrace la jeunesse de cet oncle mystérieux, nobliau de province un peu benêt (héritier d'une famille passablement tarée), et sa rencontre avec sa cousine Julie de Mausseuil (future mère de François de Portebize), petite coquine devenant peu à peu une franche libertine. Dans la seconde partie, on en revient à François, qui fait fureur à Paris grâce à l'héritage de son oncle, et suscite bien des passions ; curieux de savoir qui était son oncle, il rencontre l'ancien précepteur de celui-ci, le truculent abbé Hubertet. La troisième partie opère un nouveau détour chronologique, puisqu'on suit désormais Nicolas de Galandot dans son âge mûr, qui par foucade a déménagé à Rome pour se consacrer à l'archéologie : il s'y mue peu à peu en vieillard ridicule, jamais déniaisé, et jamais guéri de sa passion de jeunesse pour sa cousine Julie. Il meurt au milieu d'humiliations terribles, après avoir refusé la main secourable que lui offrait le dernier des personnages extraordinaires qui jalonnent ce roman, le noble anglais Tobyson de Tottenwood.

Ce roman revisite avec brio un XVIIIe siècle de fantaisie, et le fait, j'en conviens, sans aucune concession à la modernité naissante, ce qui justifie (peut-être) que ce pauvre Régnier soit oublié de nos manuels de littérature (et tant pis s'il est aussi l'auteur de chefs-d'œuvre de la nouvelle comme "L'entrevue" dans Histoires incertaines en 1919). Le style est splendide, plein d'inventions, de pensées sarcastiques et de piques envers cette galerie de personnages affligeants, mais il est antimoderne, antisymboliste, alors forcément, en 1900, ça fait un peu tache... Ce livre n'en réjouira pas moins tous ceux qui aiment la verve désuète de ce beau style qui est depuis longtemps persona non grata dans notre littérature.