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Johanna Sinisalo, La serrure (1985)

 

Lauri est allongé, les yeux fermés ; il bannit le monde extérieur de son champ de vision, se recroqueville dans la chambre osseuse, agréablement sombre, de son crâne, et attend le sommeil. Mais la chambre a des trous, le monde s'y introduit à pas feutrés. Les pas de Kaarina. Ils arrivent auprès du lit, apportant son odeur.

Lauri entrouvre les yeux, et il sent Kaarina se pencher sur lui plus qu'il ne la voit, il devine la chaleur de son corps.

« Tu es fatigué ? Bon, bon, dors... il faut que j'aille à la bibliothèque, là. » Kaarina touche l'épaule de Lauri, ses lèvres lui frôlent la joue, et l'odeur descend sur lui comme une brise légère : tout d’abord le parfum qu'il lui a acheté, puis de la cannelle, de l'air du dehors et un soupçon de sueur.

L'amour, la passion affluent en lui, il les sent au plus profond de son être. Les pas de Kaarina s'éloignent, la porte d'entrée s'ouvre sur la cage d'escalier, l'ascenseur se met en marche.

Le lit double est maintenant un radeau sur lequel Lauri se sent balancer vaguement dans l'obscurité. Il devient plus lourd, et fait descendre le radeau toujours plus profondément sous les flots, la surface du sommeil se clôt sur son visage telle une membrane.

Dans un sursaut Lauri relève la tête à la surface, il émerge essoufflé et son cœur bat fort : quelque chose a percé l'obscurité de la pièce, traversé la lourde substance liquide du sommeil. Des pleurs.

Quelqu'un pleure dans la cuisine.

Kaarina pleure dans la cuisine !

Lauri est aussitôt réveillé. On n'entend plus le bruit, mais il résonne encore dans la tête, vivant, déchirant et dissonant. Lauri se glisse fébrilement hors du lit, en deux pas il est à la porte de la cuisine et tend l'oreille, ouvre la porte d'un coup sec.

Personne.

Lauri s'appuie contre le chambranle. Ses doigts touchent la grande serrure encastrée dans la porte : elle fait saillie hors du plan de la porte, comme un cône tronqué. Froide, lisse sous les doigts, brillante, chromée.

La serrure a été un sujet d'étonnement pour tous les deux depuis que Lauri a acheté ce deux-pièces spacieux et qu'ils sont allés le visiter ensemble. A cette époque Kaarina avait encore des doutes quant à l'idée de venir habiter avec lui, ça ne faisait pas si longtemps qu'ils se connaissaient, après tout. Elle était inquiète quand elle songeait que l'appartement appartenait entièrement à Lauri, elle n'ayant aucune possibilité, en tant qu'étudiante, d'en acheter ne serait-ce qu'une partie. Mais Lauri lui avait donné une petite tape amicale sur la main : il voulait que Kaarina habitât avec lui, en amour l'argent ne devait pas compter. « Tout ce qui compte c'est que je veux t'avoir toujours chez moi, à jamais, et rien ni personne ne pourra l'empêcher », avait-il dit ; il se rappelle cet intense et merveilleux sentiment de propriété que ses propres mots avaient éveillé en lui.

L'appartement a déjà connu plusieurs propriétaires, la maison a été construite vers le début des années 50. Qui a fait installer cette robuste serrure sur la porte de la cuisine, et surtout pourquoi ? Ils l'avaient vue en même temps quand la dernière propriétaire leur avait fait visiter l'appartement, ils se l'étaient montrée derrière le dos de celle-ci, mains sur la bouche pour s'empêcher d'éclater d'un rire gêné. Ils n'avaient pas osé interroger la propriétaire, une femme assez âgée : qui sait s'il ne s'agissait pas là du résultat d'un possible délire névrotique. Car il y avait bien là quelque chose de névrotique : faire installer une solide pièce de serrurerie sur une porte de cuisine dans un immeuble, la fermeture se faisant du côté de l'entrée...

Malgré la serrure, ou peut-être justement du fait de son attirante étrangeté, Lauri acheta l'appartement. Kaarina aussi fut fascinée par la serrure dès le début, et ils passèrent de bons moments à rivaliser d'inventivité pour élucider la signification de la serrure.

« La fenêtre de la cuisine donne sur un parc désert, et en plus il y a une échelle de secours sur le mur. Quelqu'un a peut-être eu peur que des cambrioleurs n'entrent dans la cuisine par cette fenêtre, et a toujours pris soin de verrouiller solidement la porte de la cuisine pendant la nuit ? »

Lauri se rappelle avoir ri de la théorie de Kaarina, et avoir mené celle-ci vers la fenêtre de la cuisine. « Regarde. On est au cinquième étage, et l'échelle de secours est quand même à plusieurs mètres. Même un homme-chat pourrait difficilement passer par là. »

« Et si une vieille bonne femme pauvre ou tout simplement masochiste a habité ici tout en ayant un sous-locataire dans la deuxième chambre ? » Lauri poursuivait la plaisanterie, et Kaarina, amusée, embrassa l'idée : «  Mais oui ! Une pauvre petite étudiante fauchée comme moi, et la vieille a fait gaffe à ce que la locataire ne puisse pas venir n'importe quand piller le congélateur et gaspiller de l'électricité. »

Kaarina avait aussi imaginé une fille obsédée par sa ligne, qui verrouillait la porte entre chaque repas pour éviter la tentation du grignotage, et confiait la clé au concierge. « Ou qui l'avalait », avait ajouté Lauri, et ils avaient ri tout en échangeant ce regard qui signifie précisément « Nous rions des mêmes choses et donc nous sommes ensemble pour toujours ».

La porte claque et voilà Kaarina, gracile et souriante, tenant un sac plein de livres.

« Regarde ce que j'ai trouvé. Phénomènes parapsychologiques ou coïncidences ?, de Koestler. Je l'ai cherché longtemps pour mon séminaire de traditions populaires. Je dois discuter la thèse d'une fille qui... Pourquoi tu fais cette tête ? »

Lauri regarde Kaarina, sa longue chevelure noire et ses sourcils rectilignes qui donnent l'impression qu'elle les fronce comme si elle était constamment un peu étonnée, ses pommettes hautes et sa bouche, peut-être un peu trop large mais qui justement lui va si bien. Son corps est lisse et chaud au toucher, son sourire sensible et espiègle ; et sous la surface il y a un caractère à la fois doux et vif, un sens de l'humour et une intelligence sans faille. Un trésor de femme, un miracle vivant — et c'était lui, Lauri, un homme peu instruit, un mec moyen, peu attentionné et introverti, qui l'avait eue — ça semblait inconcevable mais c'était vrai.

« Je t'aime, tu sais.

— Ah oui, vraiment ? » Kaarina s'approche et le regarde d'un air taquin, et elle est si chaude et si foutrement tendre qu'il a presque envie de se faire mal. « Pourquoi tu restes là sans bouger ?

— Je viens de me réveiller. J'ai fait un rêve... c'était comme si quelqu'un pleurait dans la cuisine. Je me suis réveillé et j'ai eu peur. Au début j'ai vraiment pensé que c'était toi.

— C'était sans doute la fille qui se faisait enfermer dans la cuisine. »

Lauri a l'impression qu'on lui glisse sous le col un glaçon qui se met à descendre lentement le long de son échine. Mais Kaarina rigole.

Ils viennent de faire l'amour et sont sous les draps chauds, occupés à retrouver leur souffle, quand Lauri commence à parler, d'abord doucement, comme à soi-même, en fixant le plafond.

« Ces pleurs avaient l'air bien réels. Au début j'ai cru que t'étais pas encore partie. Franchement je peux t'affirmer que ce n'était pas un rêve.

— Arrête de me faire peur. » La voix de Kaarina aussi était calme. « J'ai lu quelque part une théorie - ça devait être dans un de ces bouquins de parapsychologie - comme quoi un fantôme pourrait être un pur phénomène physique. Comme quoi une charge émotionnelle suffisamment grande, comme la peur ou la souffrance consécutive à un mauvais traitement, pourrait générer une sorte de champ magnétique qui serait enregistré dans les éléments environnants, dans les murs, le sol ou les cloisons. Un peu comme n'importe quel enregistrement, il continuerait d'exister, vestige invisible et inaudible d'une forme ou d'une voix, jusqu'à ce qu'un mécanisme inconnu le fasse apparaître... Et ensuite la femme assassinée dans la vieille maison hantée vient se glisser nuit après nuit dans la cage d'escaliers... ou les pleurs de l'enfant mort se font entendre à certains moments sur le lieu du crime...

— Et qu'est-ce qui aurait bien pu se passer ici ?

— Ben je sais pas. »

Lauri est tout de suite prêt à se livrer à leur petit jeu. « C'est quand même une maison assez neuve, elle a même pas vu la guerre. Quelle tragédie aurait bien pu s'y passer dans les années 50 ? Une fraude au rationnement ? Un avortement illégal ? Hmm. Une fille est tombée enceinte, un beau sprinteur noir a fait un passage à Helsinki pour les JO et... »

Il jette un coup d'œil à Kaarina et constate que ça ne la fait pas rire.

« Ça ne m'amuse pas d'imaginer des trucs de ce genre. »

Lauri est décontenancé, légèrement blessé. « Ben t'énerve pas.

— Je m'énerve pas. Mais je n'ai pas envie de réfléchir aux trucs sordides qui ont pu avoir lieu dans cet immeuble. J'ai un peu l'impression qu'il y a quelque chose de sale. Et je n'ai pas envie de commencer à y penser quand je suis toute seule à la maison. »

Lauri se tourne et appuie la tête contre l'épaule de Kaarina, il l'embrasse.

« Tu as raison. »

Kaarina est seule à la maison quand retentit la sonnerie. Derrière la porte se tient Marjatta, une camarade d'université, rousse et bien en chair.

« Je suis venue comme l'autre jour tu m'as demandé de passer voir ton nouvel appart' quand par hasard je passerais dans le coin. Donc me voilà. »

Kaarina fait du café et dispose sur la table de quoi se faire des sandwiches. Marjatta couvre une tartine de mayonnaise et ajoute en vrac tranches de jambon et couches de fromage.

« On voit bien que quelqu'un qui ne vit pas que d'un prêt étudiant participe aux frais du ménage. Tu te plais bien ici ? C'est vraiment sympa comme appart'. Spacieux, lumineux.

— Oui, très bien. Les commerces sont tout près et la fac est à deux minutes. J'ai l'impression d'avoir toujours habité ici, alors que nous avons déménagé il y a quelques semaines.

— Et ça marche avec Lauri ?

— À merveille. Tu peux pas imaginer. Enfin, bon... des fois... » Kaarina hausse les épaules, s'interrompt. « Tu reprends du café ?

— Il m'en reste. Des fois quoi ?

— Je ne devrais pas en parler, en fait c'est vraiment... rien du tout.

— Qu'est-ce qui n'est rien du tout ?

— Ben, il a comme des problèmes d'amour-propre. Et des fois ils rejaillissent sur moi. Mais je suis sûre que c'est seulement temporaire.

— Rien n'est temporaire chez les hommes, j'en sais quelque chose. »

Kaarina rit. « Quelque part c'est super mignon qu'on me considère comme la réponse du ciel aux prières d'un jeune homme. Mais comme je disais, ça ne veut rien dire. N'en parlons plus. »

Kaarina est gênée, elle n'avait pas eu l'intention de rendre compte de sa situation personnelle à Marjatta. Elle se dépêche de changer de sujet. « D'ailleurs, tu as vu ce qu'il y avait de plus remarquable dans notre appart' ? Je parle bien sûr de l'incroyable serrure genre oubliettes, là-bas sur la porte.

— Quelle porte ?

Celle-là, tu vois ? Une espèce de taré sorti de l'asile a dû s'imaginer que des escalopes fantômes allaient sortir du frigo la nuit pour venir se venger, et il a décidé de fermer l'accès aux autres pièces pour être sûr.

— Mais de quoi tu parles ?

— Tu es aveugle ? De ce petit chef-d'œuvre de solidité, ici. N'est-il pas digne des plus grands maîtres serruriers ? »

Kaarina se lève, elle n'a qu'un pas à faire jusqu'à la porte. Elle tripote la serrure du bout des doigts et fait tinter avec son ongle le bout de la clé qui en dépasse.

Marjatta a un air étrange. « Bon, je suis vraiment désolée, mais là il faudrait que je parte tout de suite en fait. Je viens de me rappeler... y a un truc qui va commencer à la fac... je... »

Kaarina étonnée se retourne vivement, scrute le visage de son amie. « Mais tu viens d'arriver.

— Je te remercie vraiment pour le café. Et les sandwiches.

— Et Lauri va rentrer d'un moment à l'autre. Tu as toujours voulu le rencontrer. En tout cas c'est ce que tu disais.

— Oui vraiment, une autre fois. »

Marjatta est déjà dans l'entrée et chausse ses bottes, les lèvres pressées l'une contre l'autre. Elle se redresse d'un air décidé et regarde droit dans les yeux Kaarina qui ne dit plus rien. Marjatta semble à la fois résolue et presque implorante.

« Kaarina, je sais que tu es célèbre pour ton sens de l'humour un peu particulier. Je me fâcherai pas si tu essaies simplement de me faire une farce. Dis-moi que c'est ça.

— Mais qu'est-ce que tu veux dire, bon sang ? »

Le visage de Marjatta change soudain d'expression, on y lit à présent du désespoir et surtout de la terreur.

« Je veux dire qu'il n'y a rien sur cette porte qui ressemble à une serrure. »

La porte vient de claquer. Kaarina se tient dans l'entrée vide. Elle se tourne et va à la porte de la cuisine. La serrure y est. Étincelante, massive, solide. Kaarina ferme les yeux. Sous ses doigts, la surface lisse et chromée et le verrou se distinguent clairement du bois peint.

Kaarina est en train de mettre la tasse dans l'évier quand elle entend dans la cage d'escalier le bruit sourd de l'ascenseur qui s'arrête à son étage et la porte qui s'ouvre presque aussitôt. Lauri.

Il arrive dans la cuisine en apportant l'odeur de l'air extérieur, tandis qu'elle essuie les miettes sur la table. Il voit les deux tasses dans l'évier.

« Quelqu'un est venu ici ?

— Oui, Marjatta.

— Tiens donc, Marjatta. Comment se fait-il que je ne puisse jamais rencontrer toutes les Marjatta et les Riitta qui passent ici de temps à autre.

—Elle a été très pressée tout d’un coup. Elle aurait vraiment voulu rester, mais... elle a dit qu'elle te verrait très volontiers une prochaine fois. »

Les yeux de Lauri se plissent, sa bouche se tord en un rictus.

« Dieu sait qui se fait inviter quand un homme a le dos tourné.

— Laisse tomber. J'ai juste pris un café avec Marjatta !

— Oui, ce ne sera pas la première fois qu'on déguise de cette façon ce genre de petites affaires.

— T'es dingue ou quoi ?

— Tu as la mauvaise habitude de remuer ton cul en l'honneur de certains passants, mais ne t'avise pas de les ramener dans mon appartement. »

Kaarina se précipite dans l'entrée, sort d'un geste vif le téléphone portable de son sac à main et fait s'afficher le répertoire à la lettre M. Elle tend violemment l'appareil à Lauri, le lui met presque sous le nez. « Voilà le numéro de Marjatta. Tu l'appelles tout de suite et tu lui demandes si elle vient de passer prendre le café. »

Lauri fixe l'appareil, jette ensuite un coup d'œil à Kaarina, repousse la main qui lui présente le téléphone. Son air haineux disparaît pour laisser place à un air encore plus déplaisant : frayeur, panique, regret, et une haine de soi rampante.

« Qu'est-ce qui m'a pris ? Kaarina... pardonne-moi. Kaarina, dis-moi que tu ne m'en veux pas, dis-moi que tu es à moi, que tu ne vas pas t'en aller, hein... je ne pourrais pas vivre sans toi, pas un instant... je ferais n'importe quoi ! »

Elle le regarde sans savoir quoi faire. Puis elle s'approche, pose une main sur son avant-bras qu'elle presse.

« D'abord, est-ce que tu pourrais me promettre de réfréner ton imagination ?

— Je promettrai tout ce que tu voudras. »

Elle esquisse un sourire un peu fatigué, et il l'attire tout contre soi. « Je t'aime tellement. »

Kaarina met le cahier et la trousse dans son sac, y jette son téléphone portable puis prend de quoi se maquiller, elle applique du brillant sur ses lèvres devant le miroir de l'entrée. La lumière baisse, Lauri est derrière elle.

« Ah ah, on se fait belle... En quel honneur ? »

Kaarina ne se retourne pas. « Je me mets juste un peu de baume sur les lèvres pour qu'elles ne gercent pas dans l'air extérieur.

— Ce que je demandais, c'est plutôt où tu crois t'en aller comme ça. » Lauri repousse le sac de Kaarina, lui donne presque un coup de pied, si bien que le sac s'ouvre et une partie de ce qu'il contient se répand sur le sol.

« Hé, qu'est-ce que tu fais ? C'est à la fac que je vais.

— Qu'est-ce que tu as à y faire ?

— J'ai un cours.

— Fais voir l'emploi du temps.

— T'es devenu dingue ou quoi ?

— J'ai dit : fais voir l'emploi du temps. » Lauri s'est déjà emparé du sac, il cherche le cahier, sur la couverture duquel les horaires des cours de Kaarina sont indiqués.

« Il est pas marqué ici. C'est avec un prof invité. Un chargé de cours venu d'Helsinki...

— C'est bien ce que je pensais. C'est qui ce type ? C'est qui ?

— Lauri s'il te plaît !

— Laisse tomber les « s'il te plaît » et accouche ! C'est qui ? »

Il se tient entre elle et le miroir comme un inquisiteur au regard de braise.

« Personne ! C'est juste un cours ! T'as qu'à téléphoner à mon directeur ! » Elle se penche pour prendre le téléphone, mais Lauri donne un léger coup de pied et l'objet glisse sur le parquet jusqu'à la porte de la chambre à coucher.

« Pas bête. Je me disais bien que tu étais rusée.

— Pourquoi rusée ?

— J'ai compris ça avec l'histoire de Marjatta, ou juste après en fait. Sur le moment je n'avais pas remarqué. Tu te mets d'accord à l'avance avec quelqu'un pour te servir de couverture. Je pourrais appeler n'importe qui, il jurerait que ton mensonge est la vérité.

— Lauri, écoute un peu. » Elle essaie d'échapper à son contact, mais n'y parvient pas.

« Tu n'iras nulle part tant que tu ne m'auras pas dit la vérité.

— Espèce de malade ! »

Elle tente de donner un coup de coude pour se libérer, mais Lauri s'y attend et serre le bras de Kaarina, il serre fort. Elle dit à voix basse :

« Lâche-moi. Tu ne peux pas me forcer à rester ici !

— Ça c'est ce que tu crois. »

Il se met à la tirer et au même instant elle comprend ce qui l'attend. Elle fait mine de n'avoir plus de forces, puis essaie de se dégager d'un coup sec, mais elle n'en a pas le temps. Elle chancelle sous le coup que lui donne Lauri et tombe en arrière, les fesses sur le lino brillant, et avant qu'elle ait pu se redresser, la clé tourne dans la serrure.

Dans la serrure énorme de la porte de la cuisine.

« Lauri ! »

La voix de Lauri est assourdie derrière la porte. « Il faudrait être un vrai chat pour arriver à s'enfuir par la fenêtre.

— Lauriiii ! »

Pas de réponse.

Kaarina se laisse choir sur la chaise de la cuisine et presse la tête contre la table. Elle réfléchit un moment, et c'est alors que monte en elle un espoir fou et infondé.

Marjatta n'avait pas vu la serrure. Ce n'était pas une vraie.

Il n'y a rien sur cette porte ! Rien qui ressemble à une serrure !

Kaarina va à la porte et fait jouer la poignée. La porte ne s'ouvre pas. Elle donne un coup d'épaule, prudemment.

La porte reste immuable comme la mort.

Elle tape et frappe, elle tord un couteau de cuisine dans le chambranle, elle secoue rageusement la poignée, elle donne des coups de pied qui laissent des marques noires sur la peinture blanche.

La serrure tient bon, dans la puissante inviolabilité de toute sa masse.

Alors elle comprend.

Ce n'était pas le spectre d'une personne jadis maltraitée, dont Lauri avait deviné la présence ici. Ce n'était rien de si spectaculaire ni de si lointain ; tout est en fait d'une simplicité à donner la nausée. Peut-être une souffrance intense, le sentiment d'un tort subi ont-ils tout déclenché, mais c'est sans importance. Quelque chose dans le temps, quelque chose dans l'espace a seulement formé une spirale pendant un instant, s'est tordu et recroquevillé, produisant un événement qui s'est mis à exister avant même d'être vécu ; et cela a été inéluctable, déterminé dès l'instant où ils étaient entrés dans cet appartement pour la première fois.

Que la serrure n'existe peut-être pas ou qu'elle existe bel et bien, c'est indifférent : l'essentiel est que cette prison, ils l'ont bâtie ensemble, et qu'elle est maintenant pour Kaarina concrète, parfaitement sûre et impossible à fuir, conçue dans cet unique but.

Kaarina retourne sur sa chaise, s'enfonce la tête dans les mains et pleure.

Elle sait que dans la chambre à côté, Lauri l'entend.