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Where the sailor spends his hard-earned pay

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Indrek Hargla, Väendru (2001, extrait)

 

Le théâtre n'avait cette saison — du moins pour les deux nouvelles productions prévues — aucun travail à m'offrir.

« Ils ont prévu des espèces de, Jaan m'expliqua en faisant de la main un vague arc-de-cercle dans l'air, des espèces de décorations fantasmagoriques, enfin des trucs pas clairs. Rien pour un charpentier. » Il parlait des nouveaux metteurs en scène, ces hommes jeunes, ambitieux et visionnaires, qui ne peuvent tolérer un seul élément de décor ordinaire, créé selon la géométrie euclidienne et les lois physiques telles qu'on les connaît. « Mais je les ai convaincus de donner de l'argent pour Väendru ! » m'annonça-t-il fièrement.

Väendru ? Oui, je me rappelais. Cette ferme. Et les projets de monsieur le directeur concernant une maison de campagne pour acteurs, un espace de répétitions, surtout pour le théâtre de chambre. Une grande ferme à la limite de quatre comtés, au milieu des bois. Et voilà qu'un fonds ou une fondation avait donné l'argent. Le théâtre allait acheter la ferme. Bon marché.

« Bien sûr tu n'arriveras pas à tout faire tout seul. Mais au moins c'est un travail, avec en plus le logis offert et... »

Jaan fit à nouveau de petits gestes. Pour un directeur, il avait toujours manqué d'éloquence. Comme moi pour un acteur. Quatre ans de théâtre, trois rôles. Quand j'ai terminé l'école d'art dramatique, on m'a même dit que si j'arrivais à trouver dans l'année un rôle de méchant — et avec ma tronche, qui, à ce qu'il paraît, justifiait que l'on m'y eût accepté, cela devait être envisageable — je resterais toujours le balafré de service. Que c'était la meilleure chose qui pouvait m'arriver. Que si l'on se mettait à faire davantage de films chez nous, alors je pourrais jouer des seconds couteaux. En fait, aucun des trois rôles n'était celui d'un méchant : un crocodile, un témoin de duel et une moitié du Cheval Bleu Ciel, c'est tout ce que j'ai jamais joué contre rémunération. Je sais assez bien, à ce qu'on m'a dit, je sais assez bien dire un texte, je sais terminer une école de théâtre. Mais je ne le fais pas. Ce n'est pas mon tempérament. Alors peut-être en tant qu'indépendant, en passant pour une agence pour glaner des rôles du type « Une lettre est arrivée pour monsieur ». Ou autre chose, ailleurs. Mais ce qui s'est passé c'est que l'on ne m'a pas donné un seul rôle acceptable, et quand le charpentier du théâtre est mort, j'ai décidé de proposer, disons, ma candidature. Ce qui m'a assez renfloué pour payer le loyer de ma chambrette chauffée au bois, la facture d'électricité, la bière du samedi et pour acheter des numéros de la Série noire qui débordaient d'une vieille caisse chez un bouquiniste derrière la gare. Mais au moins j'étais au théâtre, j'étais à proximité quand on distribuait les rôles, et je pouvais — en supposant des influences paranormales — décrocher un jour un rôle. Et un contrat.

Mais pas un contrat comme celui que Jaan me mettait maintenant sous le nez.

« Jusqu'au printemps, dit-il. Voilà un budget pour les matériaux de construction. Le projet n'est pas achevé, tu vois toi-même pour les corrections, il y aura d'abord besoin de mettre le toit et le plancher. Et gratter un peu partout. Tu y vas et tu vois. Et sinon — je t'ai dégoté un vieux pick-up, pour transporter les planches. Ça marche ? »

Je ne suis pas du genre à poser des conditions, des exigences, moi je ne joue pas la comédie. Je ne pouvais pas faire semblant de n'être pas enchanté. Jaan savait dès le début que j'étais d'accord.

« D'abord, dit-il en me présentant ses vues sur la question, c'est une maison de campagne typique, où l'on peut se reposer tranquillement et apprendre des rôles. Ensuite c'est un coin où on peut boire sans que les paparazzis s'en mêlent ; on peut desserrer la ceinture et picoler à souhait ; troisièmement, Tüügas pourrait y mettre en scène ses pièces d'horreur et ses miniatures. Les gens du coin et nos amis critiques viendront qu'il pleuve ou qu'il vente ; à partir de la nationale il y a quatre kilomètres sur une route normale. Quatrièmement, nous sommes le premier théâtre à avoir une petite tanière dans ce goût-là. Cinquièmement — là-bas je pourrai venir à bout de mes Misérables, mais je ne le dis qu'à toi. Et sixièmement je serais complètement débile de ne pas acheter un coin pareil à un tel prix.

— Est-ce qu'il y a l'électricité ? Et le téléphone ?

— Bien sûr. Mais pour Internet tu devras payer toi-même. »

Il y avait en réalité mille autres détails dont il aurait fallu discuter, mais je me contentai de signer le contrat, de m'emparer d'un exemplaire, puis de sortir par la porte, quand quelque chose me vint à l'esprit.

« Et, il faut que j'y habite tout seul ?

— J'ai l'air d'un supérieur de couvent ou quoi ? Prends ta greluche avec toi, et prends du bon temps. Mais deux choses — ne fais pas exploser le budget, ou bien je t'écorche tout vif, et il faut que nous puissions passer aux finitions après le mois de mars. »

Le mois de mars. Ça fait sept mois et 21 000 couronnes sans loyer à payer. Bien sûr que Tüügas aura son petit théâtre pour pièces macabres. Et Jaan une maison pour ses Misérables.

Vint alors une semaine durant laquelle, pour la première fois depuis plusieurs années, je me sentis faire quelque chose de concret. Je transportais des matériaux en vrac avec le pick-up, je prenais l'air sérieux, j'examinais les prix et donnais le sentiment d'un homme qui a vraiment un but. Je regroupai tout le matos et Jaan promit de tout expédier par camion. Avant de me mettre en route pour Väendru, je téléphonai — quatre soirs d'affilée — à Zhanna. Sa mère ne savait évidemment pas où elle était, avec qui ni pour combien de temps. Un mois déjà. Ça pouvait être encore une des ses amourettes stupides, au sujet desquelles elle a une théorie prouvée astrologiquement qui détermine avec qui et combien de temps, mais ça pouvait aussi être tout autre chose. Je ne savais pas trop ce que je préférais. Moi aussi j'étais dans l'horoscope — une influence saturnienne durable, tenace et oppressante, dont Zhanna ne se déferait jamais, qui en fin de compte ne la rendrait pas heureuse mais sans laquelle elle ne saurait vivre. C'était à peu près ça. Quand elle me voyait, elle disait toujours qu'elle m'aimait, mais autant que toutes les autres choses de la vie. Comme par exemple les amourettes et les aventures. Récemment elle avait passé plusieurs semaines avec un sous-marinier en Hollande puis était rentrée précipitamment à la maison, en injuriant tous les pays étrangers dans chaque nuance et chaque registre du biélorusse. Et puis, à ce que je savais, il y avait encore un ex-para, aujourd'hui agent de sécurité, appelé Leon, un dur-à-cuire, qui écrivait un peu de poésie et qui, quand il buvait, racontait ses combats en Afghanistan, fumait seulement des sans filtre et buvait du cognac de contrebande polonais. Mais évidemment je ne savais pas grand-chose.

Zhanna avait étudié un an à l'école d'art dramatique, puis elle en avait eu marre, bien qu'on eût tenté de l'amadouer en lui disant qu'on avait toujours besoin d'une reine de beauté capable de jouer en russe. Une fois elle fit le compte : elle avait exercé quinze métiers, dont le plus déprimant était standardiste pour un numéro vert et le plus désespérant consultante pour une entreprise de télécoms. Elle avait besoin de trop de choses à la fois, mais elle permettait — en tout cas elle me permettait à moi — d'être faible quand j'en avais envie, et fort quand elle en avait besoin. Ce n'était pas un mauvais système.

Nous ne pouvions pas habiter dans mon studio miteux ni chez ses parents. Quand nous nous étions séparés, nous étions convenus de quelque chose — quoi exactement, je ne m'en souviens plus — et voilà que je l'appelais.

Le quatrième soir elle était chez elle.

« J'ai une ferme, lui dis-je. Jusqu'au printemps. »

La ligne fut longtemps silencieuse.

« Et un champ ? » demanda-t-elle. Ce n'était pas une blague.

« Non, pas de champ. Enfin, je sais pas, peut-être que si. Mais je dois construire une ferme. Pour le théâtre.

— Et une forêt ?

— Beaucoup, partout autour. »

Je connaissais les conditions. Si elle vient, elle part aussi, quand et où elle veut. Nos manières franches faisaient que la seule chose certaine, c'était que quand elle était avec moi, alors elle était vraiment avec moi. Quand on se disait adieu, alors elle se donnait à un autre homme. Pour les Russes (et manifestement aussi les Biélorusses) il n'existe pas d'amour libre à l'occidentale — c'est ce que disait Zhanna. Une rousskaïa baba est une pute par défaut — c'est comme ça qu'elle disait. Que tout cela a des racines historiques, socioculturelles et ethnogéographiques et que si une Russe est vierge après le lycée, elle part à coup sûr vivre dans une grande ville et à coup sûr dans un foyer. Nous n'avions jamais parlé d'amour elle et moi, mais bien de tout le reste. Je crois que je suis sur la planète Terre l'homme qui connaît le mieux Zhanna. Dans la mesure où l'on peut connaître une femme qui ne dit jamais au revoir avant de s'en aller. Mais nous avions pour ainsi dire notre propre horloge, dont nous ne voyions pas les aiguilles, mais dont nous entendions le tictac dans l'obscurité. Et il me semblait à présent qu'à cette horloge l'heure avait sonné.

« Je crois bien que tu me manques, oui, dit Zhanna au bout du fil.

— Donc si tu n'as pas de travail ces temps-ci, lui proposai-je. Tu peux sans doute m'y rendre visite ?

— Un homme n'a pas le droit de vivre tout seul dans la forêt, dit-elle en soupirant. Il s'y transforme en loup, c'est vite vu.

— J'ai un théâtre à construire.

— Jaan est débile, me coupa Zhanna. C'est pas un loup qui construira un théâtre. Bref, il faut bien que je vienne. Et puis c'est l'automne. »

Je lui fis un point sur la logistique, lui proposai de la prendre en voiture, mais elle dit qu'elle viendrait me rejoindre toute seule un peu plus tard. Puis elle m'apprit comment faire chauffer le poêle dans une vieille maison abandonnée (avec un feu très doux et à peine rougeoyant, du matin au soir), comment aérer les chambres (une pièce à la fois, des branches fraîches de genévrier sur le plancher) et faire le lit (les draps doivent être suspendus à l'aube en direction du lever de soleil). Elle promit de venir une semaine plus tard.

Je retournai au théâtre parler avec Jaan, j'empruntai quelque part des livres sur la rénovation de maisons, je rasai ma barbe et fis d'autres choses du même acabit. Puis un matin je me saisis d'une carte et je pris la route, en sifflotant et en conduisant le plus respectueusement du monde. Une jeune femme qui tenait un vélo voulut traverser. Il n'y avait pas de passage clouté, mais je m'arrêtai, souris et lui fis signe de la main. Elle me sourit à son tour, je pensai comme ça qu'elle s'appelait Birgit, et elle passa avec son vélo. Elle avait une longue jupe fendue qui dévoilait ses jambes — comme pour me remercier — je jugeai à la regarder que sa peau était très douce et lisse. Elle sourit à nouveau, peut-être fière de voir que je la regardais, et que son remerciement eût été agréé et puis tout simplement — la vie est belle.

Elle l'était. Trois heures plus tard et sans le moindre excès de vitesse, j'étais arrivé. Väendru.

J'arrivai en milieu de matinée. Un trou, à l'ancienne frontière de quatre comtés, des forêts tout autour. Mais les gens de théâtre sont ainsi.

La ferme était vaste. Jaan m'avait fourni des papiers et inculqué quelques points sur l'histoire du coin. Tout ce qui avait trait à la ferme, il voulait en faire un jour un panneau d'information ; c'est un fou de folklore exilé dans la grande ville, moi pas ; il voulait que j'étudie un peu la chose, autant que possible. Peut-être même pour une représentation fondée sur une histoire locale, méditait-il. Mais d'abord Väendru. J'essayai de mettre de l'ordre dans ce que je voyais quand je débouchai dans la cour avec le pick-up plein à craquer. Il y avait dedans deux cartons de bières, presque tous les ustensiles de théâtre dont ils n'avaient pas besoin pour une mise en scène relevant de leur conception esthétique moderne, un ordinateur portable et des plaques de goudron. Oui, surtout des plaques de goudron. J'aime dormir au sec, même si je suis un comédien raté et un simple artisan menuisier au lieu d'être l'artisan de mon destin. Donc, qu'est-ce que je voyais? Je voyais un long bâtiment, une ferme qui avait dû jadis être très prospère. Je voyais une grange en bon état et des bicoques qui avaient autrefois été un sauna, une étable et une remise. Ces trois derniers finiraient en bois de chauffage. La propriété se situait sur une sorte de monticule au milieu des bois. Derrière la ferme s'étendait une prairie censée conduire à une boucle de ruisseau couverte de végétation. Il y avait un verger abandonné et des parcelles encombrées de mauvaises herbes, qui apparemment cachaient des parterres et des champs de patates. L'endroit était, disons, pratique : un homme comme Jaan pouvait y trouver l'esprit rustique de ses racines, un fermier ayant les pieds sur terre une parcelle de terrain, et un homme comme moi du boulot. Et du travail, il avait l'air d'y en avoir effectivement beaucoup. La ferme était assaillie par les buissons mais les fenêtres semblaient avoir toujours leurs carreaux. La cour était envahie de mauvaises herbes et le puits dans un état plutôt lamentable. Oui, tout cela était exploitable, mais — même moi je le sentais — était sans âme. Vous trouverez aisément à la campagne de vieilles fermes décrépites, dont ne sont restés debout que des vestiges mais qui ont une âme. Et peu importe combien de temps la bâtisse est restée vide. Tout dépend de qui y a habité, et non de quand c'était.

Väendru, comme je l'avais appris, avait été abandonnée en 92. Au moment où l'on s'est mis à construire dans le centre de Tallinn, quand ceux qui en avaient les moyens ont commencé à retourner à l'endroit qui leur revenait en vertu d'un droit historique. Sans, pour une raison ou pour une autre, se soucier de Väendru ni de milliers d'autres endroits semblables. Un certain Heldur Saad avait habité ici, c'est le nom que l'on trouvait dans mes papiers et dans la lettre d'un parent de sa sœur, le seul héritier, lettre que Jaan avait reçue en concluant le marché.

Väendru n'est pas le nom de la ferme mais du lieu environnant. Le village le plus proche est Sõelasmaa, à sept kilomères d'ici. Sur les plaines boisées il y a d'autres fermes, et l'une d'entre elles, Toigru, est considérée comme voisine de Väendru. La ferme avait été bâtie à la fin du siècle précédent, et comme je le voyais, l'exploitation avait dû être un temps florissante. Ce qui expliquait bien sûr le fait qu'elle eût été laissée vide dans les années quarante. Là encore on partit quelque part, mais ceux de Väendru furent envoyés très loin. Seul Heldur revint, les autres moururent en Sibérie. Et comme Jaan me l'expliqua, il n'était guère étonnant que la maison fût restée vide une dizaine d'années ni que Heldur revînt y vivre. Il se joignit au kolkhoze, s'adapta, éleva seul des vaches et vécut tant bien que mal. Dans les années soixante, plutôt bien du reste, car il se maria et reçut du kolkhoze une médaille. Sa femme mourut en 85, du cancer ; Heldur tint bon jusqu'à un âge avancé, et ils n'avaient pas d'enfants. La ferme resta vide après sa mort. Même des endroits bien plus beaux restèrent vides à cette époque. Une ferme dans l'acception actuelle du mot ne peut résister, ici — les terres sont trop pauvres, l'infrastructure est insuffisante et les pâturages sont rares. Mais l'héritier de Heldur était venu ici bricoler en été, avait conservé l'électricité et s'était même débrouillé pour faire installer le téléphone.

Si bien que je m'allumai une nouvelle cigarette, ouvris une bière, m'assis dans la voiture, respirai l'air automnal et réfléchis à l'ordre dans lequel réaliser les travaux. Evidemment je n'avais pas pensé à la chose la plus importante, une faux. Avant de construire un théâtre il faut que je me fraie un chemin jusqu'à la porte.

En une semaine je fis trois choses. D'abord j'aménageai pour Zhanna et moi-même un coin habitable. Ensuite je préparai pour Jaan une liste des travaux et je complétai le devis. Jaan pouvait bien m'écorcher, mais ce n'était pas avec les sommes convenues qu'il construirait ici ne serait-ce qu'une scène en plein air. Évidemment il le savait. Enfin, j'installai une ligne de téléphone aux grésillements pénibles et une connexion Internet avec un modem datant du Crétacé. J'allai également faire mes courses à Sõelasmaa et m'y présentai aux VIP locaux : un trio de vieillards ayant tous même figure et buvant leur bière devant l'épicerie, une vendeuse et le directeur du bureau de poste. À ma grande surprise ils se montrèrent gais et amicaux, quoique guère bavards, ce qui convenait très bien à ma vision du monde.

Puis je me construisis une échelle, pour faire le toit mais aussi pour mieux voir Zhanna arriver. Elle n'a jamais été facile à attendre.

Elle arriva à bicyclette, un grand sac à dos sur son épaule. Elle dit qu'un ami (je ne demandai pas de qui il s'agissait) l'avait amenée jusqu'à l'entrée du chemin et qu'à la campagne on n'arrive à rien sans bicyclette. Elle arriva le soir, et quand je regardai l'heure, il apparut que c'était exactement une semaine après mon coup de téléphone, comme elle l'avait promis. Elle mit la bicyclette au hangar et nous allâmes au lit.

C'est toujours si simple avec elle. Pour les autres aussi, je pense. Non pas que le flirt, la séduction, les balades en amoureux lui déplaisent — je crois qu'elle y prenait plaisir quand elle en ressentait le besoin. Mais nous n'avions pas à commencer du début, nous n'en avons jamais eu besoin, pendant ces dix années où sans cesse elle partait puis revenait, où elle pleurait aussi bien avant le départ qu'après le retour. Nous entrâmes simplement dans la chambre, sans même nous tenir par la main ni dire que nous nous étions manqué ou quoi que ce soit de semblable. Nous entrâmes dans la chambre, approchâmes du lit, elle me dit d'allumer le poêle et se déshabilla. Une heure plus tard environ elle parla de nouveau, ou plutôt demanda pourquoi je n'avais, pendant tout ce temps, pas regardé une seule femme. J'avais d'abord envisagé de lui mentir, mais maintenant, maintenant qu'elle m'avait percé à jour et avait compris que tous mes mouvements, toutes mes caresses, mes désirs, mes habitudes et mes pratiques étaient toujours les mêmes que les fois précédentes, les mêmes qu'avant, cela n'avait plus de sens. Oui, personne ne m'avait fait changer mes habitudes, personne ne m'avait rien appris de nouveau. Il y a des choses que l'on ne peut cacher, à Zhanna tout du moins, et à vrai dire je n'essayais pas vraiment.

Elle-même en revanche était nouvelle.

Mais je le savais, et j'essayais de noyer cette douleur dans ses caresses d'un nouveau genre. Ce n'était pas la chose la plus aisée du monde, mais l'heure était bel et bien arrivée. Notre heure. Et pour que cela demeure ainsi, je ne dois ni penser ni faire allusion à un attachement, à un retour durable, une vie en commun ou une famille. Je suis Saturne, j'existe là-bas dans le noir firmament, j'existerai sans cesse quoique rarement visible, gravé dans son destin, et quoiqu'il puisse peut-être s'y trouver de plus brillantes étoiles, j'y resterai, j'y luirai éternellement. Ce n'est pas si mal, en fin de compte. Même si Zhanna se mariait, je resterais à briller sur la voûte céleste, et à l'automne — notre saison — son mari serait très malheureux.

Ensuite nous fîmes bouillir de l'eau dans la cuisine, chacun se lava et lava l'autre, nous mangeâmes de la choucroute, bûmes du vin et parlâmes, comme nous l'avons toujours fait, des choses qui nous entourent et sont importantes pour nous, mais jamais de nous deux au milieu de ces choses, car pour ça tout était clair. Notre automne était de nouveau là.

Je lui parlai des projets de Jaan et de son théâtre. Elle était assise sur un rondin, les genoux sous le menton, ses cheveux blonds ébouriffés, en désordre, son peignoir passé sur son corps nu, elle m'écoutait en hochant la tête. L'air concentré et sérieux, comme toujours quand on lui parlait de quelque chose de nouveau.

« Les Misérables ? m'interrompit-elle pour la première fois. Mais comment vas-tu pouvoir mettre en scène les Misérables ici ?

— Jaan a un script, écrit il y a longtemps. Il avait sans doute en vue un endroit de ce genre, un endroit lui-même misérable, laissé à l'abandon. À mon avis c'est une idée farfelue, transposée à l'Estonie, mais il faut le comprendre. Moi je le comprends. Plus ou moins. Il est le seul directeur de théâtre qui ait fait l'école d'art dramatique et ne veuille pas se contenter de crouler sous les notes de frais. Mais sa pièce est évidemment délirante, et même tout le projet.

— Et les comédiens, des misérables aussi ?

— Ben oui, toutes ces voix et ces silhouettes connues et aimées, qui jadis étaient des superstars ou au moins étaient largement connues et dont maintenant plus aucun théâtre n'a besoin ; jetées à la rue ; incapables de s'adapter aux contrats, aux agents et à la vie d'indépendant ; bouffées par les nouveaux et inadaptées aux besoins des metteurs en scène à la mode, qui préfèrent leurs copains. Jaan dit qu'il est déprimant de voir comme les gens oublient vite leurs chouchous, avant de les retrouver tout excités en s'étonnant : « Mais au fait il était devenu quoi celui-là ! »

— Mais lui il en fait commerce ou quoi ?

— Je pense pas. Enfin, bien sûr il va gagner de l'argent et le théâtre aussi, mais ce serait un projet privé, avant tout pour assouvir des ambitions personnelles, et puis il veut aider ces comédiens misérables.

— Des misérables jouant des misérables dans un endroit misérable?

— C'est à peu près ça, oui.

— Ben tu vois ça me plaît. »

Ce soir-là je ne travaillai pas davantage. Je bus de la bière pendant que Zhanna allait se balader dans les alentours pour se familiariser, et j'écrivis, dans un début d'ivresse, des courriels à Roomas, à Tartu. S'il avait le temps et la volonté de fouiller dans ses archives, que pouvait-il y trouver au sujet de Väendru et Sõelasmaa ? Zhanna fut absente presque jusqu'à la tombée de la nuit et je savais que ça allait de nouveau être comme ça : elle est avec moi mais elle part quand elle veut et aussi longtemps qu'elle veut. À part se balader dans la forêt, ici elle n'a rien à faire, mais après tout c'est bien une de ses activités favorites. Elle me raconta ensuite que deux loups avaient récemment vécu ici, qui avaient fait fuir les chevreuils, et qu'il y avait aussi un terrier de blaireau. Mais en général elle était bizarrement silencieuse, un peu à l'écart, comme absente. Jusqu'à ce que nous retournions au lit et nous endormions avant l'aube. Son sommeil arrivait avant le mien, et j'écoutais longuement le souffle du vent, me sentant soudain maître de Väendru. C'était une douce impression.

Le matin nous parlâmes du travail, et du fait que je voulais essayer d'obtenir que le théâtre l'embauchât. Elle secoua la tête, dit qu'elle ne savait pas faire ce genre de travail. Si cela me convenait, elle resterait simplement là. À droite à gauche. Ça me convenait. Ce matin-là, tout dans ce monde me convenait.

Je crois qu'il s'écoula une semaine. Un camion arriva de Tallinn à deux reprises, apportant des lames de plancher, un tonneau de mastic, des boîtes de clous, une ponceuse. Le théâtre ne lésinait pas sur les matériaux, mais sur la force de travail, oui. J'allai quelques fois au magasin chercher de la bière et des soupes en conserve. Zhanna ? Zhanna aussi allait... quelque part. Non pas que je ne lui aie pas posé la question, mais sans cesse elle bottait en touche, et je ne lui posai donc plus de questions. Elle était ainsi faite, simplement, et si je voulais qu'elle se sentît libre et chez elle, je devais la laisser errer dans la région des jours entiers. Et à vrai dire je ne m'imaginais pas ce à quoi aurait abouti un refus de ma part.

Donc, oui, je crois qu'il s'écoula une semaine avant que Zhanna ne découche pour la première fois. Nous n'avions ni l'un ni l'autre de portable ; moi parce que c'est un plaisir qui revient cher, elle parce qu'un compagnon qui la biperait sans cesse bornerait sa liberté. Je suis d'avis que quand vous le débranchez, vous dites bien que vous ne voulez pas qu'on vous dérange, et cela même en dit long sur votre mode de pensée. Je restai assis toute la nuit réveillé, je traînai dans les recoins les plus débiles d'Internet, je regardai même des images où le visage d'Anna Kurnikova était greffé au corps d'une pute nue, chose pour laquelle on demandait de l'argent ; je me rappelai ce que l'on m'avait appris dans mon enfance pour ne pas être anxieux. Ma colère était déjà passée. Oh, bien sûr elle avait pu aller en ville, à Rakvere ou Tallinn, en faisant du stop ou en arrêtant un bus. Et bien sûr elle avait pu se casser une jambe en forêt ou s'être fait attaquer par un ours. Ou par un homme. Je lus mes courriels, il y avait même une réponse de Roomas, disant qu'il y avait bien sûr des traditions sur Väendru et Sõelasmaa, y compris des dictons et chansons, des choses tout à fait passionnantes, mais qu'est-ce qui m'intéressait précisément ? Je répondis en hâte : des choses intéressantes à mettre sur le site du théâtre. Il était sans doute toujours assis à son ordinateur de la rue Vanemuine puisqu'il me répondit qu'il m'en enverrait le lendemain.

Je m'étais probablement endormi devant l'ordinateur quand j'entendis un grincement. Je connaissais ce grincement, je l'avais déjà entendu auparavant mais il me fallut quelques secondes pour me rappeler ce qui émettait un tel son. C'était le rondin du seuil, aussi précautionneusement que l'on marchât dessus. Zhanna ne veut pas me réveiller, elle entre en tapinois. Dehors il faisait noir comme dans un four et je ne concevais pas comment elle pouvait trouver son chemin sans lampe de poche. D'où qu'elle pût bien venir. Mais elle est comme ça, elle trouve toujours son chemin, elle entend et écoute les objets inanimés lui parler.

Je ne voulus pas me précipiter vers elle sur le seuil, je me fis sans doute une réflexion sur ma dignité, sur une mine sévère qui me siérait.

Je vis alors la poignée — une de ces vieilles poignées en fer — être tirée doucement, lentement et timidement vers le bas. Zhanna se tenait sur le seuil et voulait, bien qu'il y eût de la lumière à la fenêtre, se glisser dans la maison en silence. La poignée était en position basse, mais la porte ne s'ouvrait pas.

« Bon allez, viens ! m'écriai-je. Je ne dors pas encore. »

La poignée resta immobile, ne bougea plus pendant quelques instants puis soudain, en brisant le silence elle se releva avec un grand bruit. Quoique la lumière fût allumée à l'intérieur et que la lune ne brillât pas au-dehors, je vis ou entrevis une sorte d'ombre glisser derrière la fenêtre.

Ce sont des délinquants du coin, venus cambrioler le mec de la ville. D'abord ils ont attrapé Zhanna dans la forêt et... Je pris la hache près du fourneau, je me ruai à travers la pièce et ouvris grand la porte d'un coup de pied.

Silence, vide, personne. Devant moi en tout cas. Du coin de l'œil je vis quelque chose fugitivement. De la lumière luisait à la fenêtre et je pus donc voir une silhouette basse disparaître derrière le coin de la maison. D'une main je tenais la hache et de l'autre je cherchais près de la porte l'interrupteur, à tâtons, mais ne le trouvai pas, je hurlai d'une façon que je jugeais propre à effrayer et je courus vers l'angle. Il n'y avait plus personne. Soit tout ceci était le fruit des visions d'un homme ensommeillé, soit l'individu avait disparu entre les arbres. Le moment où j'avais vu la silhouette — si je l'avais vue — n'avait duré qu'un clin d'œil, et à cet instant je mis ce fantôme, cette forme si semblable à un nain bossu qui s'était évaporée derrière le coin, sur le compte de l'imagination d'un homme saoûl et rendu stupide par l'inquiétude.

À l'intérieur, je tentai de me calmer, ce qui me prit trois bières. La hache était toujours devant moi et si ç'avait vraiment été un cambrioleur, je l'en aurais frappé. Il ne se passa rien de plus cette nuit-là, je le sais à coup sûr car je ne dormis pas une minute. La nuit et le petit matin furent inhabituellement calmes, l'aube glaciale. Il me venait beaucoup de pensées, mais il n'y avait aucune activité que j'aurais eu la force d'entreprendre. À l'aurore, la bouche chargée et la peau sèche du fait de ma nuit blanche et de la bière, je me levai et sortis. Je restai là, regardant à travers le brouillard automnal l'orée de la forêt au loin, frissonnant dans le froid. C'est alors que je remarquai les empreintes.

Nous avions déjà eu le temps de piétiner l'herbe devant la porte, et au milieu de cette surface humide et sensible se trouvait une empreinte, que je me penchai pour examiner. Quel qu'eût été le curieux de la nuit précédente, il ne portait pas de bottes. Un enfant ? Impossible. Non pas parce que même les petits campagnards ne courent habituellement pas la nuit dans les forêts, mais j'avais toujours devant les yeux, fuyante, la vague silhouette d'un nain bossu. L'empreinte était trop petite pour un adulte, mais il y avait pourtant en elle quelque chose qui évoquait un âge avancé... Je ne savais pas m'orienter dans le fouillis de mes impressions.

Derrière mon dos, quelqu'un me mit les mains sur les yeux, un corps chaud s'agrippa à moi. « Devine qui c'est ? » La voix de Zhanna était rauque, faible mais chaude. Je ne me retournai pas, me laissai enlacer. Des hérons volaient au-dessus de la maison en caquetant. Zhanna haletait légèrement, elle avait sans doute couru. Elle se pencha contre moi, ses paumes humides et chaudes caressaient mes yeux. Par son étreinte elle me demandait pardon, et en même temps m'enjôlait pour que je ne demande ni où, ni pourquoi ni avec qui elle avait été.

« Je voulais rentrer plus tôt, deux heures plus tôt même, mais je n'ai pas pu », dit Zhanna. D'habitude elle ne dit pas cela.

« Quelqu'un est déjà venu il y a deux trois heures. Quelqu'un qui a touché la poignée de la porte, mais je l'ai fait fuir.

— Quelqu'un ? Mais qui donc ?

— Il ne voulait pas que je le sache. Mais il avait l'air d'un nain bossu. Et il était pieds nus. »

Zhanna ne répondit rien à cela, comme si les nains étaient une chose que l'on voit toutes les nuits. Elle soupira, m'embrassa, nous allâmes dans la chambre et dormîmes jusqu'au soir. J'avais gâché une journée de travail. Nous fîmes bouillir de l'eau et nous nous lavâmes, nous fîmes du rassolnik et bûmes du vin bulgare bon marché. Tout ça en nous taisant généralement, car je ne voulais pas poser de questions ni elle répondre. Ensuite Zhanna s'assit dans son peignoir ouvert sur le bord du lit, se coupa les ongles tandis que, la tête ensommeillée et les mains tremblantes, je concoctais des ajouts au projet. Väendru était une ferme tout en longueur ; si l'on abattait un mur intermédiaire, qui de toute façon avait manifestement été construit plus tard, on obtiendrait plus d'espace pour les chaises. L'estrade, notre actuelle « cuisine », serait selon la volonté de Jaan fournie d'une garniture de meubles de ferme à l'ancienne achetés bon marché. L'autre scène serait dehors, devant la grange. Pour un théâtre de ferme qui se respecte, Väendru manquerait certes de bâtiments annexes, mais ce ne serait plus mon souci. Vraiment pas. Il faudrait construire une nouvelle antichambre, où l'on pourrait suspendre un panneau sur l'histoire de Väendru, pensais-je. Le clic du coupe-ongles s'arrêta et les bras de Zhanna me mirent debout, éteignirent la lumière et me tirèrent vers la chambre à coucher.

Au matin elle repartit, et moi je travaillai. Le soir elle apporta des champignons, des bolets, et nous les fîmes griller dans du beurre, puis nous bavardâmes et fîmes l'amour. Elle fut cette nuit-là plus passionnée et plus assoiffée qu'auparavant, que jamais auparavant. Elle oubliait l'estonien, gémissait en biélorusse en y mêlant du tatar, que son grand-père lui avait appris jadis. J'étais fatigué, mais sa soif m'aiguillonnait, sa gratitude m'attendrissait. Je sentis dans mon dos ses ongles raclant, elle me les enfonçait presque sous la peau — ça c'était quelque chose de nouveau — mais la douleur, que je sentais à peine, se muait en douceur romantique. Ce fut une nuit insensée.

Le jour suivant je vis les papillons. Un essaim jaune tournait au-dessus d'une petite motte de mousse et je m'étonnai qu'il y eût encore des papillons si tard en automne. Ils étaient tous jaunes et se refusaient à partir de là, bien que ce fût précisément là, derrière la grange, à l'ombre d'une petite sapinière, que je voulais mettre la réserve de bois. Il y avait dans leur danse quelque chose d'effrayant et de bizarre, de désespéré, et j'essayai de ne plus penser à cela, d'oublier.

Lors de nos automnes, à Zhanna et moi, il y a toujours peu de lumière, mais beaucoup de ténèbres, d'obscurité, de choses non dévoilées. Je ne suis jamais parti à sa recherche en été, sans doute pour qu'elle n'eût pas à m'éviter. L'automne finit toujours par revenir, les astres redeviennent propices. Il était cependant plus difficile de supporter les absences de Zhanna à Väendru. Nous vécûmes ainsi deux semaines, souvent elle partait le matin pour revenir en soirée. Je ne croyais pas qu'elle eût un amant là-bas dans les bois, mais je ne comprenais pas pourquoi elle avait besoin de tant de solitude, parfois même pendant les nuits.

Mais nous n'en parlâmes pas, comme nous ne parlions jamais de nous ni de notre amour. Nous parlions de façon abstraite, nous demandant pourquoi ce sont les hommes les plus doux et les plus sensibles qui reçoivent en partage des histoires d'amour ennuyeuses et plates ; comment se fait-il qu'ils ne comprennent pas pourquoi les femmes les plus belles et les plus pures choisissent les partenaires les plus absurdes ; nous évoquions le souci de Zhanna quant au fait que les hommes deviennent des loups tandis que les forêts se vident de leurs loups véritables à cause de la chasse ; nous parlions du tatouage de Zhanna — elle s'était fait tatouer sur l'épaule gauche un large signe, des sortes de roues entrelacées, ce qui signifiait dans la philosophie orientale, comme je l'appris, l'aspiration éternelle, infinie et inassouvie vers la paix de l'âme. En réalité, dans la philosophie orientale, tout symbole signifie quelque chose de ce genre, mais ça je ne le dis pas à Zhanna. Nous ne parlions pas de là où elle se rendait, de la raison pour laquelle elle changeait si souvent de coiffure, ou pourquoi chaque jour une ride nouvelle apparaissait sur son visage, ni pourquoi je la vis une fois en larmes auprès des papillons jaunes.

Je reçus de Roomas un premier courriel contenant des éléments concrets. Il n'avait pas bien compris, ou compris à sa façon, ce dont j'avais précisément besoin — son courriel incluait des statistiques sur les documents d'archive, des apparitions et réitérations de légendes-types, les chiffres de la classification Aarne-Thompson liés à Väendru et à la paroisse ; beaucoup de termes spécialisés. Je ne comprenais pas tout et m'étonnais de son zèle et de ses efforts. En même temps il m'informait que la frontière historique des quatre comtés était bel et bien historique. Les frontières des comtés (dans quelle mesure Mõhu et Vaiga étaient bien des comtés, il promit de m'en écrire davantage ultérieurement) n'ont pas en soi changé depuis le moment où ces comtés ont été pour la première fois mentionnés — on les a rattachés et détachés, mais les frontières elles-mêmes n'ont pas bougé. Dans la proximité de cette frontière ont toujours vécu beaucoup de magiciens, sorcières, rebouteux, devins et autres gens de cette sorte. Aujourd'hui, me disait Roomas, il n'y a plus de magiciens célèbres dans la région — de magiciens chez qui se rendent des gens de tout le pays. Mais il avait entendu dire qu'il y en avait tout de même quatre autour de Väendru — tous des charlatans — et l'une d'entre eux résidait même à Toigru, la ferme voisine. Une certaine Ines, guérisseuse, qui par imposition des mains guérit des maléfices, restaure la bioénergie, ainsi de suite. Je me dis que Zhanna pourrait trouver intéressant de bavarder avec elle.

Si elle ne l'avait pas déjà fait.

Un soir, quand je pris entre mes bras Zhanna toute mélancolique, elle m'informa d'un air sombre qu'elle était indisponible pour plusieurs jours. Je ne suis pas du genre à hurler de désespoir, à faire « encore, encore, encore ! », mais je craignis tout de même de voir s'évanouir la tendresse à laquelle nous étions parvenus — de perdre le momentum, comme disent certaines personnes à la mode. Zhanna, quand elle a ses règles, est très sensible et rétive vis-à-vis de l'amour charnel ; elle-même explique cela par son sang tatar, l'héritage de ses ancêtres et les coutumes qui apportent ou détruisent le bonheur. Autrefois, à l'époque de ses interminables quêtes hasardeuses, Zhanna était active dans une « société tatare », mais elle l'avait vite quittée, disant qu'ils suivaient un principe léniniste, qu'ils considéraient les Tatars comme de véritables « Tatars ». Le grand-père de Zhanna, Murat, qu'elle se rappelait très bien quoiqu'il fût mort quand elle avait onze ans, avait élevé son fils comme un vrai membre du peuple tatar, ou plus précisément du peuple bulgare. À ce que j'ai compris, les vrais Tatars sont en fait des Bulgares, dont les Mongols de la Volga (et les Tatars qui les accompagnaient) détruisirent le royaume avant de s'installer dans ces contrées fertiles et dans la ville qu'ils appelèrent Kazan. Les Bulgares, peuple türk eux aussi, survécurent bien entendu et se mêlèrent aux envahisseurs. Murat se considérait comme un descendant des Bulgares d'ancienne et véritable souche, et il maudit jusqu'à la fin de ses jours Lénine, qui avait baptisé Tatarstan le pays des Bulgares. Murat passait également pour chamane. Bref, Zhanna a un peu de ce sang dans ses veines, même si elle se considère plutôt comme biélorusse. Quant à la raison pour laquelle la Biélorussie d'aujourd'hui est la véritable héritière du Grand-Duché de Lituanie médiéval, c'est une tout autre histoire (et plus longue). Zhanna avait aussi été membre d'une « société lituanienne » et en avait fui affligée.

Moi-même je n'ai pas de préjugés, quoi qu'il en soit je ne commençai pas à asticoter Zhanna, je lui dis juste que dans ce cas, les prochains soirs nous nous contenterions de discuter.

Jusqu'à minuit nous parlâmes de théâtre, des tentatives sans espoir de Tüügas pour le renouveler, de ses adaptations ratées de Poe, de la vie de Zhanna en Hollande (là-bas vivent les gens les plus ennuyeux du monde, c'était l'avis de Zhanna), et encore de mille choses absurdes. Quand je sentis que j'avais sommeil, Zhanna dit qu'elle allait se promener encore un peu.

Sachant qu'elle ne rentrerait pas avant le matin, je lui conseillai de prendre une lampe de poche et une veste bien chaude, car les nuits s'étaient rafraîchies. Ce qui, soit dit en passant, ne semblait pas gêner nos papillons jaunes. Elle m'embrassa sur les lèvres, me souhaita bonne nuit et partit. Oui, j'avais sommeil, mais je ne pus dormir. Je me mis un casque sur les oreilles en comptant que la musique m'endormirait. J'écoutai des disques de Zhanna, des groupes aux noms absolument impossibles. Cette musique aux accents de berceuse effrayante, c'est sans doute ce qu'on appelle le gothique folk. Je ne savais pas qui lui avait refourgué cette musique, manifestement quelque autre bon ami. Je finis par tomber dans un sommeil froid et peuplé de cauchemars, traversé de voix glaçantes et morbides qui se mélangeaient à des visions kafkaïennes de continents perdus et de clous brûlants enfoncés dans la chair. À un moment j'avais éteint le lecteur — je ne me rappelle plus comment ni sous quelle impulsion — mais un hurlement de loup n'en hanta pas moins mes rêves.

Au matin, Zhanna n'était toujours pas rentrée. Je travaillai jusqu'à midi, je fis cuire le dernier borsch à la choucroute, je mangeai un demi-croûton de pain, j'arrachai les lames pourries du plancher, je tuai sans pitié à la pelle des souriceaux couinants qui en sortaient.

La voiture de police arriva dans l'après-midi, alors que la nuit commençait à tomber et que Zhanna n'était toujours pas là. Je me demandai où elle pouvait bien manger lors de ses escapades. Mais à vrai dire elle ne mangeait pas beaucoup, et ce tout particulièrement à Väendru, quelle qu'en soit la raison. Elle avait pourtant conservé ses traits pleins et doux, elle avait peut-être même pris du poids ; bien qu'elle fût ce genre de fille qui ne grossit jamais, et si quelque chose s'ajoute à sa silhouette au fil des années, c'est uniquement de la féminité.

Quand les feux de signalisation dans la cour jetèrent de la lumière à travers la fenêtre, je compris que j'entendais depuis longtemps un bruit de moteur. Je sortis, me demandant rapidement à la vue de la voiture de police, comme tout honnête citoyen, si mon apparence était bien celle d'un honnête homme. La voiture — une 07 bleu clair — s'arrêta à côté de mon vieux pick-up — la cour de Väendru se changea en un beau parking ancienne mode — et deux hommes en descendirent, un en uniforme d'agent, l'autre en civil, jeans, pull vert et blouson en cuir marron. Le nom de l'agent était Toomas, je l'avais vu une fois au magasin de Sõelasmaa et nous avions échangé quelques mots. L'autre homme était plus costaud, je le voyais pour la première fois mais il donnait l'impression d'être le plus important du duo, cheveux blonds coupés court, moustache blonde, yeux perçants, mouvements vifs. J'étais convaincu qu'une arme se cachait sous son blouson en cuir. Ils ne restèrent pas à attendre près de leur voiture, ils s'approchèrent de la maison d'un pas assuré. Nous nous rejoignîmes au milieu de la cour.

« Bonsoir, dis-je poliment.

— Bonsoir, dit l'agent Toomas. Bonsoir. On est...

— C'est vous qui venez du théâtre là-bas ? demanda soudain l'autre homme. Charpentier ?

— De profession, oui. Vous voulez voir les papiers de la maison ?

— Non, répondit Toomas. Pas la peine. On est venus poser deux trois questions. Et voici...

— Kahusk. Inspecteur-chef Kahusk, Police Criminelle Centrale, répondit l'homme au cuir, du ton d'un homme dont la voiture aurait bien plutôt été un modèle 007...

— Enchanté, fis-je. Je m'appelle Reino. Reino le charpentier. Vous voulez entrer ? J'ai du thé chaud. De la bière aussi, mais il est inutile de vous en proposer, je pense ?

— Nous sommes au volant, oui, dit Toomas.

— Non, toi tu es au volant, remarqua l'inspecteur-chef Kahusk. Je n'ai pas le droit de boire moi non plus, mais franchement j'ai une putain de soif. Je vous en achète une bouteille.

— Saku Pilsner ?

— Vu nos salaires on n'en boit pas de meilleure. Sept couronnes ?

— Au magasin c'est six cinquante. Je vous apporte ça. » Je compris qu'ils ne voulaient pas encore entrer. Trente secondes plus tard, Kahusk me donnait six couronnes cinquante et buvait la moitié de la bouteille en une gorgée. Toomas déglutit. Nous nous assîmes devant la maison, sur les rondins.

« Laisse tomber, fit Kahusk avec un sourire en coin. T'en auras plus tard, je t'en paierai une. Autrement, putain, on verra encore dans les journaux qu'un policier en état d'ivresse a renversé sa voiture, ça fera un sacré boucan un peu partout et tu te feras virer. Ouais. » Il se tourna vers moi et prit dans sa poche un bloc-notes. « C'est juste quelques petites questions, on est venus voir si vous pouvez pas nous aider.

— Volontiers. » Quelque chose se noua en moi, quoiqu'il n'y eût aucune raison.

« Vous vivez seul ici ?

— Je ne vis pas vraiment ici, en fait. Je retape la maison jusqu'au printemps. Le théâtre veut inst...

— Oui, je sais. Mais en pratique vous habitez bien ici ?

— Euh, oui. En pratique, oui. Ou je vivote, comme vous voulez. »

Kahusk termina la bouteille et la posa par terre devant un rondin, l'air suspicieux.

« J'en apporte une autre ?

— Non, merci, ça va aller. Vous vivez seul ici ? répéta-t-il.

— Ma petite amie passe aussi de temps en temps.

— Votre petite amie ? Ils échangèrent un regard interrogatif et le nœud dans mon ventre grossit encore un peu.

— Enfin bon, elle habite ici aussi, à vrai dire. Mais elle n'est pas là tout le temps.

— Tu m'avais pas dit ça, fit Kahusk à Toomas. Qu'ils étaient deux.

— Ben je savais pas, dit Toomas, l'air de s'excuser. Ils ont pas besoin de s'enregistrer, donc...

— Comment s'appelle votre petite amie ?

— Zhanna Belogubova-Faizijeva. De Tallinn.

— Elle travaille, elle est étudiante ?

— Un peu de tout. Dernièrement elle travaillait comme consultante dans une entreprise de communication.

— Et où est-elle en ce moment ? Kahusk écrivit quelque chose dans son bloc-notes.

— Honnêtement, je ne sais pas. Je ne lui demande pas de me dire où elle va. Elle aime bien aller flâner en forêt. »

Ils échangèrent à nouveau un regard éloquent, je crois que c'était involontaire et que ça aurait dû rester caché.

« Elle erre tout simplement dans les forêts ?

— Oui. Elle aime être dans la nature. Elle cueille des champignons aussi. » Ça semblait bête à dire. J'allumai une cigarette, Kahusk et Toomas m'imitèrent. J'avais une « Rumba » et eux des « Bond ».

« Où est-elle en ce moment ? demanda alors Kahusk. Vous devez le savoir ?

— Non, je ne sais pas. Elle est partie hier soir, pour se promener, a-t-elle dit, et elle n'est pas encore rentrée. »

Ils restèrent tous deux silencieux un long moment, soufflèrent de la fumée, et à mon tour je sentis que j'avais besoin d'une bière.

« Est-ce qu'elle part souvent se promener si longtemps ? demanda enfin Kahusk.

— Elle aime être seule », répondis-je. Que devais-je leur dire ? Que je vis avec une femme qui erre toute seule la nuit dans les forêts mais où et pourquoi je n'en ai pas la moindre idée ? « Mais oui, elle est souvent absente aussi longtemps. »

— Et vous n'avez pas la moindre idée de l'endroit où elle pourrait présentement se trouver ?

— Dans la forêt ? proposai-je. Je crois qu'elle est comme ça, un peu bizarre. Proche de la nature.

— Mais où ça dans la forêt ? Du côté de Sõelasmaa, à Priidumägi ou bien vers les prairies ? » demanda à présent l'agent. Je n'avais aucune notion précise de la géographie locale, et c'est ce que je leur dis.

« Et si on attendait la fille ? » demanda doucement Toomas à Kahusk. Celui-ci secoua la tête.

« Attendez, dis-je alors. Attendez. Bien sûr vous pouvez rester ici à attendre, même si j'ai un travail laissé en plan, mais si nous pouvons, moi ou Zhanna, vous aider de telle ou telle manière, soyez assurés que nous le ferons. Mais avant de venir, vous ne saviez absolument pas que Zhanna vivait ici. Et maintenant vous ne me posez plus que des questions sur elle. Écoutez, je suis quelqu'un de tout à fait honnête et comme il faut, je paie mes impôts, comme on dit souvent aujourd'hui — même si j'ai fait des études de théâtre — Zhanna aussi, alors peut-être voudrez-vous bien m'expliquer à quoi rime cet interrogatoire ? » Dans les films américains on dit ce genre de phrases avec maladresse, avec un beau sourire, les mains un peu tendues vers l'avant — Wait, wait, wait a minute, wait a minute, but... À l'école nous avions appris à reproduire ces expressions et mines caractéristiques, principalement pour savoir comment il ne faut surtout pas jouer.

Toomas m'écoutait bouche bée ; Kahusk fit : « Mouais ». Il réfléchit un moment et répéta : « Mouais ».

« Je vous reprends une bière ? J'en prends une pour moi.

— Je ne crois pas avoir de monnaie...

— Ah, au diable vos six cinquante, dites-moi plutôt ce que tout ça veut dire ! »

Quand Kahusk ouvrit sa deuxième Pilsner, Toomas dit : « Il y a des cueilleurs de champignons et de baies qui ont disparu. Tous des gens du coin, qui cueillent ici depuis des années et connaissent ces bois. Des jeunes, en plus, avec des portables, mais ils ont disparu comme par enchantement...

— Et c'est pour ça que l'on appelle un inspecteur-chef de la Criminelle Centrale ? demandai-je. Pour des cueilleurs de champignons ? En général ça regarde plutôt les services de secours, non ? »

Toomas réfléchit un instant, regarda d'un air interrogateur son collègue, qui opina en signe d'assentiment. « Sur un côté du ru de Sällikse, près d'une roche, on a trouvé le panier d'un cueilleur de champignons. Et il y avait des traces sur la roche. Peut-être bien des traces de sang. On a des gars à Tallinn qui étudient ça.

— Attaqués par un ours ? supposai-je. Ou un loup ?

— Pas d'ours ici d'après les garde-chasse. Et les loups du coin n'ont jamais attaqué personne.

— Les loups... voulus-je intervenir, mais Kahusk me prévint.

— Bon d'accord, dit-il. Vous dites que cette fille est dans les bois depuis cette nuit. Est-ce qu'elle ne vous a rien dit de ses balades précédentes ? Est-ce qu'elle aurait vu quelqu'un dans la forêt, ou remarqué quelque chose de particulier ? Est-ce qu'ici vous avez vu ou entendu quelque chose, constaté la présence d'étrangers ? Ou n'importe quoi d'autre ? »

Une nuit quelqu'un a fait jouer la poignée de la porte, un nain bossu qui allait pieds nus. Est-ce que je pouvais leur dire ça ?

« Il me semble, finis-je par dire, qu'une nuit quelqu'un a traîné dans la cour. Mais je ne suis pas sûr, et il n'y a aucune trace. Mais c'était il y a une semaine ou plus.

— Ah ah ! s'anima l'agent. Rien de plus précis ne vous revient ?

— Malheureusement non, rien de sûr. Il faut dire que j'avais sommeil, ce n'était peut-être qu'une impression.

— Vous ne consommez pas de produits stupéfiants ? demanda Kahusk.

— Je ne consomme que des produits brassés et fermentés. Si vous voulez, vous pouvez perquisitionner tout mon domicile, je ne demanderai pas de mandat ou rien. Voyez vous-mêmes, on n'a caché ici aucun plant de cannabis, pas de cueilleurs disparus ni d'alcool de contrebande. C'est un théâtre dont je m'occupe ici.

— D'accord, ne le prenez pas mal...

— Mais je ne le prends pas mal. Mais vraiment, je n'ai rien vu d'autre de louche, et j'ai peur de ne pouvoir vous aider.

— Alors ouvrez bien vos yeux et vos oreilles. Au cas où, dit Toomas. Dans mes forêts, personne n'a jamais disparu. Il n'y a pas de prédateurs ici, pas de bandits en fuite non plus, mais bon, il y a des gens qui disparaissent. Vous pourriez me téléphoner quand votre copine refera surface ? On voudrait discuter aussi un peu avec elle.

— Oui, nous devons partir, dit aussi l'inspecteur-chef en se levant. Les voisins n'ont rien dit ? Vous avez des contacts avec eux ?

— Vous pensez à cette guérisseuse, à la ferme de Toigru ? Je ne l'ai jamais vue.

— Ines est quelqu'un de bien, me dit Toomas. Certains évidemment la tiennent pour débile mentale. Bonne soirée, alors, soyez prudent et téléphonez-moi, hein ? »

Je promis qu'en tant que citoyen respectueux des lois, je ferais tout pour collaborer avec les forces de l'ordre.

Zhanna ne revint pas ce soir-là, ni dans la nuit. En revanche, un courriel de Roomas m'arriva, dans lequel je n'eus d'abord pas le courage ni l'intention de me plonger, quand une entrée — « roche vive » — attira mon attention. Ce bloc se trouve sur la rive du ru de Sällikse (celui-là même qui coule à travers la forêt et dont le point d'émergence est une source qui se trouve quelque part dans les environs), dans une petite clairière. Roomas avait appris auprès d'un géologue de sa connaissance que la roche vive de Kirvesti était un peu bizarre aux yeux des experts, certains paramètres géodésiques ne correspondant pas précisément aux conditions habituellement nécessaires à la présence d'une roche vive. Tout semble montrer, écrivait Roomas, qu'il y avait de la forêt à cet endroit avant la roche, ce qui est absurde d'un point de vue scientifique, mais bon, on ne peut guère en juger de manière très précise. Quant au fait que la roche ait été utilisée comme pierre sacrificielle, les données sont peu abondantes, mais selon toute vraisemblance ç'a été le cas, estimait Roomas. Il avait à sa disposition une enquête détaillée d'un folkloriste sur les pierres sacrificielles et les récits populaires qui leur sont liées, chaque pierre étant censée être accompagnée de diverses traditions. La nôtre, dont le nom était Kirvesti, n'y faisait pas exception. Suivait une analyse expliquant ce que ce nom pouvait vouloir dire, mais je n'y compris rien. Puis enfin, alors que mon intérêt commençait à retomber, je lus ce que Roomas disait d'une légende relevée en 1921 au sujet du village de Sõelasmaa, qui racontait que dans le temps jadis, quand on entendait hurler un mardus[1] dans la forêt, il disparaissait toujours un cueilleur de baies dans les profondeurs du bois, et ensuite on trouvait des traces de sang sur la roche de Kirvesti. Il y avait aussi plusieurs histoires sur un génie de la roche et sur des gnomes vivant en dessous de celle-ci, ainsi que quelques histoires de loups-garous, d'origine germanique, qui manifestement venaient de l'arrière-salle du manoir seigneurial. Si j'étais intéressé, il les scannerait et les enverrait. Je devais répondre tout de suite, comme ça il resterait à son travail et s'occuperait des scans, le lendemain il n'avait pas le temps, il devait être rapporteur pour une soutenance de thèse d'assyriologie.

Je répondis tout de suite.

Les fichiers scannés arrivèrent trop tard ou trop tôt. Je dormais déjà et je fis des rêves accompagnés de gothique folk. Elle viendra demain matin, me persuadais-je au travers du sommeil, au matin Zhanna sera là. Mais elle n'était pas là. Je soignai mon mal de tête à la bière et entrepris de détruire des nids de souris avec une totale absence de compassion. À midi j'avais mis quatre lames de plancher et Zhanna n'était toujours pas là. Je n'avais pas non plus d'appétit, et décidai donc de faire une visite à la ferme voisine de Toigru, chez la guérisseuse Ines. Cette idée me vint de manière soudaine et s'imposa comme la seule chose à faire, la seule chose envisageable. Les fichiers de Roomas étaient dans la boîte aux lettres, je ne les avais pas ouverts, il avait écrit pendant la nuit pour dire qu'il n'y avait là que les documents mêmes et qu'il enverrait les analyses plus tard. Entretemps, il fallait conduire les enfants à la maternelle et massacrer l'assyriologue avec sa thèse. Je savais depuis longtemps qu'il avait besoin d'étonnamment peu de sommeil, il n'avait aucune envie de raccourcir son temps de travail au profit de celui-ci. Je m'habillai de façon convenable, je me lavai les dents et le visage, je mis même un peu de déodorant pour atténuer mon odeur virile et je me mis en route. Je laissai à Zhanna une lettre coincée dans l'encadrement de la porte pour dire que j'allais faire un tour chez les voisins. Au cas où vraiment elle ne l'apprendrait pas avant. J'y allai à pied. Moi aussi je voulais découvrir enfin cette forêt, peut-être y verrais-je des têtes connues.

 

Traduit de l'estonien par Martin Carayol.


[1] Créature du folklore estonien que l’on peut assimiler au mort-vivant.