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Where the sailor spends his hard-earned pay

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Jyrki Vainonen, Brûlé (1999, extrait)

 

Il ne devait y avoir personne dans la maison. Après avoir appris par l’intermédiaire du téléphone de campagne que moi et mes hommes avions l’ordre de l’incendier, je décidai de m’acquitter de cette tâche le plus vite possible et sans perte de vies humaines. Aucun d’entre nous ne voulait plus tuer. Une longue période de troubles était en train de s’achever. Depuis plusieurs semaines déjà, sur le front courait une rumeur insistante annonçant la fin de la guerre. On nous disait que quelque part se réunissaient des conseils, et on laissait entendre qu’ils étaient sur le point d’aboutir. En attendant, nous parcourions les forêts et essayions de sauver notre peau. Depuis bien longtemps déjà nous avions cessé de croire tant à l’honneur de la victoire qu’à l’humiliation de la défaite. C’étaient devenus des mots sans contenu réel. Le plus important était de rester en vie.

Nous sortîmes de la forêt tels des spectres fuligineux, et gravîmes avec précaution la colline basse où se trouvait la maison. Nous vérifiâmes soigneusement le bâtiment. Nous marchâmes longuement dans ses pièces désertes et renfermées. Il n’y avait pas là d’êtres humains, nous ne rencontrions que des rats. Nous couvrîmes d’essence les fondations de la maison, après en avoir d’abord aspergé les planchers et les murs dénudés des pièces. C’était un soir paisible, et il n’y avait pas lieu de craindre une propagation de l’incendie.

Nous nous réunîmes sous la colline, en bordure de forêt, pour suivre la combustion de la maison et les progrès des flammes. Nous mîmes le feu à la traînée d’essence. Les flammes coururent vers le haut de la pente, et les planches sèches prirent feu en un instant. La maison s’illumina de flammes. Elles grandissaient sans cesse, s’échappaient par les embrasures des fenêtres et léchaient les murs boisés. Par les fenêtres se déroulaient des volutes d’une fumée brunâtre. Elle formait de légers bandeaux qui descendaient la pente jusque sous les arbres, où nous nous tenions en silence et observions le travail de destruction. Certains couvraient leur bouche avec un mouchoir, certains toussaient faiblement. Sur nos visages se reflétait la lueur des flammes. Nous entendîmes bientôt les premiers rondins porteurs s’effondrer en illuminant l’air de flots d’étincelles. Le bâtiment s’anéantissant morceau après morceau annonçait pour nous la fin de toute démolition, de toute violence.

Le grand brûlé sembla naître du dernier effort de destruction. Nous entendîmes d’abord sa voix. Elle s’élevait au-dessus du crépitement des rondins et du souffle des flammes. Le cri ressemblait au hurlement d’un animal torturé. Bientôt nos yeux distinguèrent une silhouette solitaire qui se tenait à côté des ruines, se détachant contre les arbres sombres de la forêt. Elle était cachée par la fumée virevoltante et tournoyante, et nous n’étions pas sûrs de ce que nous voyions. Avait-elle levé son bras vers le ciel rougi par les flammes ? La fumée se dissipant un instant, nous comprîmes que nous avions devant les yeux un être humain en flammes, une torche humaine qui se jeta vers le bas de la pente. Elle roula à nos pieds, incendiant sur sa route des brins d’herbe et des branchages. Quand le mouvement prit fin, aucun d’entre nous ne fit le moindre geste pour aider. Nous nous tenions en cercle autour de la forme noircie. Les petites flammes s’éteignirent une à une. Un puissant craquement nous parvint depuis le sommet de la colline quand les rondins supportant les murs de la maison se rompirent et que la demeure s’effondra dans une grande gerbe d’étincelles. Je jetai un regard aux visages blêmes des hommes. On y lisait dégoût et saisissement.

Au même instant, nous entendîmes un son : depuis la forme s’élevait une plainte silencieuse. Certains des hommes détournèrent la face et reculèrent. « Achève-le », chuchotaient-ils en regardant fugitivement, par-dessus mon épaule, la silhouette allongée par terre. J’aurais dû leur obéir. Au lieu de cela, je me penchai sur le grand brûlé et ordonnai qu’on apportât un brancard. Je dis que nous le transporterions au camp, d’où une ambulance l’emporterait à l’hôpital.

Le trajet vers le camp prit une vingtaine de minutes. Nous l’effectuâmes sans un mot, écoutant la plainte incessante et silencieuse du grand brûlé. Il était inconcevable qu’il fût toujours conscient. Quelque part au loin, on entendait des tirs de canon assourdis, et nous avions parfois l’impression que le sol tremblait sous nos pas.

Au camp, un jeune aide-soignant fut stupéfait en voyant notre fardeau. Il refusa fermement d’y toucher. « Il est vain de vouloir ramener les morts », dit-il en détournant son visage. Les ambulanciers secouèrent la tête quand nous introduisîmes dans la voiture l’être couché sur le brancard. Nous suivîmes la voiture du regard, en silence, tandis qu’elle disparaissait prudemment sur une route forestière, secouée par les racines noueuses qui affleuraient. Un des feux de freinage rouges était cassé.

 

La guerre prit fin le jour suivant. Sans plus de cérémonies, nous rendîmes notre équipement, nous nous fîmes nos adieux, et chacun d’entre nous suivit sa propre route. Je retournai, à bord d’un train antique, vers la ville où j’avais habité avant que la guerre n’éclatât. Le trajet fut interrompu de nombreuses fois, car il fallait retirer des rails les arbres déchirés par les grenades. Les wagons étaient troués d’impacts de balles. Quelques fenêtres étaient brisées, on les avait couvertes d’un tissu sale. Je faillis ne pas reconnaître la ville. Les hautes constructions du centre s’étaient effondrées, il y avait partout des ruines et des trous de bombes. Les premiers jours, je ne vis guère de monde. J’emménageai à l’étage d’une maison restée debout dans les bombardements. Les cauchemars vinrent dès la première nuit. J’étais dans une maison en feu, je sentais l’essence et la fumée, je voyais les flammes jaillir et se propager ; j’entendais leur voix, un souffle constant, menaçant, j’essayais de m’élancer hors de la maison à travers le feu, je me mettais à brûler, je criais — et me réveillais. Le cauchemar se répéta nuit après nuit, jusqu’à ce que je me misse à craindre l’idée même de m’endormir. Je devins nerveux et irritable, et je ne parvins plus à me concentrer sur les tâches quotidiennes. En fin de compte, je ressentis le besoin de me renseigner sur l’hôpital dans lequel avait été transféré le grand brûlé, et sur ce qui lui était arrivé.

Après avoir longtemps cherché, je finis par trouver le bon hôpital. On m’informa que le grand brûlé n’avait pas succombé à ses blessures. Cela paraissait inconcevable à tous les spécialistes, et notamment au médecin qui l’avait soigné. Je rencontrai ce dernier sur la terrasse de l’hôpital. Il m’offrit des gâteaux et un thé léger. La journée était ensoleillée, mais nous nous assîmes à l’ombre de la corniche. Sur le gazon passaient fugitivement les ombres des hirondelles qui batifolaient dans le ciel. Nous entendions leurs brefs pépiements. Pour moi, ils signifiaient la victoire de la vie sur la mort, de la lumière sur les ténèbres. Je saisis la tasse de thé et observai l’homme en blouse blanche assis devant moi. Il me sembla que ses yeux se troublèrent quand je lui racontai la chose. Je ne souhaitais pas parler de la mise à feu de la maison ou d’autres détails, je dis simplement que nous avions trouvé la victime allongée dans la cour d’une maison en flammes. « Inconcevable », dit le médecin. Il prit un mouchoir dans la poche de son manteau et s’en essuya la figure. « Franchement, il aurait mieux valu qu’il mourût », ajouta-t-il ensuite en remettant le mouchoir dans sa poche.

 

Pendant six mois, le grand brûlé resta à l’hôpital, dans une chambre individuelle où la lumière du soleil descendait le soir par une grande fenêtre. Je passai quelques soirées en sa compagnie. Nous formions une étrange société. Entièrement recouvert de bandages, il était allongé dans son lit, sous des couvertures, sans parler ni bouger, et j’étais assis sur une chaise inconfortable au pied du lit, tout aussi silencieux, aussi refermé sur moi-même, l’esprit plein de pensées inconsolables. Comme je ne pouvais instaurer avec lui le moindre contact ni même ne savais s’il sentait que quelqu’un était assis dans la même pièce, je décidai finalement de renoncer aux visites.

Quand le grand brûlé quitta enfin l’hôpital, je l’installai chez moi. Il n’avait pas d’autre endroit où aller, car le monde était en morceaux autour de nous. Mes cauchemars cessèrent peu après. Longtemps j’essayai de lui trouver un nom, mais rien ne semblait approprié. Je me mis à l’appeler tout simplement Brûlé. Cela convenait aussi bien que n’importe quel autre nom, et je pensais qu’il apprendrait à réagir à ce « br- » sonore. Le visage de Brûlé était en cendres. Il ne ressemblait plus franchement à un visage humain. Il n’était pas capable de parler, d’émettre le moindre son par ce trou béant qui avait autrefois été une bouche. Le seul endroit épargné dans cette face dévastée était les yeux. C’est avec eux qu’il me regardait, le soir, quand nous étions tous deux assis dans mon appartement, et moi je fixais les ruines que l’on apercevait par la fenêtre, et les nouvelles constructions qui s’élevaient parmi elles mur après mur. C’étaient des yeux brillants, grands et paisibles. Cela me prit quelque temps pour m’habituer au fait qu’ils n’avaient ni paupières ni cils. La nuit, je cachais ses yeux avec des bandeaux que j’avais cousus dans un tissu noir. Je ne sais s’il aurait pu dormir paupières ouvertes.

Le système nerveux aussi était endommagé, et il n’arrivait pas à se mouvoir. Il ne s’agissait cependant pas de handicap, aux dires du médecin. Je ne savais pas avec certitude si Brûlé comprenait ce que je disais, mais en tout cas il n’y réagissait pas. J’étais pourtant sûr qu’il ne savait toujours pas qui j’étais ou ce qui s’était passé.

Le soir, nous nous tenions compagnie l’un à l’autre. Dès la première semaine je remarquai que Brûlé aimait la musique. J’achetai une flûte d’occasion et me rappelai les rudiments de flûte que j’avais appris dans ma jeunesse. Brûlé ne réagit pas, ne fit que rester assis dans sa chaise comme à l’accoutumée. Mais j’appris peu à peu à lire dans ces yeux dirigés vers moi des messages venus du monde intérieur qui se trouvait derrière eux. Pendant les premiers mois, même de petits progrès déclenchaient mon enthousiasme, quand bien même pendant longtemps aucune réelle communication ne s’instaura entre nous. Brûlé remarquait en tout cas quand je jouais faux, ce qui se produisit fréquemment dans les premiers temps. Chaque soir je le prenais un instant dans mes bras et le portais autour de la pièce. Je m’arrêtais un moment devant chaque fenêtre. Peut-être remarquait-il à quel point le monde semblait différent en fonction de la fenêtre par laquelle on regardait. La peau brûlée semblait cireuse et sans vie contre la mienne. Un soir, je le sentis se presser contre moi… ou ne fis-je que l’imaginer ?

 

(... à suivre)

 

Traduit du finnois par Martin Carayol.