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Where the sailor spends his hard-earned pay

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Pasi Ilmari Jääskeläinen, Lumikko et les neuf autres (2006)

 

 

Cette traduction a bénéficié du soutien du FILI (Centre d’information sur la littérature finlandaise)

 

1

 

La lectrice fut d’abord surprise, puis choquée, quand le criminel appelé Raskolnikov fut soudain assassiné devant ses yeux au beau milieu de la rue. La prostituée au grand cœur, Sonia, visa Raskolnikov en plein cœur. Cela se passait vers le milieu d’une dissertation littéraire sur le classique de Dostoïevski.

Le nom de la lectrice était Ella Amanda Milana. Elle avait vingt-six ans et était notamment constituée de lèvres bien dessinées et d’ovaires déficients.

Le jugement sur les lèvres avait été prononcé ce jour même, un jeudi, cinq minutes avant la fin de l’heure du déjeuner, par un professeur de biologie. Pour les ovaires déficients, elle l’avait appris quatorze mois plus tôt de la bouche d’un médecin. En quittant le cabinet de celui-ci, elle était désormais une femme qui au plus profond d’elle-même avait quelque chose de froid et déficient. Dehors pourtant, il faisait toujours beau et ensoleillé.

Trois mois après le diagnostic, deux jours après que les fiançailles d’Ella Milana eurent été rompues, les choses s’étaient arrangées.

Elle avait, en pensée, fait un inventaire.

Par exemple, ses lèvres étaient bien. Ses doigts étaient, à ce qu’on lui avait dit, beaux et gracieux. Son visage en revanche n’était pas spécialement beau, c’était ce qu’on lui avait parfois appris, mais il était agréable et doux, voire mignon. C’est ce qu’elle pouvait elle-même constater dans le miroir.

Et un de ses amants avait aussi remarqué, une fois, que ses tétons, par leur couleur, étaient très picturaux — il était allé aussi sec chercher ses peintures à l’huile dans un coin de l’appartement et les avait mélangées pendant trois heures avant d’obtenir précisément la bonne nuance.

Ella Amanda Milana fixait le papier quadrillé.

Devant elle étaient assis trente-sept lycéens dont elle était censée corriger les dissertations, et elle réfléchissait à la couleur de ses tétons. Ce meurtre littéraire inattendu lui avait fait perdre sa faculté de concentration. Elle n’arriverait plus à s’abstraire suffisamment pour faire son travail de lectrice — pas aujourd’hui, pas dans cette classe.

Elle leva son regard de la dissertation comme si elle avait vu un insecte ramper dessus, et regarda la classe, mais la classe ne lui rendit pas son regard. Les élèves écrivaient et regardaient leurs copies, les stylos crissaient comme des rongeurs s’adonnant à une activité occulte.

La dissertation avait été écrite par un garçon assis au troisième rang, du côté de la fenêtre.

Ella était un peu choquée, mais pas vraiment fâchée contre lui. Elle se demanda si l’on attendait d’elle, en tant que remplaçante, qu’elle prît au sérieux ce genre de tentatives de fraude.

Elle avait longtemps été un peu en colère, et elle l’était encore, mais pas après le garçon, après ses ovaires. Le garçon et sa dissertation étaient un événement accessoire et fugace. Alors que ses ovaires étaient durablement liés à elle, et elle à eux. Elle aurait préféré qu’ils ne fussent pas là, à participer à la composition de l’individu appelé Ella Amanda Milana, assise là devant la classe et qui tenait dans sa main une dissertation mensongère.

Elle avait présenté aux élèves la liste de classiques dans le manuel et affirmé avoir lu Crime et châtiment pour la première fois en classe de première et une deuxième fois à l’université.

Maintenant elle se rendait compte qu’elle avait confondu avec un autre livre.

Elle n’avait jamais lu en entier l’œuvre la plus célèbre de Dostoïevski. Elle avait lu les vingt premières pages au lycée puis était arrivée à la page 52 à l’université, mais elle avait abandonné. Quelqu’un le lui avait emprunté et l’avait porté chez un bouquiniste.

Ella était cependant à peu près sûre que la prostituée au grand cœur, Sonia, n’abattait pas du tout Raskolnikov en lui tirant dans le cœur à la fin du roman. Elle était également prête à parier que Raskolnikov, à l’inverse de ce qui était dit dans la dissertation, ne tuait pas l’usurière en l’étranglant avec un fil de fer. À l’université, elle était allée à des cours sur Dostoïevski, et elle avait vu le film et la série télévisée, et donc elle savait quand même bien quelque chose sur le classique en question, même si son propre exemplaire avait été vendu à un bouquiniste quatre ans plus tôt.

Ella termina le cours et attrapa le garçon dans le flot d’élèves. Elle lui fit une remarque sarcastique, remettant en question ses compétences en lecture et sa morale.

Il prit le livre dans son sac et le tendit à Ella.

« Vous pouvez vérifier par vous-même, madame, proposa-t-il, l’intrigue est bien comme elle est. »

Ella le laissa partir, il était manifestement peu désireux d’en discuter avec elle. Elle décida d’y revenir plus tard.

Quand elle eut étudié le roman quelques instants, ses joues commencèrent à chauffer. À l’avant-dernière page du livre, Sonja tirait deux balles dans le cœur de Raskolnikov. Et vers le début, celui-ci étranglait bel et bien l’usurière avec une corde de piano.

Ella prit son téléphone portable dans son sac et appela son professeur de littérature.

Elle avait fait son mémoire de DEA sur les traits mythologiques des livres pour enfants de Laura Lumikko. Le professeur Eljas Korpimäki l’avait dirigée sans même essayer de dissimuler son plaisir : « Excellent choix. Si ça t’intéresse d’aller plus loin sur le même sujet, contacte-moi et on verra ça. Il y a encore beaucoup à étudier chez Lumikko, et moi-même je n’ai pas le temps de m’occuper de toute sa production. »

« Allô, fit le professeur. Korpimäki. »

Ella se présenta et demanda aussitôt, le souffle court :

« Est-ce que Sonia tue Raskolnikov à la fin ? »

Le professeur eut un petit rire.

Ella comprit qu’elle venait de dire quelque chose de bizarre.

« Est-ce que tu es en plein cours de littérature ? Tu es où déjà, à Joensuu ?

— Je n’y ai bossé que quatre mois », dit Ella d’un ton exagérément neutre. Elle se concentrait pour donner d’elle-même une impression un peu plus intelligente. « C’est à Jäniksenselkä que je suis, là. En lycée. Et il faut juste que je tire ce truc au clair, comme les élèves sont ce qu’ils sont et que je… écoute, je n’ai pas le livre sous la main, là, et je n’arrive pas à me rappeler ce qui s’y passe exactement, mais il faudrait que je vérifie ce détail.

— Je comprends, dit le professeur. Non, personne ne tire sur Raskolnikov, surtout pas Sonia. »

Ella regarda le livre quelques instants et dit enfin : « Et si je soutenais mordicus que j’ai vu quelque part une version de Crime et châtiment où Raskolnikov se fait tirer dessus ? Sonia le fait parce qu’elle croit que le monde sera meilleur sans Raskolnikov. »

Le professeur ne dit rien.

Ella comprit qu’elle venait une nouvelle fois de dire quelque chose de pas très sensé. Quand elle parlait avec certaines personnes, elle perdait plus souvent que d’habitude le contrôle de la situation, et le professeur avait toujours été l’une de ces personnes. À l’université, Ella Milana avait construit avec un ami une théorie en deux parties qui expliquait le phénomène :

D’après la première partie de la théorie, elle perdait ses moyens en présence de personnes inconnues dont elle percevait instinctivement qu’elles étaient réellement intéressées par elle et par ses pensées.

Mais elle perdait rarement ses moyens, bien qu’elle eût quotidiennement affaire à beaucoup de gens, dont certains essayaient même d’avoir une relation avec elle. C’est ce qu’expliquait la deuxième partie de la théorie : d’après celle-ci, tous les hommes avaient un besoin inné d’exprimer au monde entier leur personnalité et leurs pensées, mais en règle générale personne ne s’intéressait à ce qui se passait dans la tête d’autrui.

Accessoirement, cette théorie expliquait Dieu : comme les hommes avaient besoin d’un auditeur intéressé et brûlaient d’être le centre de l’attention constante de quelqu’un même après avoir quitté l’enfance, ils avaient inventé Dieu, qui les observait et les écoutait tout le temps.

« Il s’agissait peut-être d’une nouvelle version postmoderne ? suggéra enfin le professeur. Est-ce que c’était vraiment du Dostoïevski ? Je crois bien que tu as vu un autre ouvrage, qui recycle les personnages classiques ou quelque chose dans ce goût-là. Écoute, Ella, essaie de te rappeler de quel livre il s’agit réellement. Je pourrais bien l’utiliser à mes cours sur Dostoïevski, ça a l’air assez intéressant. D’ailleurs, tu pourrais peut-être écrire un petit quelque chose là-dessus, je vais éditer un recueil de textes où ce genre de point de vue marcherait très bien ? »

Le professeur avait l’air enthousiaste. Ella regretta d’avoir téléphoné.

Sur la couverture du livre s’étalait le nom de Dostoïevski. Le titre semblait être Crime et châtiment, comme de juste. Paru chez Karisto en 1986. Traduit en finnois par M. Vuori, traduction revue par Lea Pyykkö. Ella avait le regard fixé sur la couverture.

« Oui, ça devait être ça, une nouvelle version », fit Ella.

La bibliothèque de Jäniksenselkä (Dos-de-lièvre) était une petite forteresse rouge à trois étages sur la colline de l’école. L’entrée principale était encadrée de deux colonnes de marbre blanc.

Celles-ci étaient un cadeau du défunt propriétaire de l’atelier de sculpture au monde de la culture. Ella avait vu dans le livre d’images de sa mère un article sur la cérémonie de dépôt des colonnes en 1975. À côté de l’article il y avait une photographie en noir et blanc.

Il y avait à l’arrière-plan un camion-grue, et au premier plan des gens de la commune, du conseil municipal, Kivi-Lindgren lui-même qui donnait la main à une toute jeune Laura Lumikko. On disait que Lindgren avait essayé de faire forte impression sur la jeune écrivain. Derrière celle-ci se tenait un groupe d’enfants — la Société Littéraire de Jäniksenselkä, une collection de jeunes gens doués pour l’écriture et qui devinrent écrivains sous la férule de Laura Lumikko.

La grand-mère d’Ella avait toute sa vie vilipendé la bibliothèque, « une espèce de mausolée qui gâchait tout le centre du village ». Beaucoup d’autres pensaient aussi que le bâtiment était sinistre, froid et trop grand. Certains apprirent à détester la bibliothèque dès l’enfance. Les enfants de Jäniksenselkä devaient passer devant la bibliothèque chaque matin, en sueur et tout haletants, parce que la colline de l’école, longue et abrupte, se trouvait juste à côté.

Pour Ella, la bibliothèque emplissait les environs de gloire. Tout autour il y avait des chênes, ils rendaient l’endroit solennel et pittoresque, et l’été, le dense pépiement des oiseaux s’écoulait à travers les frondaisons, et se faisait entendre jusqu’à l’intérieur de la bibliothèque si les fenêtres étaient ouvertes.

Un peu plus loin commençait un petit bois qui dissimulait le café littéraire « Emon kymppi ». Quand elle était enfant, le dimanche, Ella enfourchait sa bicyclette et partait acheter de la glace chez « Emon kymppi ». À chaque fois elle s’arrêtait en chemin pour essayer d’ouvrir la porte verrouillée de la bibliothèque et jeter un coup d’œil à l’intérieur.

Ella avait du mal à rester longtemps à l’écart de l’air de la bibliothèque avec sa poussière de papier. Même aujourd’hui, alors qu’elle s’approchait de la bibliothèque avec le Dostoïevski défectueux dans son sac, elle fut prise de la même sainte vénération que dans son enfance. Elle avait été cette petite fille traînant des sacs de livres que l’on rencontre dans toute bibliothèque. Quand une bronchite l’avait forcée à rester deux semaines au lit, la bibliothécaire avait appelé à la maison et demandé si tout allait bien. Les dames et les monsieurs du monde entier lui avaient dit bonjour entre les rayonnages : Bonjour Ella, qu’est-ce que tu as trouvé aujourd’hui…

Elle avait lu plus qu’il n’était raisonnable, des centaines de livres par an. Elle avait lu certains livres deux fois ou même davantage avant de les rendre. Elle en réempruntait bon nombre après une petite pause digestive. Elle était déjà encline à penser que les livres sont à leur plus haut degré de perfection quand on les lit pour la deuxième ou la troisième fois.

Ella dépassa les colonnes. Elle se sentait rapetisser à chaque fois qu’elle était à leur niveau. Un petit chien allongé sur les marches se réveilla en sursaut. Il jeta un coup d’œil à Ella, poussa un grognement de mauvaise humeur et s’enfuit.

Une annonce avait été fixée sur la porte ; Ella lut le mot sans s’arrêter, ouvrit la porte et entra.

La bibliothèque était vaste et fraîche. En traversant le vestibule vers le comptoir de prêt, Ella sentit l’odeur familière de poussière de papier et de vieille encre d’imprimerie.

« Je voudrais faire une réclamation », dit Ella aux yeux marrons qui la regardaient derrière des lunettes à montures de corne.

Le pull de la bibliothécaire portait un insigne : Ingrid Kissala.

« Pardon, êtes-vous l’écrivain Ingrid Kissala ? demanda Ella gentiment.

— Non, je suis la bibliothécaire Ingrid Kissala », répondit la femme non moins gentiment.

De ses vêtements montait une légère odeur de fumée. « Vous souhaitez donc faire une réclamation ?

— Ou peut-être plutôt une observation, dit Ella. Je me suis retrouvée dans une situation un peu curieuse avec un de mes élèves. Il a écrit une dissertation qui est d’après moi, hm, suspecte. »

La bibliothécaire sourit. « S’y trouvait-il des éléments indécents ? C’est comme ça à cet âge-là. Mais bien sûr ça finit par passer. Aussi bien l’âge que les éléments indécents. C’est le bon côté des choses : tout finit par passer. »

Ella prit le livre dans son sac. « Je dois préciser un peu les choses. Le problème ne se trouvait en fait pas du tout, en fin de compte, dans la dissertation, mais dans le livre dont elle parlait. C’est celui-ci : Crime et châtiment, apparemment tout à fait authentique mais bizarrement falsifié. Il a été truqué. Et c’est ici qu’il a été emprunté, vous voyez, il y a là le tampon. »

Ella poussa le livre sur le comptoir de prêt. Ingrid Kissala n’avait pas l’air très intéressé ; elle sourit, se leva de sa chaise et tourna le dos à Ella pour ranger l’étagère des réservations. Le livre resta entre elles sur la table.

« Il y a forcément des coquilles, disait Ingrid Kissala, le dos tourné. Parfois, il manque aux livres des pages entières. Parfois, on imprime même des pages fausses. C’est que c’est un homme qui fabrique tout ça, songez-y bien, et quand les hommes font les choses, des erreurs sont faites. L’erreur n’est pas seulement humaine, mais on peut dire que toute l’histoire de l’humanité est principalement faite de diverses erreurs. Vous avez sans doute entendu parler des calendriers de l’Avent.

— Quels calendriers de l’Avent ? »

Ingrid Kissala secoua la tête. Le balancement de ses cheveux découvrit un instant une nuque mince et gracieuse.

« Ah là là. Ça remonte à longtemps, mais quoi qu’il en soit, derrière les fenêtres d’un calendrier pour enfants s’étaient retrouvées des images qui n’évoquaient pas franchement Noël. Du porno pur et dur, à vrai dire. On en a parlé dans les journaux.

— Ah bon, fit Ella. En tout cas, dans ce livre-là Sonia tire sur Raskolnikov. Et Raskolnikov étrangle l’usurière avec un fil de fer. Ce n’est pas comme ça que ça doit se passer. Vous le savez sûrement vous-même. J’ai pensé que ça pouvait être une version censurée à l’époque, mais on voit bien que c’est une édition tout ce qu’il y a de plus ordinaire. »

Elle réfléchit un moment, fit un petit mouvement nerveux puis sourit.

« Bon, évidemment c’est un peu bizarre, dit-elle, de venir se plaindre pour une si petite chose, mais d’après moi il faut quand même tirer ça au clair. Qu’est-ce que ce serait, si on lisait n’importe quoi dans les livres. »

Ingrid Kissala retourna au comptoir et regarda Ella dans les yeux.

« Je peux bien sûr vous assurer que le livre défectueux ne sera pas remis en circulation. Ce genre de chose arrive parfois. On n’en parle pas en général, mais il y a dans les imprimeries de sacrés farceurs. Merci de nous avoir signalé le problème.

— Je vous en prie. À vrai dire je pourrais le reprendre, dit Ella en tendant la main vers le livre. Un ami professeur de littérature voudrait une copie du passage fautif. »

Les yeux d’Ingrid Kissala jetèrent un éclair et elle attrapa le livre avant qu’Ella n’eût le temps de le saisir.

« Bien sûr, en théorie c’est possible, dit-elle en glissant le livre sous le comptoir. Dans les limites de la législation sur les droits d’auteur, bien entendu. Mais maintenant le livre a été restitué. Et je ne peux plus le remettre en circulation, pas un livre défectueux. C’est un principe, et nous, bibliothécaires, sommes tenus de respecter certaines règles. Je suis désolée, et encore merci pour l’observation. »

Ingrid Kissala continuait de s’occuper au comptoir. Ella regarda son profil, sa nuque et son front, réfléchit un moment, hocha la tête et se dirigea vers la salle de lecture.

Celle-ci se trouvait au deuxième étage, avec la poésie et le théâtre. En montant les escaliers, Ella voyait tous les étages à la fois. Au centre de la bibliothèque se trouvait une voûte autour de laquelle les escaliers s’élevaient en une spirale anguleuse. Au sommet de la voûte se trouvait une fenêtre de toit à neuf carreaux. Aux jours ensoleillés, elle jetait sur les livres une vive lumière rappelant les cathédrales, mais à présent seuls corneilles et choucas s’y penchaient pour regarder à l’intérieur.

Au rez-de-chaussée, on avait placé les livres pour enfants et la grande littérature. En regardant en bas, Ella remarqua que sur la petite place entre les différents rayons s’élevait aussi, ce jour-là, un groupe de statues. D’après l’annonce de la porte d’entrée, il s’agissait de l’exposition annuelle de l’Association de sculpture de Jäniksenselkä, « De l’ondine au troll de rivière — sculpture et superstition, d’après les œuvres de l’écrivain Laura Lumikko ».

Au premier étage se trouvaient les ouvrages scientifiques. Ella remarqua que l’étagère des livres sur les chiens, la plus proche des escaliers, était signalée par un panneau jaune où était écrit en gros : LITTÉRATURE CANINE. Il n’y avait là que quelques livres.

Arrivée au deuxième étage, Ella prit sur le présentoir à revues un numéro de Jäniksenjälki (Trace-de-lièvre), le journal local, et choisit une table d’où elle pouvait voir Ingrid Kissala, assise deux étages plus bas à son comptoir.

On appelait cet endroit la salle de lecture — en tout cas sur le panneau où l’on demandait de faire le silence dans la salle de lecture. « Salle » désignait six tables usées que l’on avait disposées à côté de la rampe.

Ella feuilletait Jäniksenjälki et jetait de temps en temps un coup d’œil à la bibliothécaire. D’après le journal, la récolte se passait très bien à Jäniksenselkä. Le jeune espoir de la commune, le sprinteur Virmasalo, avait eu la médaille d’argent dans un championnat de catégorie nationale. On demandait plus de discipline vis-à-vis des chiens. Le psychologue canin A. Louniala donnait dans sa rubrique des conseils d’éducation et de soin, sous le titre, cette fois, de « Le chien est le meilleur et le plus vieil ami de l’homme ». Le conseil municipal parlait de retaper l’hôtel de ville. Dans le supplément littéraire, on présentait de nouveaux écrivains prometteurs.

Ella savait que sa nouvelle n’avait pas encore été publiée dans le journal. Peut-être un peu plus tard vers l’automne, avait estimé le rédacteur du supplément. Elle fut prise d’un frisson, comme si quelqu’un avait marché sur sa tombe, et décida d’appeler le rédacteur et de demander qu’on lui rendît sa nouvelle. Finalement, elle n’était pas prête à la voir publiée. L’idée avait été mauvaise dès le départ, elle le comprenait maintenant.

À la page 4, un long article affirmait que l’on avait trouvé, dans le champ du petit exploitant P. Lahtinen, une pomme de terre ayant l’apparence de la Blanche-Mère. Le propriétaire promettait de donner cette pomme de terre pas ordinaire à Laura Lumikko, si celle-ci voulait l’inclure dans ses collections, et sa femme, Kati, promettait d’inviter l’écrivain à prendre un café-brioche si elle venait chercher la pomme de terre.

Ella perdit tout intérêt pour le journal. Le panneau jaune attira son regard. LITTÉRATURE CANINE, annonçait-il en majuscules noires chaque fois qu’on le regardait. Elle dut finalement se demander pourquoi elle était restée à la bibliothèque.

Elle avait fini tous ses cours de la journée, mais elle avait une longue pile de contrôles à corriger pour ce soir. Et sa mère attendait qu’elle rapportât de quoi manger et des médicaments, Dieu sait dans quel état de confusion serait encore son père aujourd’hui. Et elle avait même rêvé d’une sieste.

Pourtant, elle était assise là, au deuxième étage de la bibliothèque, à feuilleter le journal local et à espionner une bibliothécaire.

Ce qu’elle faisait paraissait insensé, elle le comprenait bien. D’un autre côté, Kissala s’était comportée de manière suspecte. Elle n’avait pas pris l’exemplaire fautif aussi à la légère qu’elle voulait le faire croire. Et elle n’avait pas non plus eu l’air surprise qu’un livre qui se trouvait depuis des années à la bibliothèque pût contenir des aberrations notables.

Ella avait évidemment croisé les traductions les plus diverses, avec de franches erreurs parfois, elle avait lu des versions abrégées, certains livres avaient des pages manquantes, il y en avait même eu un dont il manquait l’explication finale. Et parfois il arrivait que l’on publiât très officiellement de nouvelles versions, les temps changeant, quand il n’était plus nécessaire de protéger les lecteurs de répliques indécentes ou de scènes douteuses.

Elle n’avait cependant jamais entendu parler d’un livre dont l’intrigue eût été, par accident ou à dessein, aussi radicalement modifiée que dans Crime et châtiment. Pour faire ce coup-là, il aurait fallu un imprimeur vraiment spécial, et un motif difficilement concevable. Et comment le livre avait-il pu rester empruntable pendant presque deux décennies sans que personne remarquât rien de particulier ?

Peut-être Ella s’y prit-elle d’une façon contraire à ses habitudes et au bon sens, cette après-midi-là à la bibliothèque, mais l’existence du Dostoïevski fautif la contrariait profondément, et quand elle se sentait contrariée, il arrivait qu’elle fît des choses irréfléchies, se fondant uniquement sur l’intuition.

Les dissertations attendaient dans son sac d’être corrigées, sa mère attendait les courses et son père les médicaments, des gens venaient et repartaient.

Deux heures passèrent. Ella Amanda Milana, professeur remplaçante de finnois et de littérature, était assise dans la bibliothèque, en train d’espionner Ingrid Kissala. Elle commença à se sentir idiote, mais elle ne pouvait pas abandonner, pas encore.

Ingrid Kissala quitta enfin sa table et alla vers les rayonnages en passant entre un ondin de pierre et un gnome de béton.

Ella se déplaça sur la mezzanine pour mieux voir. Ingrid Kissala se tenait au niveau de l’étagère D et chargeait des livres dans le chariot. Elle vida l’étagère sur au moins un mètre et poussa le chariot dans une arrière-salle.

C’est là que les bibliothécaires allaient prendre leur déjeuner et changer de tenue. On n’y entrait qu’en passant derrière le comptoir. On avait accroché à la porte de l’arrière-salle une affiche loqueteuse en anglais qui faisait de la publicité pour le livre de C.S. Lewis, The Lion, the Witch and the Wardrobe. Il y avait dessus une image d’une armoire magique dont la porte était laissée entrouverte, promesse d’aventures.

Ingrid Kissala sortit de l’arrière-salle et resta longtemps assise au comptoir. Finalement, elle alla au premier étage s’occuper d’un homme en chapeau qui venait d’arriver.

Ella avait déjà abandonné son premier emplacement, était descendue à l’étage du dessous et s’était approchée du comptoir. Elle faisait mine d’examiner l’étagère d’honneur, qui était réservée aux œuvres de Laura Lumikko et à toutes leurs traductions.

Puis elle se mit en action.

Elle alla derrière le comptoir, sans se hâter, très naturellement. Elle jeta un coup d’œil aux alentours, se toucha les dents de devant avec la langue et se glissa dans l’arrière-salle.

Elle confectionna en pensée un mensonge d’urgence, au cas où Ingrid Kissala la surprendrait. Elle décida de lui dire qu’elle était allée la chercher dans l’arrière-salle car elle devait lui demander quelque chose de pressant.

Et puis, qu’est-ce que la bibliothécaire pourrait bien lui faire, quand bien même elle la prendrait sur le fait ? La tuer ? La rouer de coups, l’assommer ?

Peut-être pas, pensa Ella, mais elle pourrait parfaitement téléphoner à la police et déposer plainte.

Ça ferait un sacré boucan. LA PROF DE FINNOIS ÉTAIT UNE VOLEUSE DE LIVRES, titrerait Jäniksenjälki. Elle perdrait sa réputation, et partant, son travail. Elle aurait un casier judiciaire qui la suivrait partout.

Elle commença à avoir peur. Elle comprenait à présent qu’il valait mieux partir tant que c’était encore possible. Elle se félicita d’avoir retrouvé la raison à temps, avant d’avoir pu faire quoi que ce fût de vraiment stupide.

C’est alors qu’elle remarqua les livres sur la table.

Ils formaient trois piles. Il y avait à côté une bouteille de soda, une mandarine et un sachet de réglisse — le déjeuner de la bibliothécaire.

Le livre de Dostoïevski était tout en dessous d’une des piles. Le cœur d’Ella se mit à battre plus vite, et elle prit le volume. Elle prit aussi cinq autres livres, les premiers qu’elle eut sous la main et qui se trouvèrent aussi être suffisamment minces, et mit son butin dans son sac.

Ses doigts étaient aussi froids que des pattes de pie.

Au fond du sac se trouvait un journal de bandes dessinées qu’elle avait confisqué pendant un cours du matin. Ella saisit le journal, en recouvrit les livres et ferma le sac.

Puis elle sortit de la bibliothèque.


2

 

Paavo Emil Milana avait été prénommé d'après deux athlètes historiques. À vingt ans il avait été un coureur presque digne de ses homonymes, comme l'avait espéré feu son père — peut-être pas pour ses résultats, mais au moins pour son cœur, un cœur d'athlète, aussi léger et rapide qu'une libellule.

Pendant trente ans il avait chaque jour couru des dizaines de kilomètres. Il faisait son jogging du matin avant de se rendre au bureau, son jogging du soir juste après le travail, et il était aussi parti courir lors de cette nuit venteuse où sa fille était née. Chaque année il avait usé six paires de baskets, et pour chaque Noël il avait reçu de sa famille un nouveau survêtement. Sa famille l'avait affectueusement surnommé le Jäniksenselkien volant ; tous les habitants de la commune avaient bientôt adopté l'expression.

À présent, âgé de cinquante-cinq ans, Paavo Emil Milana passait toutes ses journées assis sur une chaise de jardin au milieu des groseilliers, du foin, des marguerites, des pommiers, des orties, des hérissons, des grenouilles, des papillons et des insectes. L’époque du jardin commençait dès la fonte des neiges et s'arrêtait seulement avec les premiers gels.

En six ans, on en était arrivé là.

Il était inutile de lui proposer de la lecture. Inutile de l'inviter à se baigner, à faire de la voile ou à rendre visite à des amis. Il devait observer son jardin et la vie qui y régnait — c'est ce qu'il expliquait à sa femme Marjatta, qui avait déjà commencé à se considérer comme veuve et souffrait parfois, à cause de cela, d'un lourd sentiment de culpabilité. La vieillesse ne regarde pas à l'âge, avait coutume de répondre à son mari Marjatta Milana.

Chaque nouvelle journée arrachait une portion de la personnalité de Paavo Emil Milana, et au fur et à mesure il était de moins en moins le Paavo Emil Milana avec qui Marjatta Mäkikuisma s'était mariée.

Il regardait sa fille à travers ses lunettes humides. « Alors on n'a même plus le droit de décider où on s'assoit, dit-il avec colère. On est passés au communisme ou quoi. Oui, c'est bien ça qu'ils essaient d'importer chez nous. Le communisme, et l'interdiction pour un homme de s'asseoir où il en a envie. Alors toi aussi ? Montre-moi un peu ta carte du parti, tu dois bien l'avoir cachée quelque part. »

Ella regardait la silhouette trapue de son père. Ses cheveux gris, trop longs, tombaient sous le bord de son chapeau ; d'ici une semaine, sa mère déboulerait sûrement dans le jardin, les ciseaux à la main. Sous sa chemise à carreaux se devinait sa poitrine velue.

« Mais si, tout le monde a le droit de s'asseoir où il en a envie, dit Ella. Ne dis pas n’importe quoi. Mais regarde, il pleut à verse ici. »

Paavo Emil Milana regarda le ciel, l'air surpris.

« Et maman veut que tu rentres », ajouta Ella.

Paavo Emil Milana secoua les gouttes de pluie sur son chapeau. « Si ta mère veut que tu rentres, vas-y vite. Il faut obéir à ses parents, même si les rouges disent le contraire. Au fait c'est qui ta mère ?

— Mais non, c'est à toi qu'elle a demandé de rentrer.

— Ah bon. D'ailleurs, c'est toi la prof qui est revenue ici ? Ma fille ? »

Ella acquiesça, c'était déjà la troisième fois ce jour-là.

L'homme jeta un coup d'œil par-dessus ses lunettes, un éclair d'étonnement apparut dans ses yeux. Puis il sourit malicieusement. « J'arrive tout de suite. Passe devant, vas-y. Il faut encore que j'écoute un peu ici.

— Ça fait déjà deux fois que je passe devant, fit Ella. Et tu es toujours assis là. Tu n'essaies pas un peu de m'avoir ?

— J'ai des trucs ici, expliqua-t-il, l'air énigmatique. Je viendrai quand j'aurai le temps. Va devant, ma petite chérie.

— Tu vas être trempé. »

Il eut l'air de mal le prendre. « Trempé ? Voyons un peu ce que c'est que l'eau de pluie. Sur nos têtes tombent du ciel de toutes petites bulles d'eau, mais écoute bien — elles ne font rien du tout. L'eau n'appartient-elle qu'aux lacs, aux mares, aux fleuves, aux canalisations et aux baignoires ? Quel mal de chien nous nous donnons quand nous construisons des toits imperméables, des vêtements imperméables, des parapluies, tous ces machins, juste pour réussir à limiter nos contacts avec l'eau. Nous voulons tellement nous séparer de l'eau. »

Il écarta les bras, comme pour essayer d'embrasser la pluie.

« Mais même nous, on est faits d'eau. Tu es faite d'eau, et moi aussi. L'eau coule sans cesse à travers nous. La même eau, partout. L'eau est-elle Dieu ? En tout cas c'est la vie. La vie trouve son origine dans l'eau. Pense un peu à ça. »

Ella resta encore un moment sous la pluie avec son père, celui-ci étant retombé dans son silence solitaire. Pendant quelques instants, ils regardèrent dans la même direction.

Derrière la clôture du jardin commençait une prairie. Au milieu de celle-ci se trouvait une maison de campagne, une construction pittoresque mais délabrée, à la base de laquelle saillaient des orties et des chardons. On voyait une silhouette sombre derrière la fenêtre.

Des années plus tôt, une fête avait été organisée dans cette maison pour tout le voisinage. Les hôtes étaient une famille qui, venant d'emménager, voulait faire une bonne impression. Comme le voulait la coutume à Jäniksenselkä, on lui avait offert des statues mythologiques — des lutins, des sylvaines, des gnomes, et un monstre à taille humaine dans lequel l'artiste avait cristallisé ses émotions les plus noires. Les hôtes, ravis, avaient placé les statues dans la maison et dans le jardin ; mais la sinistre physionomie du monstre avait tant effrayé les enfants de la famille qu'il avait discrètement été laissé dans la maison de campagne. Depuis lors, le monstre avait fait de la maison un lieu très apprécié des enfants, qui y défiaient le courage les uns des autres.

Le monstre semblait à présent avoir de la compagnie. Trois chiens maraudaient à l'ombre de la maison en attendant la fin de l’averse. Mais ils commencèrent bientôt à s'agiter et repartirent au petit trot.

Paavo se caressa l'aile du nez. Le regard d'Ella se perdit dans la pluie puis se fixa sur la joue mal rasée de son père et la cicatrice que l'on voyait sous sa barbe.

Le jardin était maintenant le seul endroit où son père était tranquille, presque heureux même. Bientôt l'hiver le forcerait à rester assis à la maison pour plusieurs mois.

Ella alla chercher le parapluie, le mit entre les mains de son père et rentra.

Pour accéder à la vieille chambre d'Ella, il fallait monter à un escalier tournant. La cinquième et la quatorzième marches grinçaient quand on posait le pied dessus. Ella n'avait pas marché dessus une seule fois depuis ses cinq ans.

On avait retiré de la chambre la plupart des vieilleries. La mère d'Ella en avait fait une salle de couture. Ella Milana ne se rappelait pas avoir jamais vu sa mère coudre autre chose que les rideaux à fleurs qui pendaient à la fenêtre ouverte de la chambre de couture, trempés de pluie.

Le remplacement d'Ella prendrait bientôt fin et elle irait dans l'école suivante, dans la commune suivante. Jusque-là elle resterait assise à son vieux bureau et corrigerait des rédactions. Ses jambes n'avaient plus tout à fait assez de place sous la table.

Il y avait au coin de la table un paquet de bonbons. Après chaque copie corrigée Ella se récompensait d'un caramel. Toutes les cinq copies elle allait s'aérer en bas. Quand elle aurait corrigé les vingt-cinq copies restantes, le travail de la soirée serait terminé.

Puis elle commencerait à examiner ses livres.

Entre deux corrections, Ella jetait un coup d'œil au Dostoïevski qui l'attendait sur le lit. Elle avait relu la mort de Raskolnikov dès son retour. Elle avait décidé de se garder le reste pour plus tard.

Ella essaya d'oublier Dostoïevski et compagnie et de se plonger dans les rédactions.

Les rédactions traversaient dans un grand vacarme la conscience d'Ella, avec leurs éclaircissements, leurs opinions, leurs prises de position, leurs préjugés, leurs aveux et leurs justifications. Plaisanteries, platitudes et images heurtaient de front son sens stylistique, et les portes de son sens stylistique grinçaient quand les subordonnées suspectes et les fautes de participes essayaient de les forcer.

Chaque rédaction imparfaite faisait une bosse dans l'esprit d'Ella. Parfois les phrases fautives s’accrochaient à elle pour des journées entières et causaient à son esprit vertige et inhibition.

Deux semaines plus tôt, elle avait fait les comptes et calculé que dans sa vie elle lirait et corrigerait encore près de soixante-quatorze mille cent quarante-huit rédactions. Ensuite on la mettrait à la retraite, la tête toute cabossée de phrases étrangères.

Quand il lui resta sept copies, Ella s’arrêta pour admirer celle que quelqu’un avait écrite sur les œuvres d’Agatha Christie. Elle semblait au-dessus de la moyenne, voire exceptionnelle. Elle était fraîche, claire et construite. Ce n’était pas du Dostoïevski ou du Kundera, mais pour un lycéen l’élève faisait montre de réflexions particulièrement mûres.

Ella lui mit la note la plus haute, dix, et dessina à côté de la note un petit perroquet.

Puis elle commença à se demander si la rédaction pourrait faire partie du paquet destiné à Laura Lumikko.

Le proviseur avait bien expliqué que tous les textes obtenant un dix devaient être photocopiés et intégrés au paquet de Laura Lumikko. D’un autre côté, il avait incité à la prudence quant à l’octroi de la note maximale :

Nous avons de longues et honorables traditions en matière d’écriture, de sorte qu’il ne faut pas décréter à la légère que les créations langagières d’un tel ou un tel soient parfaites. En tant que jeune enseignante, il est bon que toi, Ella, te rendes comptes qu’un texte peut être bon sans être enthousiasmant, et qu’un texte enthousiasmant n’est pas non plus nécessairement un texte excellent. Madame Lumikko est bien aimable de prendre en compte notre école dans sa recherche du nouveau membre toujours manquant, et il ne faut en aucun cas la fatiguer avec de la médiocrité.

Le célèbre paquet de Laura Lumikko était une pochette de cuir brune que l’on conservait derrière le bureau du proviseur. Ella avait entendu que Laura Lumikko se présentait parfois à l’école, prenait un café dans le bureau du proviseur et rangeait les textes dans sa pochette pour les lire. Madame Lumikko voulait observer les jeunes talents, pour voir si elle pourrait inviter l’un d’entre eux à rejoindre la Société Littéraire de Jäniksenselkä.

En effet, la Société n’avait pas accepté de nouveaux membres depuis trois décennies.

Ella lut encore une fois la rédaction sur Christie, y décela un soupçon de médiocrité et traça un moins après le dix.

Plus tard le même soir, Ella regarda, par la fenêtre de sa chambre, sa mère forcer Paavo qui rechignait à quitter le jardin. Le vent forcissait, les branches et les herbes se penchaient vers le sol brillant d’humidité.

« Police des livres, bonsoir, » dit une voix derrière Ella.

Elle se retourna d’un coup.

Ingrid Kissala fit un geste vers les livres qui traînaient sur le lit, et elle sourit.

« Je suis juste venue te dire que tu avais oublié de satisfaire aux procédures d’emprunt officielles concernant ces livres. Et malheureusement je crois que ce sont tous des volumes ôtés de la circulation. Il n’est donc même plus possible de les emprunter. Il est tout à fait étrange qu’ils se soient retrouvés à la portée des clients. Je croyais les avoir mis de côté. Mais bon, l’homme n’est pas infaillible, hein ? »

Elle était debout sur le plancher, en chaussettes, et penchait la tête d’un air interrogateur. Ella ravala ses explications, se sentit désireuse de livrer bataille.

Elle parvint à avoir l’air blessée en demandant pour sa part comment avaient pu s’amasser à la bibliothèque de Jäniksenselkä une telle quantité d’œuvres littéraires défectueuses.

Elle avait eu le temps de feuilleter pendant une demi-heure les livres qu’elle avait volés. Il y avait plusieurs livres dans la pile qui lui étaient inconnus, et elle ne savait pas dire s’ils contenaient des erreurs. Mais il y en avait deux qu’elle connaissait bien. Elle y avait trouvé des aberrations criantes, étranges, scandaleuses, derrière lesquelles devait se trouver toute une conspiration du milieu de l’imprimerie.

Dans L’Étranger de Camus, Meursault n’était pas du tout jugé pour meurtre, comme dans la version officielle : Josef K s’introduisait dans la prison, aidait Meursault à fuir et prenait sa place pour être jugé.

Et, alors que dans l’original du Lion, la Sorcière blanche et l’Armoire magique de C. S. Lewis le dieu-lion Aslan se sacrifiait à la place d’un enfant, ici il déjouait toutes les embûches et broyait la tête de la Sorcière blanche entre ses dents.

Ella explosa : « Mais c’est ridicule. Comment est-il possible que des gens fassent ça et qu’on n’en parle pas dans les journaux ! »

Ingrid Kissala haussa les épaules.

« Ça arrive parfois, que puis-je te dire d’autre. Ce n’est pas avec ça qu’on va faire les gros titres, la littérature n’intéresse pas tant le grand public. Et puis ce sont presque tous de vieux livres. Un employé d’imprimerie a simplement voulu s’amuser aux dépens des lecteurs et a cru faire une bonne blague. »

Elle fit une courte pause et se pencha pour prendre les livres sur le lit d’Ella.

« Enfin bon, continua-t-elle, maintenant je les reprends. Je comprends bien qu’ils t’intéressent, et ils deviendraient très certainement de sacrés objets de collection s’ils se retrouvaient sur le marché, mais tu comprends sans doute qu’on ne peut les donner à personne.

— Pourquoi pas ? demanda Ella.

— Eh bien, le règlement l’interdit. Les volumes manifestement défectueux sont détruits.

— Il y en a plusieurs, de ces employés d’imprimerie farceurs, dit Ella. Tous ces livres ont été imprimés à des endroits différents. J’ai vérifié. À moins qu’un individu malintentionné n’ait fait le tour des imprimeries. »

Ingrid Kissala réfléchit un instant.

« Oui. Il s’agit peut-être d’une conspiration de farceurs travaillant dans les métiers du livre, ou bien d’un saboteur mobile. En tout cas, en tant que bibliothécaire mon travail est d’ôter de la circulation les volumes falsifiés. Et j’aimerais que toi non plus tu n’ailles pas partout parler de ça. Je n’ai vraiment pas envie que les collectionneurs se précipitent dans les bibliothèques pour chiper des livres défectueux. Tu me comprends sans doute. »

Ella ne dit rien.

« Je veux simplement dire, continua patiemment Ingrid Kissala, que si tu veux bien ne pas ébruiter tout cela, moi non plus je n’irai pas crier sur tous les toits que tu t’y prends de façon un peu cavalière pour emprunter des livres. Je ne suis peut-être pas vraiment de la police des livres, mais un vol de livres est quand même bien un vol, dont il se pourrait qu’il intéressât les forces de l’ordre au même titre que les vols de moteurs de hors-bord. »

Il y eut un instant de silence dans la chambre. La menace brandie par la bibliothécaire les embarrassait toutes deux.

« Qu’il intéressât — joli imparfait du subjonctif, remarqua amèrement Ella.

— N’est-ce pas », fit Ingrid Kissala.

Elles se sourirent, un peu déconcertées. Puis la bibliothécaire descendit au rez-de-chaussée en précédant Ella, mit ses chaussures, s’avança sur les marches de l’entrée et ouvrit son parapluie qu’elle avait laissé dehors.

Ella vit sa mère qui marchait dans le jardin, pliée en deux. Celle-ci lui jeta un coup d’œil et lui fit un signe de la main.

« Il a perdu ses lunettes. Les nains de jardin les lui ont prises, à ce qu’il paraît. Et moi, misérable, je suis à quatre pattes en pleine averse, à chercher ces malheureuses lunettes.

— Je resterais bien pour aider, dit Ingrid Kissala, mais je dois aller fermer la bibliothèque. On ferme à dix-neuf heures, et le nouveau stagiaire est resté tout seul. »

Puis la bibliothécaire alla à sa bicyclette, mit le sac de livres sur le porte-bagages et se mit à pédaler, en tenant d’une main le parapluie, que les rafales de vent essayaient d’arracher.

Ella se renseigna sur Ingrid Kissala en salle des professeurs : la bibliothécaire Ingrid Kissala et l’écrivain Ingrid Kissala étaient une seule et même personne.

Cela la fit sourire.

Ella se satisfaisait de l’explication d’Ingrid Kissala au sujet des livres défectueux. Plus tard, elle se rendit compte que sous une vérité s’en trouvait toujours une autre, et ainsi de suite.


3

 

Ella observait sa mère qui regardait de vieilles diapositives.

Le projecteur remplissait le salon de son souffle ; il y avait une odeur d’autrefois. Sur le mur blanc apparaissaient des images colorées montrant une famille heureuse, unie.

Crac : maman est jeune et jolie et sourit timidement. Crac : papa pose en sprinteur, de fausses moustaches à la française sous le nez, et une petite fille lui tient la jambe. Crac : papa tient maman sous son épaule et maman a l’air petite et heureuse. Crac : maman est dans le jardin, nue et jeune, et papa l’asperge d’eau. Crac : la petite fille est assise un livre à la main sur la balançoire du jardin, crac, dans un hamac, crac, dans une barque. Le fond changeait mais le livre demeurait. Les pelouses étaient impeccables, aucune bête n’y rampait, le ciel était d’un bleu profond, et bien qu’un choix de couchers de soleil rouges fût de la partie, la nuit n’arrivait jamais.

Ella était assise dans un coin, le menton contre les genoux, et essayait de se remémorer les images vivantes, les images d’origine derrière les diapositives. Elle respira l’odeur du projecteur et essaya, s’engageant à sa suite, de retrouver des traces de souvenirs :

Elle se rappela l’odeur de l’herbe quand elle était allongée sur la pelouse en train de lire un livre de contes. Elle se remémora l’odeur de la transpiration de son père quand celui-ci s’asseyait à côté d’elle sur le sofa après une longue course. Elle trouva également l’odeur du café et de la brioche fraîche, associée aux journées du dimanche, et l’odeur de la crème bleue que sa mère appliquait sur sa poitrine et sur son dos quand elle avait mal.

Ella Milana se remémorait aussi fort qu’elle le pouvait. Elle essayait de construire autour des odeurs des images en trois dimensions et de les faire se mouvoir. Elle cognait sur sa mémoire comme sur une machine à café récalcitrante, mais du passé ne revenaient que des bribes. Si tous ses souvenirs entre sa naissance et sa communion avaient été mis bout à bout, ils auraient fait un court métrage de dix minutes tout au plus — granuleux, confus et imprécis.

Ella ne se rappelait plus certaines expériences qu’elle savait avoir eues. Elle se rappelait des souvenirs antérieurs, ou ce qu’on lui avait raconté.

Les images mémorielles fuyantes d’Ella étaient des copies des souvenirs originaux, à partir desquels elle fabriquait régulièrement de nouvelles copies, plus imprécises, au fur et à mesure que les précédentes pâlissaient pour finalement disparaître. Peut-être Ella elle-même était-elle une version imprécise, partiellement falsifiée, de la Ella Amanda Milana qu’elle avait été hier.

Ella avait toujours compté sur le fait qu’elle aurait à jamais un quelconque passé, qu’elle pourrait contempler rétrospectivement. Mais sa mère, à présent, s’énervait dès qu’on faisait mine d’essayer de lui poser des questions sur le bon vieux temps — elle n’avait aucune envie de perdre son temps à ruminer les choses passées, ce qui l’intéressait c’étaient seulement les programmes télévisés et les tirages au sort où l’on pouvait gagner quelque chose. Son père, ce n’était pas la peine de lui poser la moindre question, la maladie avait complètement rongé ses souvenirs.

Il était effroyable que la dégénérescence pût faire de tels dégâts dans les souvenirs de quelqu’un. Quant à penser que la dégénérescence avalerait aussi l’instant présent, c’était absolument insupportable.

Les lunettes de Paavo Emil Milana furent enfin retrouvées. Les montures étaient cassées en quatre morceaux que l’on retrouva en différents endroits du jardin. Le verre gauche fut retrouvé dans les pommes de terre, le verre droit au milieu des rosiers. Le verre gauche était complètement rayé.

« Paavo chéri, est-ce que tu sais combien coûtent des lunettes ? Tu casses ton unique paire et tu en jettes les débris partout comme un petit garçon. »

Paavo Emil Milana jeta un regard à sa femme, les yeux plissés.

« Je n’ai rien cassé du tout. Ce sont les lutins qui m’ont attaqué, merde. Ils n’ont pas aimé que je les regarde. »

Marjatta Milana regarda sa fille.

« La vieillesse ne regarde pas à l’âge, dit-elle en caressant les cheveux de son mari.

— Et il faudrait lui couper les cheveux. Là il est aussi négligé qu’un troll des forêts. Qui le prendrait pour un homme si je ne m’en occupais pas tout le temps. »

Quand Ella Milana, professeur de finnois remplaçante, termina son dernier cours de la journée, un des garçons vint la voir, son sac à la main.

« Est-ce que je pourrais avoir ma BD maintenant », demanda le garçon ; voyant la mine de sa professeur, il jugea bon de se jurer de ne plus jamais apporter de bandes dessinées à l’école.

Ella fouilla dans son sac et lui tendit le magazine de bandes dessinées. Le garçon remercia et fit un petit mouvement, mais resta debout sans bouger.

« Quoi encore ? demanda impatiemment Ella. Il est peut-être un peu froissé, ça fait deux semaines qu’il est dans mon sac, mais qui a dit qu’il fallait le lire pendant mes cours. »

Le garçon secoua la tête. « Oui, non mais c’est pas pour ça. C’est juste que c’est pas ma BD. »

Ella haussa les sourcils.

« Bien sûr que si c’est ta BD. Je suis professeur de finnois et de littérature et dans mon sac j’ai des livres, pas des bandes dessinées. De toute ma vie je n’ai mis dans mon sac qu’un seul magazine de bandes dessinées — celui que je t’ai confisqué. »

Le garçon feuilleta le magazine, sourcils froncés, le posa ensuite sur la table et se passa la main dans les cheveux. « Super magazine, mais c’est pas le mien. »

Ella poussa un soupir.

« Bon, alors je suis démasquée. Ce magazine appartient évidemment à ma collection secrète de bandes dessinées, que je porte tout le temps sur moi. Vraiment désolée. Je te rends ton magazine dès je le retrouve dans mon sac à magazines de bandes dessinées. »

Ella fixa le garçon jusqu’à ce qu’il comprît qu’il devait quitter la salle.

Une fois le garçon parti, Ella remit le magazine dans le sac. Quand elle remit le son de son téléphone, elle se rendit compte qu’elle avait reçu deux messages sur son répondeur.

Le premier message était d’Ingrid Kissala. Elle lui disait que Laura Lumikko avait vu sa nouvelle dans le supplément littéraire de Jäniksenjälki et l’avait bien aimée. Elle ajoutait d’une voix étrange qu’il faudrait qu’elles se rencontrent d’ici peu pour discuter d’une chose importante.

Le deuxième message était de sa mère, qui l’avait plutôt hurlé que prononcé.

Le père d’Ella avait été transporté en ambulance à l’hôpital après avoir été victime d’une sorte d’accident dans le jardin. « Appelle-moi dès que tu recevras ce message », demandait la voix de sa mère, avant de finalement ajouter, en se rappelant les bonnes manières téléphoniques : « Merci, allez à bientôt. »


4

 

Paavo Emil Milana était au service de soins intensifs du centre de santé, dans la chambre numéro quatre.

Il était plein de trous, d’éraflures, d’ecchymoses et de bleus. Ella Milana et Marjatta Milana étaient assises à côté du lit. Dans les trois autres lits de la chambre étaient allongées des personnes âgées qui fixaient le toit, leurs bouches comme des trous noirs.

Le patient allait s’en tirer, avait assuré le médecin. Le patient n’avait pas perdu autant de sang qu’il avait semblé au début, et les ecchymoses aussi avaient l’air plus graves qu’elles ne l’étaient. Certes, il avait eu un comportement erratique au moment de son transfert, c’était indéniable. On ne savait toujours pas guérir la maladie d’Alzheimer, au centre de santé, héé oui, et en ce qui concernait le choc subi, le patient réussirait à le dominer tôt ou tard. Peut-être arriverait-il très vite à expliquer ce qui s’était passé, ou pas. C’est ainsi, parfois il faut simplement accepter que l’on ne puisse être sûr de rien — ça peut être comme ça, ça peut être comme ci. Un somnifère en tout cas ferait dormir le blessé pendant quelques heures.

Le médecin dit qu’il ne voulait pas commencer à spéculer sur la nature des blessures, mais qu’il spéculait quand même.

Elles avaient en partie l’air d’entailles faites par un couteau, en partie de morsures dues à un petit animal. Elles pouvaient très bien être dues au patient lui-même, peut-être s’était-il blessé avec des branches ou des pierres. Peut-être avait-il trébuché dans le jardin, en proie à une subite crise de panique, et s’était-il fait mal sur des branches d’arbres et des épines de buissons. Le patient n’avait quand même pas des tendances suicidaires ? Il fallait dire que le jardin était un endroit sympathique, mais plein de branches coupantes. Il était également possible qu’un petit animal, peut-être un rat, fût passé à l’attaque. En tout cas, le patient avait reçu le vaccin contre le tétanos.

« Je ne sais pas ce qui s’est passé, dit Marjatta Milana à sa fille. Je faisais un peu de vaisselle. Je venais de préparer l’enveloppe pour envoyer le coupon du tirage au sort du Reader’s Digest pour gagner une voiture, et ton père était assis dans le jardin depuis l’aube. J’ai tout à coup eu envie de lui couper enfin les cheveux pour lui faire une tête un peu plus normale. J’ai pris les ciseaux, mais il n’était plus dans sa chaise.

J’ai tout de suite commencé à avoir peur, à imaginer qu’il était allé se perdre dans la forêt, même si jusqu’ici il est toujours resté dans la cour. Des fois je me suis dit que s’il lui prend l’envie d’aller du côté de la forêt, ensuite de fil en aiguille il peut se retrouver tout hébété dans les grandes forêts de la commune, et Dieu sait jusqu’où elles vont. J’ai failli courir pour appeler le SAMU, mais c’est là que j’ai entendu un bruit dans les framboises.

Et il était là, tout ensanglanté. Seigneur, ça m’a fait un sacré choc, j’ai même eu peur d’avoir moi aussi une attaque et que nous restions tous les deux inconscients.

Mais il était toujours en vie. Il était allongé sur le dos dans les broussailles et faisait un bruit tout faible. Je lui ai dit, Paavo ne bouge pas, l’ambulance arrive, puis j’ai couru à l’intérieur et appelé le SAMU, et ensuite toi je crois, je ne me souviens de rien, et j’ai aussi appelé ma sœur, oh que j’ai honte, sûrement que je lui ai raconté un peu n’importe quoi… »

Ella crut que sa mère se remettrait à sangloter, mais elle se contenta de jeter sur son époux un regard fatigué.

« Ça commence à bien faire. Et dans la cuisine c’est une pagaille pas possible. La vaisselle n’est pas rangée, et bon sang, ma nouvelle casserole à compote est sûrement fichue, la compote a brûlé.

Donc si tu veux bien, est-ce que tu pourrais rentrer faire un peu le ménage ? Ça ne sert à rien que nous restions ici toutes les deux, et puis tu as sûrement du travail. »

Ella avait astiqué la casserole pendant plus d’une heure quand sa mère appela. Paavo s’était réveillé et avait reconnu sa femme, mais il n’avait rien dit de sensé. « Mais qu’est-ce que je vais faire de lui », soupira-t-elle.

Ella se demanda si sa mère attendait d’elle qu’elle lui donnât un blanc-seing pour mettre son père dans un hospice.

« Essaie de tenir le coup », répondit-elle.

Pendant quelques nuits, Ella avait réfléchi au cas de son père et développé une théorie disant que le problème au fond n’était pas moral mais mathématique :

En principe il n’était pas correct de chasser son époux ou son père de la maison pour l’envoyer à l’hospice, quand bien même c’était inévitable. Mais la personne appelée Paavo Emil Milana était de moins en moins le Paavo Emil Milana qu’Ella et sa mère connaissaient, et de plus en plus une nouvelle personne avec laquelle Ella en tout cas n’avait pas franchement envie de faire connaissance. Quand la part de son père tomberait en dessous d’un certain pourcentage, il serait temps pour Paavo Emil Milana, selon la théorie, de quiter sa famille et de déménager.

L’après-midi était bien avancée. La lumière inondait la pièce depuis la fenêtre à l’ouest, diffusant la couleur brun rouge des rideaux. Ella laissa la casserole sécher et étendit le journal local sur la table de la cuisine.

À côté du journal se tenait un gnome d’argile qu’Ella regardait de temps à autre. Sa mère l’avait fabriqué au club de loisirs créatifs deux ou trois ans plus tôt.

La sculpture ne ressemblait pas à grand-chose, mais quand on la regardait de près et qu’on la tournait vers la lumière, ses traits minutieux commençaient à apparaître. Au début, Ella avait eu du mal à croire qu’elle avait été faite par la Marjatta Milana qu’elle connaissait, et qui faisait partie de ces gens qui font en général de la purée, des chaussettes et de la confiture d’airelles, mais d’art, point.

Les céramistes de la commune produisaient en général des trolls de rivière, des kobolds, des lutins et des gnomes. Avec ses livres pour enfants, Laura Lumikko les avait rendus célèbres partout dans le monde, mais c’est surtout à Jäniksenselkä que l’on tombait sur eux à tout bout de champ. On en gagnait dans les tombolas, on les recevait comme présents, on les offrait comme cadeaux de bienvenue. Il n’y avait à Jäniksenselkä qu’un seul fleuriste mais sept magasins où l’on vendait principalement des statuettes mythologiques.

Pour Ella, ces statues étaient fades et déprimantes. Elle avait demandé à sa mère comment il avait pu lui venir à l’idée d’aller au club de loisirs créatifs et d’y façonner précisément, en guise de premier et dernier travail à la fois, un gnome. Sa mère avait répondu quelque chose indiquant à peu près que l’idée avait simplement jailli quand elle était dans le potager, en plein bêchage d’une plate-bande de carottes :

Marjatta Milana avait plongé ses mains dans la terre jusqu’aux poignets, et était tombée peu à peu dans une sorte de torpeur. Elle avait complètement oublié ce qu’elle était en train de faire, et s’était rendu compte qu’elle pensait à un gnome. Elle s’était sentie faiblir, prise de vertige, et avait eu du mal à rentrer dans la maison se reposer.

« J’avais tellement peur qu’il ne m’arrive la même chose qu’à papa, avait-elle expliqué. Peur de choper un truc dans la tête. C’était quand même bien un trouble du cerveau. Et ce gnome m’est resté dans l’esprit, il me hantait, et j’étais bien obligée de m’en débarrasser. Donc je me suis dit que j’essaierais avec l’art, comme je connaissais deux ou trois personnes au club. »

À la page trois de Jäniksenjälki, il y avait une publicité pour la « cartographie mythologique ». C’était la nouvelle scie. COMMANDEZ TOUT DE SUITE LA CARTOGRAPHIE MYTHOLOGIQUE — POUR VOUS OU POUR UN PROCHE ! L’offre comprenait un compte-rendu écrit sur toutes les créatures mythologiques se trouvant sur votre terrain. D’après l’annonce, il en coûtait quatre-vingts euros, et l’on pouvait commander à la Société de Folklore et Mythologie de Jäniksenselkä.

Tous les quatre numéros de Jäniksenjälki, il y avait un supplément littéraire détachable, dont le nom était tout simplement « 10 ». Ella ouvrit le nouveau numéro. Elle n’avait pas appelé le rédacteur pour refuser la publication de son récit. À la page cinq se trouvait sa nouvelle.

On publiait dans le supplément la production des écrivains amateurs locaux. C’est que Jäniksenselkä ne s’enorgueillissait pas seulement de Laura Lumikko et de ses écrivains professionnels, mais également d’un grand nombre d’écrivains amateurs. On dénombrait pas moins de six associations d’écrivains à Jäniksenselkä, sans même compter la plus remarquable de toutes, la Société Littéraire de Jäniksenselkä, dont on ne pouvait devenir membre que sur invitation de Laura Lumikko. La possibilité d’entrer dans la Société était surtout théorique puisque les effectifs actuels de la Société — neuf écrivains déjà bien installés — avaient été constitués durant les trois années qui avaient suivi la fondation de la Société en 1968.

On avait paraît-il demandé à Laura Lumikko combien d’écrivains elle imaginait réellement pouvoir trouver dans un endroit comme Jäniksenselkä. En ce temps-là, la Société existait depuis quatre ans et aucun de ses membres n’avait encore publié quoi que ce fût.

Laura Lumikko avait montré au curieux les doigts de ses deux mains. La réponse pouvait donc être « dix », comme on inclinait généralement à le penser — madame Lumikko comptait trouver et former en tout dix nouveaux écrivains de Jäniksenselkä. Le geste des mains pouvait aussi signifier, évidemment, le refus de répondre à la question. Le supplément littéraire n’en avait pas moins pris son nom de la fameuse anecdote.

Cette nouvelle était le premier travail littéraire publié d’Ella Milana. Elle avait un beau titre alambiqué : Le squelette était assis dans la grotte et fumait en silence. Elle n’était pas allée en chercher le sujet bien loin. La nouvelle parlait d’une jeune femme ayant des organes de reproduction déficients.

Ella avait rencontré Anna-Maija Seläntö, un écrivain de la Société Littéraire de Jäniksenselkä qui habitait maintenant en Suède. Seläntö avait fait une conférence à l’université, et Ella lui avait demandé après la conférence ce que ça faisait de voir un de ses textes publié quand on était écrivain. Seläntö lui avait souri gentiment et avait murmuré :

« Eh bien tu vois, ensuite on comprend pourquoi les chiens bouffent leur vomi. »

Ella fixa sa nouvelle du regard et se rappela les rédactions qui l’attendaient dans son sac. Elle avait mis au point un emploi du temps précis. Selon celui-ci, elle aurait dû corriger aujourd’hui un tiers des rédactions, quinze en tout, de façon à ce que l’engorgement ne s’aggravât pas avec l’arrivée de nouvelles copies deux jours plus tard.

Elle décida de laisser les rédactions dans son sac.

Les professeurs de finnois remplaçants n’étaient quand même pas obligés de passer chaque soir de leur vie à corriger des copies, non ?

Bien sûr cette pensée était hérétique, mais elle fit sourire Ella. En esprit elle montra son majeur à toutes les puissances gouvernant l’univers, qui essayaient de la faire se sentir coupable pour les rédactions non corrigées.

Ce jour-là, Ella Milana rencontra Ingrid Kissala, et celle-ci lui annonça une nouvelle d’importance.

Mais Ella se faisait du souci pour les bribes de son père à l’intérieur de Paavo Emil Milana, et pour sa mère, dont le mari était en train de se transformer à toute vitesse en un étranger. Elle n’arriva donc à dire que : « Ah tiens, ça alors. »

Paavo Emil Milana passa encore quatre jours à l’hôpital. Puis elles le ramenèrent à la maison.

Ella conduisait la Triumph, son père était assis à côté d’elle et sa mère sur la banquette arrière. Ella trouvait cela bizarre. Dans cette voiture et en cette compagnie, sa place naturelle aurait dû être à l’arrière, à droite, d’où elle pouvait voir la cicatrice sur la joue de son père.

Elle lui avait posé la même question presque à chaque fois qu’ils avaient pris la Triumph : « Papa, d’où elle vient cette cicatrice ? »

Paavo Emil Milana n’avait pas trop souvent raconté d’histoires pour s’endormir ou d’autres contes, les récits inventés n’étaient pas son rayon. Ella ne se souvenait pas d’avoir vu son père lire des romans. Pourtant, chaque fois son père avait répondu à la question d’une façon différente :

Un marin fin saoul a essayé de me trancher la gorge avec un couteau, je l’ai esquivé et le couteau m’a entaillé la joue, dit une fois son père. Quand j’étais enfant je suis tombé d’un arbre, j’essayais de grimper pour aller voler des œufs dans un nid de pie, et une branche m’a profondément éraflé la joue, telle était la réponse la fois suivante.

Et quand elle redemanda, la réponse était : Quand j’étais enfant, j’ai pris un raccourci à travers un pré avec ta tante, et dans le champ il y avait un taureau furieux. Il a failli nous attraper, et quand nous avons sauté par-dessus la clôture, il a tout juste eu le temps de m’écorcher la joue avec sa corne.

Une fois, son père donna une réponse qui fit hurler sa mère : Écoute Ella, une fois j’ai acheté à ta mère un couteau de cuisine pour son anniversaire, alors qu’elle espérait avoir une chemise de nuit, et elle s’est tellement fâchée qu’elle m’a donné un coup à la joue avec son cadeau, et elle m’aurait tué si je ne m’étais pas réfugié aux toilettes.

Bien qu’Ella ne se rappelât pas grand-chose de son enfance, elle se rappelait l’odeur de l’intérieur de la Triumph. Elle lui donnait la migraine, mais elle l’adorait. Elle se disait parfois que si elle arrivait à rester assise dans la voiture suffisamment longtemps, elle retrouverait enfin tous ses souvenirs.

À présent la voiture n’appartenait plus à son père, même si sur les documents le propriétaire était bien Paavo Emil Milana. Le précédent Paavo Emil Milana aurait été horrifié par l’intérieur de la voiture. Avant sa maladie, il s’en était occupé chaque semaine : il avait fait des vérifications, nettoyé le moteur, lavé la voiture et ciré les tôles avec de la cire de tortue. Une fois, en cirant la voiture, il avait dit :

« Montrez-moi un homme qui ne prend pas soin de sa voiture, et je vous montrerai un homme qui a perdu son âme. »

Après son retour à Jäniksenselkä, Ella s’était parfois servie de la Triumph pour aller à son travail. Quand le temps le permettait, cependant, elle préférait y aller à vélo :

Quand on partait de la maison des Milana pour se rendre à l’école à vélo, les deux premiers kilomètres étaient en pente douce ; dans la chaleur du mois d’août, le courant d’air rafraîchissait agréablement la peau, c’était fantastique d’être sur la selle et de laisser la vitesse augmenter d’elle-même.

Sur le bord du chemin de sable, il y avait de vieilles maisons en bois, et des jardins avec leurs pommiers noueux et leurs génies de pierre, et çà et là des maisons en briques, plus récentes. Sur la route, on pouvait également voir fugitivement deux vieux terrains de jeux, un tout petit salon de coiffure, une plage, des chiens, des champs, des chevaux et des arbres — des chênes, des érables, des tilleuls et des bouleaux.

Vers le milieu du trajet, la route s’enfonçait dans une dense forêt de sapins où il faisait presque toujours sombre ; l’été, l’air était envahi de moustiques affamés, et Ella pédalait aussi vite qu’elle le pouvait.

Puis le chemin de sable rejoignait la route goudronnée, et c’est alors seulement qu’il fallait commencer à pédaler pour rester en mouvement. La route à nouveau passait devant des maisons, la boutique d’un sculpteur de pierres tombales et deux ateliers, dont l’un fabriquait pour le monde entier des statues en bois des personnages créés par Laura Lumikko.

La route était vallonnée comme un paysage dessiné par un petit enfant : ça descendait, ça montait, ouf, ça descendait, et depuis la plus haute colline on pouvait voir les toits du centre de Jäniksenselkä et toutes les contrées environnantes, et même plus loin encore par temps clair, jusqu’aux lointains horizons bleutés. Après une vingtaine de montées et descentes, il fallait ralentir, parce qu’au niveau de deux sapins et d’une grosse pierre commençait le sentier par lequel Ella Milana coupait à chaque fois. En le suivant, on arrivait directement à la cour de l’école, si l’on ne se laissait pas freiner par le terrain marécageux.

Vers le milieu du sentier, il y avait une mare, qui avait l’air d’une flaque mais qui était paraît-il d’une profondeur insondable. Henrik Johansson y avait enfoncé une longue lance sans pour autant rencontrer le fond ; puis quelque chose avait semblé tirer la lance vers le bas, et les garçons avaient pris la fuite.

Ella n’avait jamais pris cette histoire très au sérieux, mais elle passait la mare le plus vite possible. Elle avait fait des rêves de mauvais augure sur cette mare. Il y avait des bruits bizarres, et Ella voyait à la surface des reflets étranges.

Ella avait suivi le même itinéraire des milliers de fois, la première à six ans, quand elle avait commencé à aller toute seule à la bibliothèque. Une fois revenue à Jäniksenselkä en qualité d’enseignante remplaçante, Ella avait pris à vélo la direction de l’école, un lundi matin, et un courant d’air imperceptible avait effacé treize ans de sa vie.

Elle s’était surprise à se demander si elle avait bien appris ses cours de maths et si Johanna Rantakumpu l’aimerait bien aujourd’hui et s’ils auraient gym en intérieur, auquel cas elle se ferait charrier par Salli Mäkinen à cause de ses trop petits seins et de ses trop grosses cuisses, et elle s’était aussi demandé si après l’école elles retourneraient faire des passages répétés sur le chemin qui passait devant la maison de madame Lumikko, dans l’espoir que le fameux miracle se produirait une seconde fois, que l’écrivain les verrait, ouvrirait la fenêtre de son bureau et les inviterait à boire du jus de fruit, exactement comme pour Aliisa Niemennokka deux ans auparavant, et peut-être qu’ensuite à elles aussi elle lirait à haute voix un livre inachevé sur la Monstrerie, et sait-on jamais, peut-être qu’elle déciderait de demander à l’une d’entre elles d’être le dixième membre de la Société.

Puis la montée avait mangé la vitesse de la bicyclette, les années écoulées avaient rattrapé Ella et elle s’était souvenue qu’elle était une prof remplaçante un peu rêveuse, qui avait des ovaires déficients et des lèvres bien dessinées.

L’espace de quelques secondes elle avait ressenti une insondable tristesse. Puis c’était peu à peu passé et elle s’était mise à rire au point de finir par se traîner au fond du fossé.

Ella gara la Triumph dans la cour de la pharmacie. Sa mère sortit de la voiture et courut chercher les médicaments pour son mari. Ella jeta un coup d’œil au profil de son père.

Il se tenait tranquille. La journée était pluvieuse et morose, les banques et les magasins du centre apparaissaient vaguement comme des blocs gris dans la pluie battante. Les parapluies glissaient de-ci de-là.

Ella Milana regarda son père, qui paraissait être revenu à la réalité. Elle aussi remarqua, devant la Triumph, une silhouette qui ouvrait son parapluie bloqué.

La femme sous la pluie avait l’air svelte et menue, ce qui surprit un peu Ella — elle s’était toujours plue à imaginer Laura Lumikko plus grande et plus frappante.

Les gouttes trempaient et fonçaient la claire robe d’été de Laura Lumikko, mais elle parvint enfin à ouvrir son parapluie et poursuivit son chemin.

Ella s’avisa soudain qu’elle aurait pu lui proposer de la déposer : c’était le plus grand écrivain de littérature jeunesse qu’elle connaîtrait jamais. Mais l’instant était passé et madame Lumikko avait disparu dans la pluie.

Son père respirait lourdement.

Sa mère apparut dans le rétroviseur et plongea dans la Triumph. « Bon et maintenant », dit-elle.

C’est alors que Paavo Emil Milana ouvrit la bouche et prononça le premier des deux poèmes qui bouleversèrent fortement son épouse.

« Ma chérie, sommes-nous ainsi depuis longtemps déjà ? De l’herbe pousse à travers nous quand nous reposons main dans la main. Et nous buvons des chansons de papillons. Ton nom, je l’ai oublié. Le temps de m’allonger est-il venu ? Tant de cieux ont roulé au-dessus de nous. Et je ne regrette rien. »

La mère d’Ella lui versa du café dans sa tasse. Sur la table se trouvaient des pains à la cannelle dans une soucoupe, sa mère les avait faits en l’honneur du retour de Paavo. Personne ne les trouva à son goût.

Paavo était assis dans son bureau, regardant par la fenêtre. Ella et sa mère l’avaient conduit là, et il était resté sur sa chaise comme un gentil garçon. Les blessures et les éraflures guérissaient rapidement, mais la peau semblait en désordre, comme si de méchants enfants sans cœur y avaient dessiné, écrit et barbouillé toutes sortes de choses.

« Qu’est-ce qui lui a pris, s’interrogea sa mère. Il n’a jamais franchement récité des poèmes. Et voilà qu’il s’y met. »

Elle fourra un papier dans la main d’Ella. « Je l’ai noté là. Toi qui es prof de finnois, dis-moi un peu de qui il est ce poème. »

Ella secoua la tête. « Je ne crois pas le connaître. Mais je peux appeler quelqu’un et demander. »

Et elle appela, mais le professeur Korpimäki ne le connaissait pas non plus. « Bon, et où tu m’as dit que tu l’avais trouvé ce poème ? s’enquit amicalement la voix du professeur.

— C’est mon père qui l’a récité, dit Ella. Et comme aucun d’entre nous n’arrive à trouver de qui il est, je me suis dit que je vous appellerais. Merci quand même. »

La nuit suivante, son père s’assit sur son lit et récita le second poème. À la table du petit déjeuner, sa mère tendit à Ella un nouveau papier. Il y était écrit :

Maintenant enfin

je forge un chant heureux

je raconte en mélodies

comme les libellules courent en scintillant

et comme la folie la plus belle

fait dans les nuages se précipiter le moineau

quand le soleil grince sur son orbite

et que soudain la plus triste des nostalgies

saisit le cœur gelé de la terre des créatures.

Mais je n’aurai pas un seul mot

pour évoquer

la chose qui se cache sous le foin,

et dont chacun s’abandonne à l’étreinte.


5

 

 

Ce n’est que quelques semaines plus tard, quand Paavo Emil Milana fut mort et enterré, qu’Ella Milana commença à réfléchir à ce dont Ingrid Kissala lui avait parlé dans la bibliothèque.

Cette fois-là, il s’était agi de l’écrivain Ingrid Kissala. La différence était claire : l’écrivain Kissala était plus détendue que la bibliothécaire, mais il y avait aussi en elle quelque chose de parfaitement oppressant.

« Laura Lumikko aime bien ta nouvelle », lança finalement Ingrid Kissala.

Il y avait eu auparavant cinq minutes d’une discussion polie, dont le sujet était tout sauf les livres modifiés, leur vol et la raison pour laquelle on avait demandé à Ella de venir. Ella acquiesçait et prenait l’air intéressée, comme elle l’avait toujours fait. En réalité, elle pensait à l’état de Paavo Emil Milana.

Elle pensait aussi que jamais auparavant elle n’avait été à la bibliothèque après l’heure de fermeture. Elle avait l’impression d’être occupée à quelque chose d’un peu pervers.

Elle commença à sentir un tic nerveux à son œil droit.

Elles étaient assises au rayon enfants, buvaient du café et mangeaient des pâtisseries au citron. La table était vraiment trop basse, et il y avait entre elles deux des versions en peluche de Bobo Riks-Raks, d’Elikko le Bizarre et d’autres personnages de la Monstrerie. Ella trouvait étrange de manger et boire dans la bibliothèque. Il y avait tout de même un panneau sur le mur : IL EST ABSOLUMENT INTERDIT DE MANGER ET BOIRE DANS LA BIBLIOTHÈQUE !

Ingrid Kissala souriait d’un air étrange. Ella regardait derrière la bibliothécaire. À quelques mètres de là où elles se tenaient se trouvaient les sculptures mythologiques de l’exposition d’art, elles semblaient s’être réunies pour un conseil nocturne.

« Tu peux te douter qu’il y a une certaine effervescence, à la Société Littéraire de Jäniksenselkä. Un long silence, puis une telle surprise. Laura Lumikko l’a d’abord dit à Martti Talvimaa, et Martti me l’a dit à moi. C’est Martti qui devait t’en parler, mais bon, Martti, aujourd’hui, est ce qu’il est. Il ne se montre guère nulle part. Et il n’y a pas plus de dix ans, il était impossible d’aller où que ce soit sans tomber sur Martti. Mais ces jours-ci, je t’en fiche, pas moyen de le voir ou de l’entendre. »

Elle secoua tristement la tête et continua :

« Sauf peut-être au rayon pâtisserie de Jänisherkku (Délice-de-lièvre). C’est là qu’on trouve les meilleures pâtisseries, et tu sais pourquoi ? Parce que Martti Talvimaa est client permanent du rayon pâtisserie de Jänisherkku ! Ils les lui préparent par commandes en gros, imagine un peu. »

Ella se sentit un peu agacée. Elle se demanda si peut-être Ingrid Kissala était saoule, et essaya de renifler son haleine. Elle ne sentit que du réglisse et du café.

Si Ingrid Kissala n’était pas parmi les écrivains de la Société jouissant de la plus brillante renommée, Martti Talvimaa en revanche en était l’étoile incontestée. Ses œuvres avaient été traduites dans des dizaines de langues. Il était de ces rares écrivains finlandais à s’être enrichis en écrivant des livres. Les œuvres de Talvimaa étaient appréciées aussi bien des critiques que du grand public.

À la différence de Martti Talvimaa, Ingrid Kissala n’écrivait que de petits livres, que certes les critiques appréciaient mais qui ne recevaient jamais beaucoup de publicité. À ce qu’en savait Ella, tous les ouvrages d’Ingrid Kissala avaient été écrits pour les jeunes. On s’y livrait à des suicides et à des avortements, on y perdait sa virginité, on y subissait des comas éthyliques et l’on y souffrait de parents querelleurs et en tous points insupportables.

« Si bien que comme Martti ne se résolvait pas à prendre contact avec toi, c’est à moi qu’en est revenue la tâche, soupira Ingrid Kissala. Mais bon, ce n’est pas plus mal, après tout nous nous connaissions déjà, toutes les deux, grâce à cet épisode de l’autre jour. »

Ingrid Kissala souriait d’un air charmeur.

« Eh bien, qu’est-ce que tu en dis ? demanda-t-elle ensuite.

— De quoi ? demanda Ella. Elle avait du mal à se concentrer.

— De ça ! fit Ingrid Kissala. C’est à toi que revient un honneur que l’on n’a accordé à personne depuis Dieu sait combien de temps. Et ce n’est pas que Laura Lumikko n’ait pas cherché de nouveaux talents. Je ne l’ai pas vue ces tout derniers temps, mais je sais qu’elle lit régulièrement le supplément littéraire de Jäniksenjälki. Et puis elle a sa petite nasse dans votre école.

— Le paquet de Laura Lumikko », dit Ella.

Ingrid Kissala acquiesça. « Pour parler franchement, d’après moi, ta nouvelle, là, comment elle s’appelle déjà… ?

Le squelette était assis dans la grotte et fumait en silence, dit Ella.

— Ah oui. Bon, d’après moi elle n’avait rien de particulier, quand je l’ai lue dans le journal. De la gentille prose bien fluide de prof de finnois. Bonne, évidemment, avec ton niveau d’études, mais pas exceptionnelle. Je me suis dit, bon OK, on passe à la suivante. Mais bon, ce n’est pas moi qui ai fait de neuf enfants peut-être prometteurs neuf écrivains plus ou moins renommés. Alors mon avis vaut ce qu’il vaut, d’accord ? Si Laura Lumikko voit quelque chose dans ta nouvelle, alors c’est qu’il y a quelque chose. Et que toi tu as quelque chose. Je ne vois pas ce que c’est, mais j’y crois. »

Ella était agacée.

« Bon là c’est un peu… Excuse-moi, mais est-ce que tu pourrais vider ton sac et me dire de quoi il est question ? »

Ella sourit, l’air de demander pardon. Ingrid Kissala reprit son sérieux et remit la tasse de café sur l’assiette.

« Il s’agit d’une proposition », dit-elle. Son expression était impossible à déchiffrer. « Laura Lumikko promet de faire de toi un écrivain, si seulement tu veux bien te joindre à la Société Littéraire de Jäniksenselkä. »

 

Traduit du finnois par Martin Carayol.