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Aino Kallas, La vengeance de la rivière sacrée (1930, extrait)

 

1.

« Mais de même que jadis le peuple du Nil

Se prosternait devant son noir crocodile,

Révérait la fleur sacrée de l’ail,

Et sacrifiait au chien d’Anubis,

De même les Esthoniens, autrement dit gens de la terre,

Erraient toujours dans les ténèbres de la superstition ! »

Joachimus Rachelius Dithmarsus


Il advint en l’an de grâce 1640 que maître Adam Dörffer, constructeur de moulins originaire de la ville d’Arnstadt en Saxe, reçut du seigneur Hans Ohm une invitation pressante à se rendre en Livonie pour y construire un moulin à eau sur la rivière Võhandu, au niveau du manoir de Sõmerpalu. Et c’est ainsi que commencèrent toutes ces choses extraordinaires et inouïes qui excitèrent avec une grande vivacité les esprits des hommes pendant presque deux années, et finalement conduisirent à l’horreur de la destruction, à la perte d’âmes humaines, à un lourd châtiment et à de longues lamentations.

Car il s’agissait d’une entreprise téméraire et dangereuse, et l’on voyait bien que le seigneur Hans Ohm, le nouvel héritier de Sõmerpalu, était un étranger en ces contrées, car il ne fit pas mine d’entendre les avertissements qu’on lui offrait de toutes parts.

Mais le seigneur Hans Ohm, après s’être élevé, de son statut de marchand de la Grande Guilde, à celui d’héritier du domaine, avait tourné ses regards vers la rivière Võhandu, qui courait à travers les terres de Sõmerpalu et précisément sous le manoir lui-même, et il lui sembla en vérité que c’était un véritable gaspillage de parfum que de voir une rivière de si bonne course et de si grand flot couler inutilement, alors qu’elle aurait pu à la place moudre le grain et scier les planches que les nefs du seigneur Hans Ohm transporteraient depuis Tallinn jusqu’à Lübeck et Brême.

Or la rivière Võhandu, que les Lettons appellent Shwäti Ubbe et les gens de la terre Püha Jõgi, est tenue pour sacrée depuis les jours du paganisme, et de même est sacrée sa source, située à Otepää, dans le village d’Ilmjärv, à une portée de fusil de la maison de Mihkel Letusk, et aux environs se dresse un lucus, autrement dit un bois sacrificiel de nobles arbres feuillus.

Si bien que l’on sait depuis les âges ancestraux qu’il y a dans les eaux du Võhandu une puissance faiseuse de miracles, de sorte que le peuple vient de bien loin pour boire de son eau et se baigner dans son flot sacré, comme le peuple de Judée dans la source de Bethesda. Et de la même façon, on porte cette eau sacrée, dans des bouteilles d’étain fermées par un sceau, jusqu’en des pays fort lointain, comme en Courlande et en Pologne, et une fois même jusqu’à Stockholm, chez une haute dame de la cour atteinte d’un mauvais chancre à la poitrine. Or cette eau a guéri tant les maladies de Dieu que celles de l’eau et de la terre, comme la gale, la fièvre quarte et la pierre, mais également l’érésipèle et la paralysie.

Mais son pouvoir guérisseur n’était nullement le plus grand miracle des eaux de la Võhandu. Le plus merveilleux est que depuis la nuit des temps, la Rivière sacrée a un irrésistible élan de liberté, comme une fureur intérieure qui ne supporte pas le contact d’une main étrangère, non plus qu’un cheval des steppes ne souffre la bride. Au contraire, toutes les chaînes des hommes lui sont en horreur, elle a toujours coulé en toute liberté, et l’on n’avait jusqu’ici jamais réussi à construire de moulin à eau sur le chemin de ses eaux sans que la rivière l’eût bientôt entièrement détruit.

Elle était également très jalouse de sa pureté, comme une jeune vierge qui chérit son absence de souillure, fuyant tout ce qui salirait ses eaux, dût-ce n’être qu’une simple branchette tombée dans le courant, ou bien une feuille jaune en automne, flottant sur l’onde.

Car si grands étaient son amour de la liberté et son désir de pureté que, quand elle sentait ses eaux souillées et sa liberté menacée, dans son dépit elle se faisait violente, et pleine d’un esprit de vengeance, et alors aucun barrage ne contenait sa colère. Or comme elle avait pouvoir sur les airs et les vents, elle envoyait dans les terres des gelées, du brouillard et de forts orages, mais aussi de longues années de mauvaises récoltes, et une grande famine, pour se venger de l’affront.

Ce que sachant, le peuple du rivage avait coutume, une fois par an, par précaution, de drainer la rivière jusqu’à sa source, afin que nul déchet ne le troublât, et de même chaque fois qu’il arrivait que quelqu’un, fortuitement ou volontairement, souillât l’onde de la Rivière Sacrée.

C’est ainsi qu’un jour, à Otepää, avant la Pentecôte, un homme du village de Käo, qu’on appelait Hinn Märitse, perdit trois paires de bœufs dans la rivière, et dès le vendredi suivant il y eut une tempête de neige avec des gelées. Mais après qu’on eut, le samedi, retiré de la rivière les bœufs noyés, dès le dimanche midi le temps s’était apaisé comme par miracle, et la neige avait fondu fort prestement.

Or, alors qu’elle menait paître son troupeau, la belle-mère de Mihkel Letusk, dont la Source sacrée se trouvait sur les terres, arracha une branche d’un frêne qui poussait là, et essaya d’en mesurer la profondeur de la source, en marmonnant :

« Source, es-tu donc la cache du diable ou l’œil du Seigneur ? »

Mais peu de temps après, elle fut prise d’un grand mal et devint méconnaissable par les gonflements de son corps, comme les grains de malt dans les vapeurs du sauna, et elle gémissait qu’on lui tiraillait les entrailles comme avec une carde à laine. Et rien n’y fit, jusqu’à ce que Mihkel Letusk, interrompant les semailles, se rendît à la Rivière sacrée pour la drainer afin qu’elle s’apaisât.

Mais si un étranger, ignorant de toutes ces choses, avait vu la Võhandu pour la première fois, il l’aurait louée avec enthousiasme, l’aurait dite une rivière très utile et riante, belle à regarder, et ne débordant pas de ses berges, pas comme certaines autres rivières, alors qu’elle conservait aux prairies des domaines et des villages une humidité propice, de façon que les précieuses herbes, avec l’aide du Seigneur, poussaient vigoureusement, et de plus elle était pleine de poissons bons et savoureux, truites et crustacés. Car elle était féconde, vivace, clair était son courant, quoiqu’il lui arrivât de dissimuler des trous d’eau, et seules de grandes gelées pouvaient l’empêcher de courir.

Mais la rivière de Võhandu, que les gens de la terre appelaient sacrée, avait une âme vivante, insufflée par le Seigneur Dieu en personne, tout comme à l’homme aussi il insuffla la vie par les narines. Et cette âme était indulgente, mais dangereuse dans sa haine, ressentant dans ses veines l’ire et la colère, brutale dans son amour de la liberté, désireuse de voir couler jusqu’à la dernière goutte le sang de ses ennemis, et jalouse de sa pureté.

Voilà ce qu’était la rivière de Võhandu, dont Hans Ohm, héritier de Sõmerpalu, envisageait de soumettre les eaux pour moudre du grain et scier des planches.

Mais sa première tentative fut un cuisant échec. Car bien que le seigneur Hans Ohm, sans se soucier des avertissements, eût donné l’ordre de commencer, près du village d’Osula, la construction du moulin, les travaux furent dès le départ marqués par la malchance et par des obstacles inattendus, comme si les gens de la terre eussent dit vrai quant à la vengeance à quoi s’exposait celui qui souillerait la Rivière sacrée. À peine les premières planches eurent-elles été descendues au fond de la rivière que déjà se levait une crue, et les fondations posées un instant plus tôt cédèrent sous le poids des eaux démontées, si bien qu’il fallut aussitôt s’y reprendre. Maints ouvriers virent apparaître sur leur peau d’étranges dartres qui ne disparaissaient ni par le sauna ni par les incantations, et l’un d’entre eux se précipita dans la rivière, tandis qu’un deuxième puis un troisième se jetaient sous un convoi de pierres, y perdant la vie. Et pour combler la mesure, le meunier lui-même reçut par accident une lourde planche sur la nuque, qui lui tordit la colonne.

Mais le seigneur Hans Ohm ne s’effrayait pas encore de toutes ces mésaventures, et il fit mander, comme il a été dit, un nouveau meunier en la personne d’Adam Dörffer d’Arnstadt.

Car il était écrit que maître Adam Dörffer dût essuyer la vengeance de la Rivière sacrée et la ressentir douloureusement dans sa chair et dans ses os.

 

 

[Chapitre 2. Dörffer s’avère un travailleur acharné, que les racontars sur la puissance de la rivière n’effraient qu’un court instant. Pour montrer au peuple assemblé que la rivière n’a nul pouvoir, il y jette une charogne de chien. Tout le monde attend une catastrophe, mais rien ne se passe.

Chapitre 3. Dörffer se consacre entièrement à son travail, bannissant les distractions ; certains ouvriers se montrent peu fiables, Dörffer est contraint d’embaucher des Russes et des Suédois des îles.

Chapitre 4. Dörffer est invité chez un propriétaire germano-balte, qui lui conseille de se méfier de ce que le peuple tient pour sacré. Dörffer lui rit au nez, l’accusant de s’être laissé séduire par les croyances païennes du peuple estonien.]


5.


Or cette nuit était claire, car de la lumière se voyait encore sur les terres même après le coucher du soleil, et des prairies s’échappait le parfum des fleurs.

Mais maître Adam Dörffer, alors qu’il chevauchait sur la grand-route, ne s’aperçut pas de la splendeur du soir, car les paroles de Heinrich Gutkind pesaient sur son cœur, et un étrange trouble ternissait la clarté de son esprit. Car il s’avisait de mieux en mieux qu’il était arrivé en étranger dans une terre étrangère, où Satan se manifeste dans le babil des oiseaux innocents et le murmure d’une eau pure, si bien que l’on ne pouvait jamais savoir où se dissimulait le danger, ni où le vif devrait combattre avec le mort, ni l’homme, l’enfant de Dieu, avec la rivière. Heinrich Gutkind lui-même, qui avait reçu le baptême, ne s’était-il pas, depuis à peine une décennie qu’il vivait ici au pays des sorciers, déjà laissé entraîner bien loin dans la superstition ?

Après avoir chevauché quelque temps, Adam Dörffer se souvint que la source de la Võhandu devait se trouver non loin de là, à une portée de fusil seulement de la maison de Mihkel Letusk.

Et c’est ainsi que naquit en lui un désir inexplicable de voir dès ce soir la source, et cet élan était très vif, comme s’il eût été obligé de voir son adversaire face à face. Et quoiqu’il se blâmât pour sa vaine lubie, il n’en écouta pas moins la voix intérieure qui lui intimait l’ordre de s’y rendre.

Il commençait de régner une douce pénombre, et la brièveté de la nuit d’été s’étendait sur les terres, telle l’ombre d’un oiseau aux larges ailes, quand Adam Dörffer attacha sa monture à un arbre en bordure de la route, et traversa à pied une jeune saulaie, car il connaissait la route, ayant déjà une fois visité la source de la Võhandu alors qu’il examinait le cours du fleuve.

C’est ainsi qu’Adam Dörffer aboutit bientôt dans un bois qui jadis, aux temps du paganisme, avait été un lucus, autrement dit un bois sacrificiel, où le peuple avait porté les prémices du bétail et de la récolte.

Mais l’obscurité des arbres sacrés était profonde, comme si une éternelle nuit y eût élu demeure, car ils étaient tous très anciens, et leurs troncs étaient creux, et la terre à leur base était entièrement recouverte de brindilles et de branchages, pliés par les vents, et qui se décomposaient lentement sur place, car aucune main ne les ramassait.

Mais la Source sacrée elle-même était plutôt comme un bourbier, pris sous des touffes de mousse frémissantes, et personne n’aurait pu deviner que la rivière prenait naissance ici, car la source s’enfonçait aussitôt sous terre.

Or maître Adam Dörffer entendit quelqu’un dire, dans la langue des gens de la terre :

« Adam Dörffer — ne souille pas la Rivière sacrée ! »

Or Adam Dörffer, s’entendant appeler par son nom, distingua, dans l’ombre d’un grand érable, de l’autre côté de la source, la silhouette d’une jeune demoiselle, penchée sur le bord de la source, cheveux dénoués, tel le saule pleureur qui laisse pendre sa ramure au-dessus de l’eau. Mais la demoiselle avait une broche d’argent dans la main, comme celle avec laquelle les femmes du peuple esthonien attachent le col de leur chemise de lin, et de cette broche, avec un petit couteau, elle grattait de l’argent clair qui tombait dans l’eau de la source, tout comme des copeaux tombant du bord de la lune.

Et Adam Dörffer ne s’étonna pas davantage de cette vision nocturne, mais supposa que cette fille était une des villageoises d’Ilmjärv, car sa vêture était celle des filles du peuple esthonien, et Adam Dörffer savait qu’elles avaient toujours l’habitude de se rendre en secret à la source de la Võhandu pour y maléficier et y porter des offrandes, nonobstant tous les châtiments de l’Église.

Or comme il avait, au cours de l’année écoulée, appris à prononcer la langue du pays, il s’adressa à travers l’obscurité à la demoiselle qui taillait des copeaux d’argent, comme s’il n’avait pas entendu ses paroles :

« Que fais-tu, fille, seule, la nuit, au bord de la source ? »

Et la fille répondit, de sorte qu’Adam Dörffer put entendre la claire jeunesse de sa voix à travers la source qui les séparait :

« Je prie la jeune lune, pour qu’elle vieillisse tandis que je resterai toujours jeune. Et je dis donc : douce lune, garde les argents et les ors, mais que les enfants des hommes aient pour leur part santé d’acier, force de fer. »

Or maître Adam Dörffer dit, de son côté de la Source sacrée :

« Et pourquoi donc laves-tu ta face avec l’eau de la source de la Võhandu, belle jeune fille ? »

Et la demoiselle répondit :

« Ne sais-tu pas, étranger, que ceci est la Source sacrée de la Võhandu, d’où la Rivière sacrée tire naissance comme l’enfant de sa mère. Et je lave mon visage avec l’eau de la Source sacrée afin de rester éternellement jeune, tout comme l’eau de la rivière, qui toujours coule, jamais ne s’arrête. »

Et Adam Dörffer continua ses questions :

« Pourquoi grattes-tu de l’argent de ta broche pour l’abandonner à l’eau de la source ? »

Or la demoiselle répondit :

« Il est vrai que l’Église interdit le sacrifice, et pourtant il est neuf choses que j’offre à la source : une miette d’or, un éclat d’argent, un morceau d’étain, une mine de plomb, un haricot, une fève, un grain de sel, une graine d’orge et de seigle. »

Et maître Adam Dörffer demanda :

« Est-ce toi qui m’as mis en garde tout à l’heure et m’as appelé par mon nom ? D’où sais-tu, fille, que je suis le maître Adam Dörffer d’Arnstadt ? »

Or la fille répondit, de l’autre côté de la source, proche et lointaine :

« J’étais tout près, parmi le peuple, lorsque tu fis jeter la charogne de chien au milieu de la rivière. Tu as fait bien mal, Adam Dörffer, c’est un grand blasphème, un péché mortel que tu as commis. Mais il est encore temps, apaise la rivière, détruis ton barrage et retire l’impureté du fond de la rivière, que cesse la souillure de la Rivière sacrée, et retourne dans ton pays, car la vengeance de la rivière est terrible et se conclut par le trépas, et son courant, contre ta volonté, t’emportera tout comme la charogne que tu y fis jeter ! »

Dès lors Adam Dörffer, homme froid et hautain, ressentit un étrange frémissement, comme si la source se fût soudain animée devant lui et que les arbres se fussent mis à parler, si bien qu’il n’en croyait plus ses yeux, mais il demanda :

« Qui es-tu, fille, pour me défier de la sorte ? Es-tu une des filles de Mihkel, une des servantes d’Ilmjärv ? Viens de mon côté de la source, ou c’est moi qui viendrai du tien ! »

Mais alors qu’Adam Dörffer se préparait à contourner vivement la source, la demoiselle disparut de sa vue dans l’ombre de l’érable, de sorte qu’il ne savait si elle s’était enfuie dans la brume de la nuit d’été et dans l’obscurité du bois sacré, ou si elle s’était changée en une bulle d’argent bruissant à la surface de la Source sacrée, tel l’esprit de la rivière.

 

Traduit du finnois par Martin Carayol.