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Régis Messac, Quinzinzinzili (1935)

Grâce surtout à Serge Lehman, on redécouvre depuis quelques années en France le "roman scientifique" de la première moitié du dernier siècle, des auteurs d'une science-fiction typiquement française et européenne, héritiers de Verne, Wells et Rosny Aîné, avant le changement radical de paradigme dû à l'invasion américaine des années 1950, qui a eu le grave inconvénient de faire durablement passer la science-fiction dans le champ de la littérature populaire, considérée comme illégitime par les autorités littéraires en place.

Quinzinzinzili est un des chefs-d'œuvre du genre. Ce roman s'ouvre sur la description d'une marche à la guerre, qui a beaucoup à voir avec la Seconde guerre mondiale qui s'annonçait au moment de l'écriture du livre de Régis Messac. Mais la guerre est bientôt interrompue par une catastrophe écologique : une invention des Japonais supprime presque tout l'air respirable sur Terre. Le narrateur, qui se trouve dans une grotte isolée au moment de la catastrophe, survit avec un groupe d'enfants qu'il va voir évoluer, et se mettre très vite à mépriser, échantillons dérisoires d'une humanité nouvelle totalement primitive et imbécile, créant un langage nouveau horriblement simplifié. Il y a notamment l'aîné, Manibal, un gros dur, bientôt tué par l'unique fille du groupe, Ilayne, quand il essaie de l'empêcher de coucher avec un autre garçon. Un autre meneur émerge, Lanroubin, celui qui semble le plus intelligent, même si ses « découvertes » semblent ridicules aux yeux du narrateur. La fille n'en est pas moins le véritable pivot du groupe, la seule en position de se faire désirer, la seule nécessaire à la survie de l'espèce. Elle couche avec plusieurs des garçons, et ne tarde pas à être enceinte. Le narrateur, mourant, baptise l'enfant « Eskhato » après s'être lui-même qualifié ainsi du fait de sa position de dernier homme de la véritable humanité.

L'écriture de Messac dans ce roman est parfaitement adaptée à son sujet : spontanée, un peu orale, c'est la langue d'un homme qui écrit dans une situation d'urgence et de bouleversement ; mais c'est aussi une langue souvent recherchée. Le narrateur sait que sa langue, dans le nouveau monde, est condamnée à l'oubli, et il veut lui rendre un dernier hommage. Quinzinzinzili est un roman admirable, bref et nerveux, à la forte cohérence interne. Stan Barets l'avait canonisé en son temps, aujourd'hui Serge Lehman en fait régulièrement l'éloge, et l'on comprend bien pourquoi.