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Culture et multilinguisme : entretien avec la députée européenne Marie-Christine Vergiat

 

À travers la diversité du rock européen, que mon blog illustre régulièrement, c’est toute la diversité linguistique de notre continent qui se donne à voir. Or, de la même façon que la diversité réelle du rock est occultée au niveau international (seuls les groupes anglophones étant distribués au-delà des frontières), des obstacles pèsent de plus en plus lourdement sur le multilinguisme européen. Pourtant, dans un contexte de crise et de désenchantement vis-à-vis de l’UE, n’est-il pas la plus sûre garantie d’une intégration culturelle efficace ?

VergiatDésireux d’en savoir plus sur son activité au Parlement européen et sur son engagement pour le multilinguisme, nous avons posé quelques questions à Marie-Christine Vergiat, députée européenne (Front de gauche) et membre de la Commission Culture du Parlement.

 

Martin Carayol: Le site de la Commission Culture et éducation du Parlement européen indique qu’elle est compétente pour les questions liées à l'amélioration de la connaissance et de la diffusion de la culture. Quelles ont été, durant votre mandat, les activités et réflexions de la Commission Culture qui ont concerné la musique en Europe, et en particulier le rock ?

Marie-Christine Vergiat: La commission "Culture et éducation" du Parlement européen est effectivement compétente pour les questions liées à la diffusion de la culture et à la création artistique. Elle a été créée dès 1979, date des premières élections du Parlement européen au suffrage universel. Cela met en lumière la vision culturelle de la construction européenne qu’ont eue les élus européens ou au moins certains d’entre eux. Il a pourtant fallu attendre 1992, avec l'adoption du Traité de Maastricht, pour que l'Union européenne obtienne quelques compétences en matière culturelle, mais seulement pour compléter les actions des États membres, subsidiarité oblige. Ces questions n'ont donc toujours pas la place qu'elles méritent. Les politiques culturelles européennes restent très marginales quand elles ne sont pas rattrapées par les prismes économiques, et c’est le principal danger qui nous menace aujourd’hui.

Les expressions musicales — le rock y occupant une place importante compte tenu de sa popularité et de sa dynamique — n'ont jamais été aussi riches et partagées, et les technologies numériques ouvrent sans cesse de nouveaux territoires et usages. Cela impose de nouvelles stratégies aux acteurs du secteur mais aussi aux décideurs politiques. Malheureusement, c’est souvent seulement au travers de ce biais "numérique" que les expressions musicales sont actuellement traitées au sein des institutions européennes.

La commission "Culture et éducation" du Parlement européen a présenté en 2011 un rapport sur les industries culturelles et créatives qui souligne le rôle clé du secteur culturel, dont l'industrie musicale, non seulement pour l'économie et l'emploi mais aussi pour les échanges et le partage de valeurs et d'idées. Ce rapport a mis notamment en évidence la nécessité de moderniser les droits d'auteur pour trouver un équilibre entre créateurs et utilisateurs.

Nous aurons l’occasion d’y revenir avec l'examen de la nouvelle Directive sur la gestion collective des droits d'auteur, touchant particulièrement le secteur de la musique. Tout l’enjeu est de concilier l’accès le plus large possible du public à des œuvres riches et variées, tout en garantissant une juste rémunération des auteurs. J’espère vivement que les travaux actuellement conduits en France dans le cadre de la révision d’Hadopi s’articuleront avec les réflexions européennes en ce domaine.

Nous travaillons également sur les nouveaux programmes européens si tant est que la vision boutiquière des États-membres laisse encore quelques subsides pour ces politiques. Le programme-cadre "Europe créative" doit remplacer à partir de 2014 les programmes Culture, Media, Media Mundus et ICC (Industries culturelles et créatives). La Commission européenne avait proposé un budget de 1.8 milliard d'euros, soit une augmentation substantielle par rapport aux programmes actuels, ce qui avait réjoui les acteurs du secteur et notamment les sociétés musicales dont l'accès aux financements est assez réduit dans le cadre actuel. Sous l’impulsion du Parlement européen, un effort particulier devrait également être fait en direction des acteurs non lucratifs. Mais tout cela est suspendu à l'adoption d'un budget européen à la hauteur des défis qui se posent aujourd'hui à l'UE. Pour le moment, nous sommes loin du compte. J'espère vivement que le Parlement européen opposera son veto aux propositions du Conseil.

Autre élément important, la mobilité des artistes a été incluse dans les objectifs du programme. Je m’en félicite car cela favorisera les échanges culturels à l’intérieur de l’UE mais aussi au-delà. Ce sont deux des batailles que je mène sans relâche depuis mon arrivée au Parlement européen.

Restera à ouvrir réellement cette «mobilité» au Sud en obtenant une libéralisation des visas pour les artistes car l’Europe forteresse ferme trop souvent ses frontières aux artistes du Sud.

Nous devons également travailler cette année sur les moyens de l'UE pour "promouvoir les secteurs créatifs et culturels européens comme sources de croissance économique et d'emplois". Je regrette à l’aune de ces travaux que le prisme économique semble de plus en plus primer la vision européenne. Il ne s’agit pas de sous-estimer le poids économique du secteur culturel, ne serait-ce qu’au regard du nombre d’emplois concernés mais cela ne doit pas faire oublier la spécificité du secteur. Je ne voudrais pas que l’exception culturelle, qui doit tant à la France, soit sacrifiée sur l’autel du libéralisme économique.

La défense et la promotion de la diversité culturelle et linguistique font également partie de vos domaines de compétence. La Commission Culture est-elle selon vous parvenue à favoriser une législation plus propice au multilinguisme dans le domaine culturel ?

L’Union européenne a un slogan "Unis dans la diversité". La commission de la culture et de l'éducation du Parlement européen incite les Etats membres à promouvoir l'enseignement et l'apprentissage des langues étrangères car ce sont des atouts tant culturels que professionnels. Le Conseil européen en 2002 et la Commission en 2008 se sont fixé pour objectif que tous les citoyens maîtrisent deux autres langues en plus de leur langue maternelle. Depuis, les institutions européennes prétendent tout faire pour promouvoir l'apprentissage des langues et la diversité linguistique en Europe.

Mais au-delà de belles déclarations de principes, les moyens de l’UE sont assez faibles d’autant moins qu’elle n’a aucune compétence législative propre et que ces politiques relèvent donc pour l’essentiel de la bonne volonté des Etats membres. L’UE ne peut donc qu’inciter à aller davantage dans ce sens et c’est ce qui est fait via quelques financements européens.

Ainsi, le programme "Éducation et formation tout au long de la vie 2007-2013" met en place des sous-programmes (Comenius, Grundtvig...) et des méthodes (Enseignement d’une Matière par l’Intégration d’une Langue Etrangère (EMILE)) ayant trait à l'apprentissage de langues étrangères. Le programme «Culture» prévoit, quant à lui, une aide à la traduction littéraire dans les langues de l’Union, et le programme Media met à disposition des fonds destinés à la synchronisation et au sous-titrage de films européens. Le prix Lux du Parlement européen va dans le même sens puisque le film lauréat est sous-titré dans les 23 langues officielles de l’UE et ce sous-titrage bénéficie même depuis 2012 aux trois films nominés. Enfin, les « Bureaux européens pour les langues moins répandues » (EBLUL), créés à l'initiative du Parlement européen, promeuvent les langues régionales dans chaque Etat membre. En France, sont notamment concernés le basque, le breton, l’alsacien, l’occitan sans oublier les langues créoles.

La promotion du multilinguisme est plus que jamais fondamentale y compris pour faire face à la prédominance de l'anglais comme lingua franca d'Europe. Mais l’UE n’a pas les moyens juridiques et financiers de mettre en œuvre ses ambitions. C’est une question de choix politique.

Êtes-vous optimiste quant à l’avenir du multilinguisme en Europe ?

Les statistiques et études nous rassurent : l'apprentissage des langues a progressé dans toute l'Europe. Selon Eurostat, dans l'Union à 27, le nombre de langues étudiées est en hausse. En 2007, 35,9% des Européens de 25 à 54 ans déclaraient parler au moins une langue étrangère en plus de leur langue maternelle, alors que 19,6% d'entre eux, deux langues étrangères ou plus. Ce pourcentage est plus élevé chez les jeunes (25,3%) et des disparités importantes persistent notamment selon le niveau d'éducation, le pays, le sexe.

Pour autant, nous sommes encore assez loin des objectifs de l’UE.

Pour progresser, il est essentiel que les ministères de la Culture et de l'Education des États membres disposent de moyens conséquents. En l’état des textes européens, il est de la responsabilité première des autorités nationales d’agir. Or, sous la pression du "tout-austéritaire", c'est loin d'être la priorité des gouvernements européens actuels qui, au contraire, taillent largement dans ces budgets considérés comme superflus en période de «crise». Pourtant, même d'un point de vue strictement économique, l'apprentissage de langues étrangères représente un atout. L'étude de la Commission européenne «ELAN : Incidences du manque de compétences linguistiques des entreprises sur l’économie européenne» a permis de mettre en évidence l’existence d’un rapport direct entre langues et bons résultats à l’exportation. Et les Français ne sont pas vraiment des modèles en ce domaine. Nous  avons donc des efforts à faire pour convaincre nos compatriotes de l'importance du multilinguisme y compris en leur expliquant que ce n'est pas incompatible avec la défense de notre langue.

Et les institutions européennes devraient montrer l’exemple. Or, elles sont loin d'être irréprochables. De plus en plus de documents, même au Parlement européen, ne sont disponibles qu'en anglais. Quelques-uns le sont en anglais et en français. D'autres, encore moins nombreux, en français, en anglais et en allemand. Quant aux traductions dans les autres langues, elles deviennent de plus en plus exceptionnelles sauf pour les textes officiellement adoptés par le Parlement européen mais dans des délais souvent invraisemblables. J'en suis le témoin quotidien et nous sommes nombreux à nous en plaindre.

Le plus beau programme de l'UE en ce domaine est sans aucun doute Erasmus qui permet chaque année notamment à des milliers de jeunes de faire une partie de leurs études à l'étranger, et pas seulement dans des pays de l'UE. Considéré comme un programme phare de l’UE, il rencontre un succès croissant. Là encore, les États membres essayent de revoir les ambitions à la baisse puisqu’ils ont réduit d'un million le nombre de jeunes pouvant bénéficier du programme d’ici 2020. Il est impératif de refuser ces baisses qui sacrifient la jeunesse et il faut même aller au-delà en faisant des efforts financiers pour que ces échanges bénéficient à tous les Européens quelle que soit leur origine socioprofessionnelle. Or, nous en sommes loin. Pire, la tendance actuelle au sabordage des bourses et à l’augmentation des frais de scolarisation ne fera que renforcer ce que j’appellerais volontiers la construction d’une Europe à deux vitesses coupant de plus en plus les élites du reste de la population.

Comment le Front de gauche et vous-même analysez-vous, à la lumière des questions linguistiques (domination de l’anglais dans les instances dirigeantes), le sentiment courant d’un «déficit de démocratie» en Europe ?

Pour combler le déficit démocratique, le b.a.-ba est de parler aux citoyens dans leur langue maternelle. Or, on assiste à une lente dérive en la matière. 2013 est "l'Année européenne des citoyens", mais pas plus tard qu'en janvier dernier, le vote indicatif du Parlement européen sur le cadre pluriannuel financier (qui encadre le budget général de l'Union européenne pour les 7 années à venir) s'est fait sur la base d'un document disponible uniquement en anglais. Triste et énième exemple de la dérive linguistique des institutions européennes. Comment peut-on espérer un véritable débat démocratique ainsi?

Il en va de même sur la plupart des sites officiels de la Commission européenne qui ne prennent pas le soin de traduire leurs pages. Le site de la Direction générale en charge de la Justice a ainsi fait l'objet d'une question écrite à la Commission. La réponse de Mme Reding, pourtant en charge également des droits fondamentaux et de la citoyenneté est éclairante : "Ce n'est ni réalisable, ni rentable (...). C'est la raison pour laquelle la Commission a adopté une approche pragmatique en adaptant la politique linguistique de chaque site à son public‑cible". Seules sont effectuées les traductions "susceptibles d'intéresser le grand public, tandis que les contenus plus techniques intéressant un public plus spécialisé n'existent que dans un nombre limité de langues." À voir le nombre de documents dérisoires traduits dans toutes les langues officielles de l’UE, on ne peut qu’en déduire que ce qui intéresse le grand public est pour le moins limité. C'est toute une conception de la démocratie qui est là derrière. Après, l'UE peut bien crier vouloir "rapprocher l'Europe des citoyens et vouloir accentuer la participation de ceux-ci aux activités de l'Union", il est permis d'en douter. Comment les citoyens européens pourraient-ils se sentir liés par un destin commun si les textes qui les concernent sont systématiquement dans une langue qu'ils ne parlent pas ou qu'ils ne maîtrisent pas véritablement.

L’anglais s'est imposé (il est désormais parlé par 47% des Européens) sans être pour autant la langue la plus "populaire" d'Europe. Avec quelque 100 millions de locuteurs natifs, l’allemand est la première langue maternelle de l’Union. Le français se place en deuxième position avec presque 78 millions de locuteurs natifs et l'anglais n'en a que 60 millions. Sa légitimité, de ce point de vue, peut donc être discutée.

Ces chiffres sont éloquents en ce domaine : la proportion d'habitants capables de participer à une conversation dans une langue autre que leur langue maternelle va de 77% chez les étudiants à 19% seulement pour les personnes qui ont quitté l'école à l'âge de 15 ans ou avant.

J’oserai ajouter que la langue véhiculaire que nous utilisons se rapproche souvent davantage du «globien», un anglais appauvri, à la grammaire limitée et au répertoire de vocabulaire moins étendu, que la langue de Shakespeare, ce qui horrifie, d’ailleurs, nombre de nos amis britanniques.

La réalité des faits montre que loin de préserver la diversité linguistique, l’UE s’appauvrit de plus en plus de ce point de vue. Si on totalise langue maternelle et langue apprise, l’anglais (47%), l’allemand (32%) et le français (28%) sont de plus en plus les langues dominantes de l'UE et la part des autres langues y est de plus en plus dérisoire pour ne pas dire résiduelle. Et je ne parle même pas des langues des minorités culturelles, non reconnues comme langues officielles, et encore moins des langues des migrants.

Alors oui, la question de l’apprentissage des langues est une question démocratique fondamentale.

Quelle est votre position, et celle du Front de gauche, sur la question de l’espéranto comme langue garante d’une véritable égalité linguistique en Europe?

Je ne m’exprimerai ici qu’à titre personnel. L'idée d'une langue "neutre" pour communiquer en Europe est séduisante. Des députés européens en avaient d'ailleurs fait la demande à la Commission il y a quelques années. L'espéranto n'est pas lié à un territoire national et il est a priori solidement ancré dans la culture européenne et dans la "culture-monde". Son concepteur, européen, a d'ailleurs choisi d'y "mélanger" diverses origines linguistiques européennes. L’espéranto correspond aussi à une philosophie du "bien-vivre ensemble" particulièrement inspirante, à l'opposé de l'anglais et de l'image impérialiste qui lui est attachée. L'espéranto pourrait donc être le liant qui manque pour donner corps à l'identité européenne. Mais cela ne pourrait résulter que d’une démarche à très long terme, le temps que tous les citoyens puissent être formés à cette langue. Autant de personnes à former pour lesquelles il faudrait trouver des financements en conséquence. Je crains donc que, dans le contexte actuel, l’apprentissage de l’esperanto relève avant tout d’une belle utopie.

J'aimerais aborder ici un autre enjeu autour de la question de la langue. Son choix n'est pas neutre et il faut bien en avoir conscience.

La langue est bien plus qu'un outil de communication, elle est le vecteur de toute une organisation de pensée, de valeurs et de modèles sous-jacents d'une société. Rares sont ceux qui peuvent exprimer librement leur pensée dans une autre langue que leur langue maternelle. La traduction et l'interprétation, notamment dans les institutions européennes, jouent donc un rôle fondamental. Elles doivent transmettre une notion et toutes les caractéristiques sociales et culturelles qui lui sont attachées, dans une autre langue, vers une autre culture. Il en résulte de nombreuses approximations, voire incompréhensions d’autant qu’il est parfois très difficile de trouver de réels équivalents d’une langue à l’autre. Je vais prendre un exemple pour mieux me faire comprendre. Comment traduire tout ce que recouvre l'idée du mot "laïcité" en anglais ? N'importe quel traducteur vous expliquera que le terme de "secularism" ne permet pas de recouvrir toute la richesse historique et culturelle du mot français.

Sur bien des aspects techniques, les traducteurs doivent trancher au risque d’imprécisions, d’ambigüités. Là encore, un exemple. Je ne cesse de me battre pour que le mot «volunteer» soit traduit en français par celui de «bénévoles» mais en vain car les textes européens lui préfèrent de façon quasi systématique celui de volontaires, ce qui constitue à mes yeux un anglicisme et une déformation du sens.

Qui plus est, les textes européens que nous avons sous les yeux sont parfois des traductions de traductions. Une langue pivot a servi de "passerelle". On sent le texte bancal, on ne sait alors pas bien combien de notions ont été perdues dans cette traversée.

Il ne faut pas oublier non plus la phase de conception de la législation. Dans 80% des cas, la langue originale de conception et de rédaction est l'anglais (bien que peu de professionnels en soient locuteurs natifs), ce qui laisse une marque indélébile à la conception des textes. La manière de percevoir le monde, qui plus est politique, transpire à travers un texte. Nous nous retrouvons alors à jongler avec des visions quelque peu approximatives des choses.

J’ajouterai une dernière chose, dans le même état d’esprit et un peu par provocation: ne devrions-nous pas nous étonner que la Banque centrale européenne, située à Francfort, travaille presque exclusivement en anglais et ce, alors même que la Grande-Bretagne n’est pas membre de la zone euro.