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Where the sailor spends his hard-earned pay

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Yordan Raditchkov, Les Récits de Tcherkaski, 1994

Traduit du bulgare par Marie Vrinat.

 

Quotidiennes anomalies d’un village bulgare

 

Ce recueil de nouvelles est tout entier marqué par l’idée de mélange, d’entremêlement : dans le village de Tcherkaski, à l’occasion, les animaux s’humanisent (« Tue la mouche ! »), les morts viennent rendre visite aux vivants (« Le tenets »), la Parole se met à interagir très concrètement avec la matière, les humains s’envolent (« Corps volants non identifiés »), et il apparaît des créatures appelées « verbludes » qui peuvent se métamorphoser à volonté et jouissent de pouvoirs confinant à la divinité. Tout met à profit la règle qu’ont édictée les Tcherkaskiens : « Sois invraisemblable ».

Les récits mettent en scène des histoires de chaos, de changement incessant, où les mots mêmes deviennent le support du désordre : les femmes acerbes deviennent des phylloxéras (« Temps épiques »), et le mystérieux hiéroglyphe qui apparaît un jour au beau milieu du village obsède les habitants au point que tout devient pour eux hiéroglyphe :

« L’un de nous en vint même à affirmer qu’au lieu de sa femme, c’était avec un hiéroglyphe qu’il couchait la nuit. […] Il y avait des gens qui se plaignaient que leurs cheminées tiraient mal, c’est pourquoi ils installèrent des hiéroglyphes à la place et leurs poêles et leurs cheminées se remirent à flamber de plus belle. […] Nos hommes commencèrent peu à peu à se marier avec des hiéroglyphes, à enfanter des hiéroglyphes. Quand le temps de la moisson arrivait, ils allaient dans les prairies faucher des hiéroglyphes, et ils jetèrent un hiéroglyphe d’une rive à l’autre de la rivière pour pouvoir la traverser. »

Un autre trait fréquent des nouvelles de ce recueil est la dimension cosmique que prennent les événements relatés : les verbludes s’immiscent dans les petites affaires du village mais ont en même temps à voir avec les espaces interstellaires, et les incidents du quotidien sont mis sur le même plan que les grands bouleversements historiques (« La porcherie du monastère de Tcherkaski »), trieuses et vans cèdent bientôt la place aux fusées dans le cadre des achats de la coopérative villageoise.

Les histoires constituent presque toutes un intense plaisir de lecture tant elles laissent transparaître un vrai goût du conte légendaire à l’ancienne. Certaines, ressortissant à un comique plus traditionnel, moins fantasque, m’ont semblé un cran en dessous, mais l’ensemble demeure d’une grande homogénéité de ton. La traduction est de belle tenue, mais il semble que le travail de relecture n’ait pas été exhaustif, qui a laissé subsister des choses déconcertantes comme « Mais bien qu’elles ne tintaient pas […] » (p.81) ou « Puisse les générations futures ne pas êtres aussi indiscrètes que nous […] » (p.159). Ce livre n’en demeure évidemment pas moins une œuvre à recommander à quiconque se pique de curiosité envers les littératures européennes d’aujourd’hui.