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Where the sailor spends his hard-earned pay

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Juhani Peltonen, L'Éleveur d'esclaves (1965)

 

Werner Reiss parlait dans des réunions, lisait des journaux dans les parcs ou aux terrasses des cafés, faisait de l’équitation pendant ses vacances d’été et s’adonnait de temps en temps à la philatélie. Mais quand (on peut dire « par un caprice du destin ») il commença d’élever des esclaves, sa vie changea du tout au tout ; l’emploi du temps accoutumé lui sembla soudain incongru et il s’en éloigna irrévocablement. Il fut exclusivement éleveur d’esclaves.

Quand les rayons du soleil se mettaient à rougeoyer et fraîchir, il fouettait ses esclaves et chantait. La nuit, il dormait paisiblement quoiqu’il eût auparavant souffert d’insomnie (le cœur de l’hiver avait de ce point de vue été l’époque la plus pénible ; jusqu’à une fois par semaine il lui arrivait de veiller plusieurs nuits d’affilée), il n’était pas réveillé par les gémissements de ses esclaves, par les échauffourées qui éclataient de temps à autre parmi eux, ni même par les cris d’agonie, déchirant l’obscurité, des plus faibles et des plus dénués d’intérêt. Et le matin il était frais, solide et de bonne humeur en allant les saluer de son fouet. Il lisait avec délectation leur intransigeante pensée : ils voulaient le tuer. Il faisait bon savoir cela, c’était comme un bain froid grâce auquel, un matin de langueur, on évacue de nos membres toute fatigue. Et Werner Reiss sentait que cette inlassable révolte qui le cernait était la seule bénédiction dont il eût besoin.

Il se rendait au milieu de ses esclaves quand cela l’amusait, n’était pas avare de coups, frappait les plus proches avec ses chaussures ferrées, battait de ses poings des visages, et s’il en voyait un couché dans les affres il lui faisait grâce avec une pierre tranchante. Les esclaves tremblaient et leur regard se perdait. Ils tombaient aux pieds de leur maître et tachaient ses jambes de pantalon du sang qui s’échappait de leurs yeux. Cela faisait horreur à Werner Reiss, quoique tout naturellement il en conçût un certain bien-être. Il se détachait, élevait son fouet et entamait un chant puissant. — Je suis le roi, disait-il souvent pour soi-même, ou même à voix haute, parfois en hurlant. Et il avait bel et bien un empire qu’il pouvait diriger à son gré. Il était l’éleveur d’esclaves et se réjouissait de son martinet flexible qui s’enroulait autour de cous et de faces informes, s’enfonçait dans un corps disproportionné et sectionnait les veines de membres maigres ridiculement déformés. Il était heureux et serein tandis qu’une haine et une menace inextinguibles grandissaient derrière le portail.


Le lierre était sauvage et torsadé, la pierre s’effritait, les parties en bois semblaient branlantes, une rambarde était affaissée par endroits, on en voyait des morceaux dans le profond puits de la cour intérieure. De bruyantes corneilles entraient et sortaient par un trou dans le mur latéral. Non loin, la mer battait des rochers crevassés. Le murmure et les bruits mystérieux de la plage excitaient l’imagination du nouvel arrivant. Werner Reiss était en extase ; il avait acheté le château et cent acres de terre en cette célèbre contrée où les hommes ne se sentent pas à l’aise. Le gentilhomme moustachu, manifestement anglais (il ne consentit pas à dire son origine bien que Werner s’en enquît avec tact à deux reprises), observait attentivement par-dessus ses lunettes tandis que Werner comptait les billets qu’il lui remettait. Werner avait de quoi payer en espèces. Il avait vendu sa collection de timbres, son appartement, sa part d’une haute goélette de plaisance ainsi que quatre étalons au sang chaud qui s’étaient victorieusement produits sur d’innombrables hippodromes.

— Et à présent je vais me rendre auprès de la sépulture familiale dans le comté de mes pères, dit le gentilhomme en attendant de la part de Werner une réaction, mais comme celle-ci ne venait pas il lui tendit un trousseau de clés crénelées et s’éloigna à grands pas, la pochette d’argent dans une main, une canne de roseau dans l’autre.

Werner vit que l’ancien propriétaire était pressé : une fois il jeta un regard derrière lui, avant d’accélérer l’allure et de disparaître parmi les troncs et les fougères.

La forêt autour du château était touffue et négligée. Le chemin menant au château était envahi de plantes, de touffes et de pierres. Un immense conifère était tombé en travers du chemin et Werner dut pendant toute une demi-journée faire un intensif travail de défrichement, scier le tronc, faire rouler des billots, etc., avant que le chemin ne fût à nouveau dans un état acceptable ; des branchages et une épaisse écorce avaient été projetés sur un large espace des deux côtés du chemin.

Werner recula sa voiture dans une cave à voûtes qu’il finit par trouver. Il avait une vieille Mercedes, certes elle consommait du carburant sans modération, mais elle était suffisamment rapide, et spacieuse comme il fallait. Il était mauvais conducteur, ne connaissait franchement rien aux automobiles ; il les détestait même, ainsi que le bruit des moteurs, mais « quel imbécile se déplacerait à pied », avait-il raisonné à l’époque. Il laissa la voiture à la cave, quoique celle-ci ne fît pas un bon garage : les murs et le toit suintaient, les roues avant glissaient dans de profondes mares.

Le château avait de petites fenêtres, des murailles épaisses, des escaliers, cellules, penderies, chambres et couloirs larges ou étroits, des coins sinistres, d’autres vastes, d’autres malcommodes. Un grand balcon entourait la grand-salle. Celle-ci était meublée avec pesanteur et manque de goût ; plusieurs pièces plus petites semblaient plus accueillantes (au plafond de l’une d’elles était même suspendu un brick effilé ; dans une autre se trouvaient des oreillers orientaux dont l’authenticité ne lui parut pas évidente). Il décida de dormir sur le balcon intérieur, près de la rambarde, sur un large coffre. Dans une armoire dressée entre deux portes il trouva deux couvertures à franges dont une lui servit à se faire un oreiller. Il était passablement fatigué, alla cuisiner quelque chose de chaud, fuma et regarda quatre tableaux, suspendus les uns au-dessus des autres, qui représentaient (de haut en bas) : des chiens et des oiseleurs, une baigneuse mamelue, hanchue et cuissue, un cortège funèbre dans un paysage hivernal, et une mise en scène dans laquelle se voyaient un plat de poires (certaines à moitié mangées), la tête en plâtre d’un jeune homme et un long couteau sur la lame duquel il y avait des mouches ; puis il alla se reposer dans ce lieu contraire à ses habitudes. Son sommeil fut hésitant, il lui parut entendre toutes sortes de sons, et se réveillant enfin il se leva sur les coudes. La porte s’ouvrait sans cesse, quelqu’un respirait dans la salle, il y avait un bourdonnement vague. Il distingua un mouvement, des gens s’amassaient au milieu du plancher, flottaient de-ci de-là. Werner se dressa sur ses jambes, se pencha sur la rampe et regarda. Leurs visages étaient dirigés vers lui. Qui étaient ces gens ? Le moustachu manifestement britannique n’avait pas dit un mot de cela. Faisaient-ils partie des meubles du château ? Jardiniers, maîtres d’hôtel, gardiens ? Werner restait toujours à sa place. Il songea qu’il était inutile de demander leur identité à ces gens (ils avaient l’air timides et inoffensifs) qui venaient en plein milieu de la nuit s’introduire dans la salle de son château, c’est-à-dire chez lui ; et il ne se serait guère donné le mal de jouer l’hypocrite si quelqu’un s’était mis, sur commande, à détailler un passé probablement amer et sans joie. L’instant d’après, une certaine pensée jaillit dans son cerveau. Il descendit les escaliers et marcha au milieu des gens étranges, qui faisaient place avec déférence. Il franchit la porte et ferma à double tour, sortit sa voiture de la cave, tourna sur la route et prit le chemin de la ville. Il était de bonne humeur, appuyait sur l’accélérateur avec modération et écoutait une station de radio étrangère qui, la nuit, diffusait de pensives fantaisies pour piano. Pendant plusieurs heures il dut attendre l’ouverture des commerces. Ensuite il s’empressa de commander une quantité remarquable de barres de fer larges comme un pouce vigoureux ; dès l’après-midi un poids-lourd entièrement chargé s’arrêtait devant le château. Il prit également contact avec des soudeurs professionnels ; le matin suivant, ceux-ci traînèrent leurs tuyaux, aiguilles, bouteilles de gaz et autres outils indispensables à l’endroit désigné par Werner. Ce dernier était particulièrement satisfait de son entreprise. Il dégusta un repas substantiel (entre autres un steak au poivre, plat qu’il adorait) et s’en retourna. Le concept architectural mûrissait dans sa tête, de même que ses nouvelles tâches et convictions. Et les gens inconnus, ses esclaves, se tenaient toujours dans la salle ; ils ne se doutaient sans doute même pas qu’ils étaient prisonniers.

Les soudeurs écoutèrent, taciturnes, les instructions de Werner, posèrent quelques questions et se mirent au travail. Le soir, à côté du château se tint une immense cage dotée d’un toit. Les ouvertures entre les barreaux étaient minimes, de la taille d’un œil ; il y avait en guise de sol de la roche, du gazon piétiné par endroits. En prévision d’averses prolongées, Werner s’était procuré une bâche que l’on pouvait étendre sur le toit ; pour les impitoyables canicules, la bâche avait aussi tout naturellement son utilité. Quant aux conditions hivernales, Werner avait l’intention d’y réfléchir plus tard, et bien évidemment beaucoup de choses dépendaient de la ténacité et de la résistance des esclaves.

Le soleil teintait de rouge le métal plié, les jointures qui avaient été soudées en dernier dégageaient encore plus de chaleur ; la construction entière évoquait un système sanguin enfiévré. Werner jubilait et louait les soudeurs, ceux-ci crachaient, s’essuyaient la bouche du dos de la main et tournaient leur casquette vers la nuque ; Werner les paya plus cher que convenu et leur fit de fraternels gestes d’adieu alors qu’ils s’éloignaient. Puis il pénétra dans la cage et s’y déplaça de long en large ; elle était parfaitement orthodoxe : spacieuse et en même temps d’une étouffante étroitesse. Il avait acheté pour la porte de la cage une lourde serrure. Et pris d’une émotion merveilleuse, inouïe, il se précipita à l’intérieur auprès de ses esclaves.

— Suivez-moi, cria-t-il en leur faisant signe.

Ils partirent docilement à la suite de Werner, et leur file sinueuse avança jusqu’à la cage. Werner leur tint la porte ouverte et chacun, l’un après l’autre, se pencha pour entrer ; quand tous furent à l’intérieur, Werner tourna la clé dans la serrure puis la suspendit à son cou.

— Eh bien voilà, vous êtes mes esclaves, leur cria-t-il, avant de gambader autour de la cage en les regardant de tous côtés.

Et il fut pris d’une envie de battre des mains quand il écouta leur silence apeuré.

Cette nuit-là, Werner ne dormit pas une minute, il prépara le fouet. Il le fabriqua avec une corde d’acier souple. Il bricola plusieurs heures dans la remise pleine de courants d’air, au fond du château. La torche fuma, tomba et s’éteignit, Werner fut pris de froid, tâtonna à la recherche d’allumettes mais ne s’énerva pas car l’objectif était radical et apaisant. Il tressa trois lanières au fouet, sectionna les torons avec des pinces, les redressa et consolida leur forme avec plusieurs couches de fil de fer ; au bout des lanières il fixa des crampons. En plus, il se fabriqua une poignée avec de la peau et une mince corde de coton. Et le fouet fut prêt. Les cheveux de Werner étaient emmêlés, il avait mal à la tête et ses yeux s’injectaient de sang. Le courant d’air l’avait ankylosé. En remontant, il trébucha et se fit mal au genou. Il alla se préparer quelque chose de chaud, fuma abondamment et regarda les quatre tableaux accrochés les uns au-dessus des autres, surtout celui du dessous, où l’on avait représenté, à côté du plat de poires et des mouches posées sur le tranchant du long couteau, la tête en plâtre d’un jeune homme. Mais dès que l’aube eut point, il saisit son fouet et alla solennellement se placer devant ses esclaves. Chaque coup était libérateur, comme une affirmation indéniable du mensonge de l’existence de Dieu. Il frappa sans se ménager, forcené, enivré, les accula tous dans un coin ; certains se tordaient de douleur par terre et il lacérait leurs membres frétillants. Enfants, femmes et vieillards, hommes et jeunes gens, tous étaient ses esclaves. Et il le leur hurlait afin qu’ils en prissent conscience et apprissent à le respecter et à l’aimer. Quand il partit, il était heureux et plus rassasié que jamais. Dieu sait combien de temps il resta à fixer à travers les barreaux les joues ensanglantées, les fronts et lèvres mutilés, et son admiration se concentra tout particulièrement sur les yeux, que tous avaient profonds et humides, et qui semblaient pourtant abriter une sorte de flamme. Il alla finalement prendre soin de son fouet. Il le lava et l'huila puis le rangea dans un râtelier qu’il avait spécialement conçu. Pour lui-même il se prépara quelque chose de chaud, il fuma et s’interrogea sur ce que l’artiste avait pensé quand il avait placé dans la même image la tête en plâtre du jeune homme et les mouches figées sur le tranchant du long couteau. Le soir, il renouvela la flagellation et se livra ensuite exactement aux mêmes travaux ; avant d’aller se coucher, il gambada encore avec légèreté autour de la cage, et l’air qu’il respirait était pour lui comme une douce fumée sucrée.

Le même hiver au cours duquel Werner détruisit ses notes, on ne vit pas la moindre trace de neige. Aux alentours de Pâques domina une lourde pluie. Les esclaves étaient accroupis dans la tente militaire que Werner avait charitablement dressée dans la cage. Une autre preuve d’inconcevable miséricorde était le poêle qui par bon vent tirait puissamment et diffusait une molle chaleur. Pendant l’hiver, le tas de bois largement entamé était à côté de la tente, dissimulé par du carton goudronné ; une scie, une hache, un chevalet et un billot étaient dans un abri temporaire à côté du tas.

Werner marchait beaucoup aux environs du château. Il aimait la pluie et possédait de surcroît d’excellents équipements de pluie. Il faisait halte sur des grèves qu’une mer sans âge avait mangées, partout il y avait des irrégularités, des cavités, des fissures remarquables, l’eau grondait à l’intérieur de la roche, des troncs flottants frappaient contre les pierres. Il pleuvait sans cesse. D’affreux oiseaux trempés tournoyaient, on voyait une saulaie sur le coteau, il trouva des chats lamentables. Le premier jour qui suivit les fêtes, il reçut une visite. Il était en train d’empailler une chouette qu’il avait trouvée morte dans l’escalier. Il se lava les mains des plumes, entrailles et produits de préparation, et descendit. Le visiteur conduisait une voiture dans laquelle il y avait un moteur à deux temps, et des flèches de direction si dures qu’il fallait le plus souvent les abaisser à la main. Werner reconnut le visiteur à travers le pare-brise : un vieil ami avec qui il avait fait des randonnées. Il sortit de la voiture en un bond, salua brièvement et bruyamment ; il avait un visage rougeaud, le cheveu blond rare, et de la poche de son manteau sortait à moitié un journal du soir, tout comme avant.

— Tu t’es acheté un château, dit l’ami.

— Oui, dit Werner. D’où l’as-tu appris ?

— Il se trouve que je suis ce genre d’affaires, c’est un peu mon travail, répondit l’ami.

— Ah bon, mais rentre donc t’abriter, dit Werner en essayant de sourire.

Werner fit découvrir le château à son vieil ami. Ce dernier était courtois et faisait montre de curiosité envers chaque bizarrerie. Ils firent le tour de nombreuses pièces tout en parlant du château, de pièges à saumon ou de fusils de chasse. L’ami s’effraya de la chouette qui gisait, ventre ouvert, sur le bureau de Werner ; celui-ci rit et couvrit l’oiseau d’un linge blanc. Quand ils revinrent dans la grand-salle, Werner fit asseoir son ami et alla lui chercher quelque chose à boire. Ils burent du café et du cognac, et Werner constata, joyeux, que son ami avait remarqué le millésime respectable. Puis ils fumèrent et Werner proposa une partie de cartes, quoiqu’il eût conscience que cela les ennuierait tous deux. Ils jouèrent plusieurs heures. Enfin, Werner présenta la cage et ses esclaves. Il leur ordonna de sortir de la tente. Le vent était on ne peut plus défavorable, le poêle fumait et les esclaves sortirent dans l’agitation, en toussotant, ils trébuchaient, certains tombaient face contre terre. Werner raconta sur eux des histoires drôles et alla les fouetter pour la démonstration.

— Regarde un peu, dit Werner gaiement avec un signe de tête : un petit maigrichon aux cheveux emmêlés toussait de la glaire et se tenait le ventre à deux mains.

— Est-ce qu’il est… est-ce qu’ils sont malades ? demanda l’ami épouvanté.

— Non, bien au contraire, répondit Werner. Ce sont mes esclaves, d’excellents esclaves, et je suis l’éleveur d’esclaves.

Les autres glissaient autour du garçon, essayaient de se traîner auprès du mur et de se tenir debout. La face de Werner s’illuminait, comme celle d’un colon qui contemple ses utiles défrichages. Mais l’ami était figé, il avait le regard fixe. Werner lui donna un petit coup dans les côtes. L’ami se ressaisit et marmonna quelque chose.

— Hein que c’est un bel élevage ? demanda fièrement Werner.

— … un bel élevage, chuchota l’ami, remuant à peine les lèvres.

Soudain Werner trouva son ami hautement déplaisant. Pourquoi est-il comme ça ? Pourquoi ne se réjouit-il ni ne profite du spectacle ? Werner lui jeta un regard subreptice et se dit : il est comme une saleté de statue.

— Mais tu pourrais regarder de plus près et me montrer les défauts et les manques, proposa Werner en ouvrant la porte de la cage et en s’inclinant devant son ami. Celui-ci y pénétra, comme dans un rêve, et Werner claqua la porte, se détourna vivement et partit au pas de course. Il mena la voiture de son ami, avec son moteur à deux temps et ses flèches de direction en haut, du rocher jusque dans la mer, se dépêcha d’aller se préparer quelque chose de chaud, de fumer et de s’étonner de la tête de plâtre du jeune homme et des mouches arrêtées sur le tranchant du long couteau dans le tableau du bas. Ensuite il se précipita vers son bureau, où la chouette l’attendait sous le linge blanc, ventre ouvert.

Au matin, Werner alla nourrir son ami de coups de fouet ; l’ami ne remua même pas, c’est à peine si Werner put faire couler son sang ; cela le mit fort en colère.

La vie de Werner continua dans le bonheur. Il faisait de lourdes journées de travail. La chouette était quasiment prête, il n’avait besoin que d’une branche où il la ferait percher. Il marcha beaucoup dans les bois et chercha mais n’eut pas l’heur de trouver ce qu’il souhaitait. En attendant, la chouette dut demeurer sur son bureau, il lui acheta de coûteux yeux de verre, ce qui lui donna un air de sagesse. De ses esclaves il exigeait uniquement la soumission à ses consciencieux coups de fouet, et il essayait de leur apprendre à les accueillir comme des présents bien mérités. Et matin et soir résonnait dans la cage un cantique : il chantait et frappait.

Certaines fois, à des intervalles de plusieurs années, il se réveillait au milieu de la nuit au côté de son fouet poisseux (il le prenait toujours avec lui pour la nuit, sur le râtelier qu’il avait spécialement conçu) quand le vent crissait sur le toit de la cage de barreaux et que les vrilles du lierre se frottaient à la gouttière et à la fenêtre, dans la chambre où il dormait (il dormait tour à tour dans la chambre au plafond de laquelle pendait le brick effilé, et dans celle où il y avait des oreillers orientaux dont l’authenticité était toujours incertaine). Ces nuits-là, ne pouvant plus se rendormir, il allait se préparer quelque chose de chaud, fumait sans modération, parcourait la salle en long et en large et se demandait où il placerait la chouette une fois qu’une branche adéquate aurait été trouvée.

Avec le temps, la cage de Werner se remplit de gens dont aucun ne ressemblait à un homme ordinaire. — Quelle importance, ce sont toujours des esclaves, pensait Werner. Quand il allait les fouetter il prenait l’habitude de lancer des boutades sur leur apparence. Il arrivait même qu’il leur manquât des parties essentielles ; leurs organes sensitifs avaient arbitrairement changé de place ; chacun s’exprimait par des symptômes individuels simples (l’un chantonnait comme une flûte à deux mélodies, un autre sifflait comme un poêle de sauna) ; et l’un d’entre eux (dont la particularité la plus effrayante était ses yeux morts réduits aux orbites) avait une main au bout de la jambe, un autre une queue de deux mètres fine comme un crayon. La détermination de leur sexe relevait de la pure devinette. Werner les sépara au hasard en deux groupes et les apparia de force, car la souche d’esclaves ne devait pas se tarir. Il naquit de nouveaux esclaves (d’apparences les plus étonnantes) mais la mortalité était conséquente ; en sus, une épidémie maligne (une fièvre qui donnait sur la peau des bubons perlés) avait, quatre automnes d’affilée, durement ponctionné l’élevage ; Werner lui-même, la première fois, était tombé malade, était resté couché plus d’un mois dans de vives souffrances, pris de délire, jusqu’à ce que la Providence, dans son incommensurable bonté, lui eût rendu la santé. Pendant sa convalescence, il transforma sans trop d’efforts un couloir de la cave en pas de tir, où il tira pendant des journées entières à la carabine de salon, en positions debout, agenouillée et couchée. La chouette était toujours sur son bureau. Il y avait de la poussière dans ses plumes et ses yeux de verre. Il ne se donnait plus le mal de courir les bois chaque jour à la recherche d’une branche adéquate ; il était déjà relativement âgé et avait besoin de force pour les coups de fouet ; cependant, une fois par semaine à peu près, il faisait un périple conséquent dans les bois et examinait sérieusement les arbres. Il voyait bien que depuis la maladie il n’était plus le même homme. Il se préparait quelque chose de chaud, fumait et songeait : la chouette ne peut tout de même pas rester éternellement sur le bureau, un travail presque achevé.

Un peu plus tard, il commença à perdre son autorité sur les esclaves. Ceux-ci devenaient agressifs, brutaux comme des bêtes ; une fois il dut se sauver par la porte lors d’une attaque surprise au milieu de la flagellation du matin, et la manche gauche de son manteau dut être abandonnée à la rage des esclaves. Aussitôt il alla mander les soudeurs. Quelques heures plus tard, ils arrivèrent, lourdauds, tirant derrière eux des bouteilles de gaz, un mégot éteint ou un papier de cigarette vide à la bouche ; leurs larges salopettes étaient pleines de poussière métallique. Ils soudèrent la porte, grimpèrent sur le toit de la cage et y pratiquèrent une trappe. À la demande de Werner, l’un d’entre eux équarrit deux jeunes sapins et fabriqua une échelle par laquelle on pouvait s’élever sans difficulté jusqu’à la trappe. Il faisait ce jour-là un soleil éclatant ; tout le monde haletait et était près de la suffocation ; Werner alla un nombre incalculable de fois se rafraîchir au garage. Ce n’est que le soir qu’il goudronna les barreaux de l’échelle.

Comme après cela Werner ne pouvait plus et n’aurait pas même osé se rendre parmi ses esclaves, il ne pouvait plus non plus les fouetter. Cela le rendit très soucieux. Une joie assez mince lui demeurait néanmoins accessible, grâce à un solide et fin bâton dont il avait aiguisé une pointe. Et à certains moments il grimpait jusqu’à la trappe pour les piquer et les asticoter. Leur crever les yeux, tout particulièrement, devint pour lui un sport intéressant, qui supposait de la précision et une main qui ne tremblait pas. Mais chaque fois il enrageait de ne pas réussir à crever un seul œil à un individu qui en avait une rangée de cinq sur le front. Il esquivait toujours quand Werner s’apprêtait à piquer, et celui-ci était sur le point de perdre patience, de lui sauter au cou pour pouvoir lui en arracher au moins un.

Épuisé, rageur, Werner retournait à grands pas dans son château et, pour dormir, se laissait souvent tomber au premier endroit venu. Ses rêves ne traitaient que de têtes d’argile fendues, de couteaux et de mouches fraîches, et une fois réveillé, froid de sueur, il se hâtait vers le pas de tir afin que les effroyables battements de son cœur fussent couverts par les détonations. Son état de santé général s’était considérablement affaibli à la suite des dispositions spéciales prises par rapport aux esclaves. Et les nuits blanches commencèrent à se succéder : le vent crissait, le lierre était secoué et des ombres griffues craquetaient dans les papiers peints de sa chambre (tour à tour celle au plafond de laquelle pendait un brick effilé, et celle où il y avait des oreillers orientaux ou des imitations). Une de ces nuits, Werner se sentit à nouveau faible et il veilla. Il se prépara quelque chose de chaud, fuma et marcha dans la salle à pas furieux. La chouette gisait sur le bureau (qu’il avait installé dans la salle), il s’arrêta pour la regarder. Et il vit qu’un petit insecte noir cheminait au travers d’un œil de verre, de sorte que dans la poussière était apparue une mince bande. Et en manipulant les plumes de la tête et des ailes soutenues par du fil de fer, il se rendit compte qu’il y avait partout de ces animaux. Il devint très triste et décida d’aller aussitôt après ses tâches matinales acheter un puissant produit chimique anti-vermines, et de rester ensuite dans la forêt jusqu’à ce qu’il trouvât une branche faisant à peu près l’affaire.

Et très tôt (à vrai dire c’était encore la nuit) il grimpa sur le toit de la cage et y jeta de la viande avariée. Il força les esclaves à se regrouper pour pouvoir en cingler le plus possible à la fois. Il était allongé sur le ventre, tendait le bras, hurlait et les invectivait, furieux ; ils avaient l’air si flasques et sans vie. Mais alors l’esclave aux cinq yeux donna un signal et une dizaine d’esclaves ressemblant à des singes construisirent en un clin d’œil la pyramide prévue et les deux du haut saisirent la tête de Werner. Celui-ci serra les doigts autour des barreaux mais la pression était trop forte. On l’attira dans la cage. Les esclaves s’aidèrent les uns les autres à gravir la pyramide, hissèrent les derniers par les bras et sautèrent à terre. L’ex-esclave à cinq yeux resta près de la trappe et au bout d’un moment on lui tendit une grande pierre coupante. Il la jeta avec force contre le visage de Werner et celui-ci s’effondra près de la viande avariée. Et avant de perdre définitivement conscience, il songea à la chouette, que les insectes nuisibles étaient en train de dévorer et qui restait donc malgré tout sans branche ni place attitrée.

Traduit du finnois par Martin Carayol.